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Publié par Rachel Franco le 12 juin 2013

La-vie-est-courte

Il a vu le jour dans un hôpital de Jérusalem, il y a de cela, vingt-trois années. Sa vie a été immédiatement marquée par la solitude et la détresse ; suite à une erreur médicale, l’enfant a manqué d’oxygène et il est né handicapé à vie. Son corps n’a pas dépassé la taille d’un enfant de six ans, sauf les mains et la tête qui étaient ceux d’un jeune homme de son âge. Il ne pouvait ni parler ni rien exprimer,  mais on dit que ses yeux comprenaient et offraient le regard de son âme. Jusqu’au dernier jour, il a fallu le nourrir, car il était incapable même de mâcher ses aliments.

Il s’appelait Aviyad Franco et il y a tout juste un mois, il a rejoint le monde des âmes, libéré de son corps fardeau.

Je n’ai pas connu Aviyad et je n’avais pas demandé à le connaitre. Je n’osais pas parler de lui à ses parents ; le malaise, à chaque fois, s’installait en moi et je n’ai pas fait la démarche de lui rendre visite. Que fait-on, que dit-on et comment se tient-on  devant un jeune homme à ce point handicapé qu’il ne sait parler et qu’il faut nourrir comme un nourrisson ?

 Comment puis-je « visiter » et regarder en face un jeune homme-enfant dont la vie est une douleur constante, un cri silencieux devant l’Éternel ?  Je me suis tenue à l’écart de cette souffrance vivante. J’ai manqué de courage.

La  journée du jeudi où il s’est envolé devait être marquée par la joie, car le soir même, la cousine d’Aviyad se mariait. Rotem est une jeune femme avec de longues boucles insolentes et des yeux bleus rieurs. C’est une jeune femme qui aime la vie, s’amuse de tout et sa joie de vivre fait toujours plaisir à voir.

Cousin-cousine, deux destins si différents dans une même famille, attachés le même jour par la mort et la vie, la douleur et la joie.

Quelques heures avant le mariage de Rotem, j’ai donc accompagné Aviyad vers sa dernière demeure sur terre.

Tous les enterrements sont des moments difficiles, car nous sommes confrontés à la mort, à l’absence, au deuil impossible et aussi à notre départ, un jour prochain. Je le sais, je l’ai vécu, je le vis toujours. Mais lorsqu’ils ont apporté le corps d’Aviyad, recouvert du linceul et que j’ai vu ce jeune homme de si petite taille, posé sur la pierre froide devant nous, je me suis effondrée.

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Le sens de la vie et la fin prochaine de ceux que nous aimons devraient être au centre de nos pensées. Trop souvent, après que la mort nous surprend, comme si elle n’était jamais attendue et qu’elle arrache de notre quotidien des êtres aimés, comme si l’éternité nous appartenait, les questions essentielles se posent enfin à nous.

Bien sûr, il est alors trop tard pour réparer les erreurs de la vie, les maladresses, les disputes futiles, les mots qui n’ont pas été dits ; trop tard pour regretter notre amour qui s’est tenu discrètement, comme s’il y avait matière à avoir honte d’un sentiment aussi noble que l’amour.

Devant le corps d’Aviyad et en présence de cette âme qui nous quittait, plus que jamais j’ai réalisé à quel point la santé est un cadeau du Ciel, et combien il importe d’apprendre à nous regarder, à nous respecter et à nous aimer. Pourquoi faut-il une vie entière pour découvrir le poids des mots et mesurer que la qualité du  temps que nous pouvons donner à ceux qui ont besoin de notre amour a valeur d’éternité ?

Quelques heures après l’enterrement, avec mon époux et mes enfants, nous étions au mariage de Rotem et en toute sincérité, j’ai participé à la joie des mariés. Je n’ai pas laissé la tristesse et les pensées qui étaient les miennes prendre le pas sur la joie de cette jolie mariée dont la couleur des yeux est comme le ciel où se tient Aviyad. Ma joie de voir le bonheur de Rotem était entière.

Cousin et cousine aux vies si différentes et dont le jour de la mort de l’un est celui d’une nouvelle vie pour l’autre, sont encore attachés par le fait que Rotem termine ses études d’infirmière et qu’elle a donc choisi de consacrer sa vie à soigner des malades.

Son choix n’est pas lié à Aviyad, mais le hasard, tout de même, semble bien nous envoyer des signes d’espoir.

Jérusalem, 10/06/2013

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