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Publié par Michel Gurfinkiel le 13 février 2014

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Le Sharon qu’Israël n’oubliera jamais, c’est le premier ministre qui jugule, en 2002, la « Seconde Intifada » : l’assaut terroriste, voulu par Yasser Arafat, contre les populations civiles israéliennes.

– Une interview de Michel Gurfinkiel

En 2006, au moment où Sharon est tombé dans le coma, vous avez publié une biographie intitulée « Le Testament d’Ariel Sharon* ». Huit ans plus plus tard, écririez-vous un autre livre ?

Michel Gurfinkiel. Pour l’essentiel, non. La seule différence, c’est que nous bénéficions désormais d’un certain recul. Nous pouvons donc porter un jugement plus serein et plus nuancé sur l’ensemble de sa carrière. Ainsi que sur les options géopolitiques ou politiques qu’il a pris à partir de 2003 : le retrait de Gaza ou la tentative de créer un nouveau parti, Kadimah.

Avec le recul, précisément, comment définiriez-vous Sharon ? Homme de guerre, homme d’Etat ?

La version anglaise de ses Mémoires est intulée Warrior : « Guerrier ». Sharon a d’abord été un soldat, un combattant des toutes premières guerres d’Israël, à commencer par celle de 1948, dans laquelle il a été grièvement blessé. Il est devenu ensuite un général, au double sens d’entraîneur d’hommes et de stratège : Israël lui doit l’extraordinaire contre-attaque du Deversoir, en 1973, sans laquelle la guerre du Kippour se serait soldée par une semi-défaite. Ensuite, il s’est tourné vers la politique, comme bon nombre d’autres chefs militaires à l’époque, aussi bien de gauche que de droite. Avec des fortunes diverses : un succès éclatant en tant que ministre de la Défense, le raid contre la centrale nucléaire irakienne Osirak en juin 1981 ; une opération tactiquement brillante mais politiquement désastreuse, l’invasion du Liban en juin 1982.

Un troisième Sharon apparaît sur le tard, en 2001, quand il devient premier ministre, dans des circonstances dramatiques qualifiées par la presse internationale de « Seconde Intifada » mais qu’il préférait définir, à juste titre, comme une « Seconde guerre d’indépendance » : l’assaut terroriste généralisé, soigneusement planifié par Yasser Arafat et les organisations palestiniennes, contre l’Etat d’Israël et les populations civiles israéliennes. Sharon, élu au suffrage universel en fonction de dispositions constitutionnelles qui seront par la suite abrogées, parvient à contrecarrer l’agression, reconquiert militairement la Cisjordanie, assure la sécurité physique du pays juif en construisant une barrière de séparation. Au même moment, il met en place, avec Benjamin Nethanyahu, les réformes  qui vont faire d’Israël la Start Up Nation : une grande puissance scientifique, technologique et économique. Le général politicien s’est mué en véritable homme d’Etat.

C’est à ce moment qu’il opère un revirement politique spectaculaire…

Un double revirement, que certains Israéliens flétriront et que d’autres, au contraire, salueront. En politique étrangère, Sharon élabore, avec le président américain George W. Bush, un nouveau processus de paix israélo-palestinien qui corrige sur bien des points les accords d’Oslo de 1993, et prévoit notamment, de façon explicite, le rattachement à Israël de la plupart des localités juives crées autour de Jérusalem ou en Cisjordanie après 1967, mais qui implique également l’abandon de la bande de Gaza. En politique intérieure, confronté après l’évacuation unilatérale des  localités juives de Gaza – notamment le Goush Katif – à la fronde de son propre parti, le Likoud, il lance une nouvelle formation, Kadimah, réunissant la partie du Likoud qui lui reste fidèle et une moitié du parti travailliste. Une sorte de « big bang » dont le but avoué est de recréer, à travers des élections prévues début 2006, un grand parti de gouvernement, par delà les coupures idéologiques classiques. La droite l’accuse de trahison, la gauche voit en lui le « de Gaulle israélien ». On en est là, quand un AVC terrasse le premier ministre.

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Le sharonisme a-t-il survécu à Sharon ?

Non. Sans Sharon, le sharonisme n’a pas réussi à prendre forme et à s’implanter dans la vie politique israélienne. Politiquement, Kadimah n’obtient qu’une majorité relative aux élections de 2006, et se désintègre aux élections suivantes. Les héritiers politiques ou militaires de Sharon – Ehud Olmert, Tzipi Livni, Shaul Mofaz, ou le commandant en exercice de Tsahal, le général Dan Haloutz – n’ont ni sa stature, ni son génie stratégique, comme on le constatera lors de la Deuxième Guerre du Liban, au début de l’été 2006.

Par ailleurs, et de façon plus profonde, les Israéliens ont eu le loisir de s’interroger depuis huit ans sur le bien fondé du« nouveau processus de paix » initié par Sharon. Gaza, après son évacuation, est devenu un camp retranché du Hamas, une base à partir de laquelle le Neguev puis le centre d’Israël ont été soumis à des bombardements incessants par roquettes et missiles : un précédent qui ne plaide pas en faveur d’évacuations analogues en Cisjordanie, à la proximité immédiate de Jérusalem et de Tel-Aviv. (Il est révélateur que le Hamas ait procédé le 13 janvier à des tirs de roquette à proximité immédiate de la ferme de Shakshimim, au nord-ouest du Néguev, où Sharon avait vécu et où il venait d’être inhumé).

Le binôme stratégique israélo-américain, autre élément essentiel du sharonisme des années 2003-2006, s’est effrité à partir de 2009, avec l’arrivée à la Maison Blanche de Barack Obama : un président non seulement ambivalent à l’égard d’Israël mais semblant également disposé à abandonner le monde arabe à des ennemis de l’Amérique tels que la Russie, l’Iran ou les Frères musulmans…

Un sharonisme avec Sharon, avec un Sharon resté en bonne santé, se serait probablement autocorrigé assez vite et adapté à des réalités géopolitiques inédites. Le meilleur de Sharon était là : dans une capacité constante de réévaluation, d’innovation, de surprise. Et c’est le véritable héritage qu’il lègue, en définitive, à l’Israël du XXIe siècle.

© Michel Gurfinkiel & Information juive, 2014

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