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Publié par Pierre-André Taguieff le 30 mars 2014

Taguieff

La diabolisation « antifasciste » : fin de parcours

Article publié dans Le Figaro, 28 mars 2014, p. 16, sous le titre : « La rhétorique “antifasciste” à bout de souffle »

Le 25 mars 2014, sur le site du Nouvel Observateur, Jean Daniel publie un texte de combat, « Notre appel ». Dès la première lecture de cet « appel » exprimant une indignation attendue, on comprend qu’il s’agit d’un aveu d’impuissance travesti en exhortation à réagir.  Son auteur le fait avec mesure, au milieu des anathèmes et des cris de guerre lancés par sa famille politique, la gauche. Exercer le devoir d’indignation à travers la dénonciation d’une marche vers le « pire », c’est avant tout montrer qu’on est resté fidèle à la tradition militante issue de la culture « antifasciste », fabriquée naguère par le communisme soviétique. Respecter la tradition « antifasciste », c’est inciter sans fin le « peuple de gauche » à engager le combat final contre les « vieux démons », censés toujours faire retour dans l’arène politique.

Le nouveau scandale dénoncé par la gauche morale, à travers de multiples voix, tient en un banal constat : le FN ne fait plus peur.

Disons, plus exactement, que le FN fait de moins en moins peur à de plus en plus d’électeurs. Mais c’est précisément la banalité du constat qui fait peur aux observateurs engagés. À leurs yeux, armés de vigilance « antifasciste », le diable n’est plus perçu comme tel. Le « maître de ce monde » serait en passe de se transformer en maître de la France, grâce à son principal suppôt, le FN. Depuis le milieu des années 1980, face au FN qu’elle avait contribué à faire sortir des marges du système politique, la gauche a ritualisé la stratégie de la peur, en jumelant la diabolisation néo-antifasciste du parti lepéniste et l’appel vertueux au « front républicain », manière de traduire électoralement la stratégie du « cordon sanitaire ». Pour un idéologue de gauche constatant à la fois l’essoufflement de la diabolisation et les dysfonctionnements du « front républicain », la normalisation du FN, c’est-à-dire sa « défascisation » ou sa « dédiabolisation », représente la véritable victoire du diable en France. Il s’agit dès lors de réveiller les peurs salutaires. Libération titre à la une : « FN. Peur sur les villes. » Quant au lucide Jean Daniel, il ne cache pas sa déception : «  Marine Le Pen voulait dédiaboliser l’héritage de son père. Elle l’a fait. (…) Le FN est devenu un parti comme les autres. Autrement dit, ce dimanche soir, le Front national est entré dans la légitimité républicaine. »

La dénonciation morose se poursuit en pointant les effets prévisibles de la victoire du FN, à commencer par l’effacement des origines diaboliques du parti lepéniste, l’oubli des « vieux démons » qui seraient ses vrais maîtres et inspirateurs. Ce qui déprime les moralistes de gauche, c’est l’évidence que les trente années de diabolisation intense du FN par la gauche – suivie par une droite modérée soumise à un chantage permanent à la vertu – n’auront servi à rien, ou à bien peu de choses, comme simplement retarder le moment de l’intégration du FN « bleu Marine » dans le club fermé des « partis de gouvernement ». C’est au nom de la morale qu’est déplorée, voire subrepticement contestée, la légitimité des résultats du vote démocratique. Bref, pour le parti vertuiste qui rassemble toutes les « belles âmes » de gauche, le succès du FN, c’est la faillite de la France. Ou encore l’irruption sauvage d’une anti-France inédite. Cette vision catastrophiste de la normalisation du FN conduit le vieux sage du Nouvel Obs à prédire notamment que, « si le succès du FN se confirme au second tour, (…) tous les autres partis de droite seront contraints, un jour ou l’autre, de gouverner avec lui ». Et d’en conclure logiquement : « Ainsi Marine Le Pen aura-t-elle effacé toute la préhistoire fasciste, raciste et antisémite des milices de son père. » C’est là le scandale absolu : l’effacement des origines impures, la rupture avec un passé maudit. Les militants et les sympathisants du FN cessent d’être des « bêtes immondes » ou des démons, ils deviennent « des gens comme nous », avec la « fierté »  en plus…

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Après le diagnostic et le pronostic se pose inévitablement la question « que faire ? » La réponse est simple : faire son devoir de mémoire en rappelant les origines vénéneuses de l’autre, du mauvais autre, de l’ennemi, du FN. Des associations antiracistes appellent ainsi à « rediaboliser » le FN, selon le principe : moins ça marche, plus il faut recommencer. Ce serait réemprunter les chemins de la Résistance, réveiller l’esprit de résistance contre la nouvelle figure du Mal politique, fantasmée comme une puissance d’« empoisonnement ». Mais l’appel héroïque à la résistance se heurte à la médiocrité insurmontable des querelles politiciennes.

Dans la France de 2014, l’appel du 25 mars résonne comme un écho lointain de l’appel du 18 juin, signant la fin d’une longue période de recyclages du grand récit de la Résistance. Les simulacres et les contrefaçons d’ordre idéologique n’ont qu’une valeur commémorative. Leurs effets symboliques ne sauraient se traduire en langage d’action. Un esprit avisé, serait-il de gauche, ne peut que le reconnaître. Aussi le ton martial de l’appel au sursaut est-il démenti par la mélancolie du sceptique désabusé qui, vaincu par la force des choses, lève une dernière fois la tête vers l’idéal héroïque. Ainsi parlait Jean Daniel, appelant au « rassemblement des forces hostiles au FN » : «  Il s’agit de ne pas laisser la France s’empoisonner lentement, dans une apparente pacification. (…) Quand un grand combat est engagé, on ne choisit plus ses partenaires, on les transforme en compagnons d’armes. C’est pourtant sur ce terrain, celui  de la politique, que les mésententes, hélas, sont le plus à craindre. »

Au début de Lucien Leuwen, dans un avertissement au lecteur rédigé en mars 1837, Stendhal écrivait : « Adieu, ami lecteur ; songez à ne pas passer votre vie à haïr et à avoir peur. » Depuis le 24 mars 2014, des guerriers de la plume s’adressent aux Français pour les convaincre d’avoir peur de leur ennemi et les inciter à le haïr. C’est la différence entre un grand écrivain et des intellectuels engagés. Si « la politique, ce sont des idées » (Thibaudet), il ne faut pas les remplacer par des stéréotypes et des insultes. Laissons le ou les fascisme(s) et la Résistance aux historiens. Délivrons-nous des fantasmes et des frayeurs qui nous contraignent à « entrer dans l’avenir à reculons », comme le déplorait Valéry au début de ces terribles « années 1930 » qui, encombrant notre mémoire, nous empêchent de bien juger du présent.

Lutter contre le FN ? Assurément. Mais sans se payer de mots, sans inciter à la haine ni cultiver la peur, sans ressasser les mêmes formules creuses, indices d’une défaite intellectuelle accompagnant l’échec politique. Il est temps de faire de la politique en ayant en vue le seul bien commun, en se gardant du purisme idéologique et en cherchant modestement le compromis.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Pierre-André Taguieff pour Le Figaro.

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