Publié par Guy Haddad le 25 octobre 2014

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Je me promenais oisivement avec mon épouse Raquel un jeudi matin de 2006 sur la grande artère de Montréal que l’on appelle communément « la Main ». Les magasins étaient très occupés, la circulation active et fatigante à supporter, aussi je conseillais à Raquel d’aller sur la rue parallèle, la Rue Clark, qui a un charme non moins intéressant que la Main, des maisons à escalier extérieur en fer forgé, des fenêtres fleuries, et le ravalement récent. Une belle promenade dans un quartier que je ne connaissais pas, moi le Montréalais d’adoption.

Un coup d’œil furtif sur la beauté des étages supérieurs me fait découvrir un magnifique Maguen David tout rénové, là dans cette rue non juive. Il faut savoir que les « Ghettos », à Montréal, sont connus : Hampstead, CDN, Côte st Luc, Ville St Laurent, et un peu Laval, où beaucoup de synagogues actives – même très actives pour certaines – ont élu domicile et servent une communauté de toutes obédiences, séfarade et ashkénaze.

Curieux je baisse les yeux, et là, une énorme Mézouza sur la porte m’invite à sonner. Un bedeau m’ouvre et nous accueille avec un sympathique « Shalom Alekhem ». Bon – nous sommes à la bonne place et ce n’est pas un mirage. Après les présentations nous demandons à visiter la Shull [synagogue en Yiddish].

Elle s’appelle Beis Shloïme synagogue (The Bagg Street Shull), et voici son site internet.

La congrégation Beth Shloïme est née en 1906. Il lui a fallu quatorze ans d’errances pour amasser le capital dont elle avait besoin pour acquérir le duplex qui s’élevait alors à l’intersection de la rue Clark et Bagg. Ce duplex a lui-même sa propre histoire, construit sur le terrain appartenant à Dame Catherine Mitcheson, riche veuve de Stanley Clark Bagg, (dont les rues prennent le nom) qui était, jusqu’à sa mort en 1873, le plus grand propriétaire foncier non institutionnel dans la ville.

En 1899, Dame Mitcheson vend le lot à Alfred Gauthier, qui l’a revendu à un propriétaire juif en 1910, et lui, à la congrégation le 9 Mars 1921. La congrégation se tourna vers l’un de ses membres pour transformer le duplex en une synagogue.

Baris Kaplan était venu au Canada en 1905, réfugié de pogroms de la Russie après la révolution bolchevique échouée la même année. Dix ans plus tard, il créait B. Kaplan Construction, aujourd’hui encore la plus ancienne société de construction de Montréal, toujours dans ses bureaux originaux, rue Hôtel-de-Ville, adjacente. Il va s’en dire que le bâtiment forgé de ce vieux duplex est la plus ancienne synagogue « en vie » de Montréal ; il existe d’autres congrégations, mais leurs installations ne sont pas d’origine.

Par un habile tour de l’histoire, l’ancienne synagogue et la société qui l’a construite, ont survécu à leurs contemporains, et sont encore gérés par les petits-fils de Baris Kaplan.

Le duplex et la terre avaient coûté $ 10,600. La rénovation, y compris l’extension vers l’est de l’édifice d’une vingtaine de pieds, environ $ 2,700. A cela s’ajoutent $ 1,500 pour les bancs, la Hazara des femmes, lampes en laiton, bima et Aron Kodesh, achetés à la congrégation Shaar Hashomayim lors de son transfert à l’automne 1922 dans ses quartiers présents dans Westmount.

Pendant les années vingt, trente et quarante, la synagogue de la rue Bagg – comme les douzaines d’autres du quartier, fleurie.

Mais avec la migration post-guerre des Juifs au nord et à l’ouest, les synagogues du Plateau ont commencé à fermer leurs portes l’une après l’autre. Leurs fantômes peuvent parfois être discernés dans l’architecture de certains vieux bâtiments délaissés, et les noms se multiplient – trait d’union qui orne la plupart des synagogues dans Côte-des-Neiges et Côte-Saint-Luc.

Avec la disparition de la Nusach Ari, il y a environ une décennie, cette synagogue reste le Last Man Standing dans le Plateau.

Comment garde-t-on un si beau patrimoine…

Joe Brick
Joe Brick

Joe Brick (le Guizbar qui nous a ouvert la porte) est personnellement une grande partie de la réponse.

Joe ne s’est jamais marié. Il a vécu toute sa vie dans la rue Clark. Quand la fréquentation de la shull a commencé à décliner, la clé de la synagogue, et finalement son administration, lui ont été transmis. Pendant quarante ans de dévotion jusqu’à sa mort en 2009, il a maintenu la construction ouverte. Chabbat et jours fériés seulement, pour un minyan difficile à réunir, dans les années 90.

Il est probable que Joe, comme ses compagnons fidèles, n’ait jamais eu beaucoup d’argent. Il a toujours sollicité des fonds pour la synagogue à des gens qui n’en avaient pas à donner.

Et ainsi, et lentement, le bâtiment tombait en ruine…

En 1999, le gouvernement du Québec, alors péquiste, a ouvert un fonds pour la restauration du patrimoine religieux de la province. A l’initiative et sous la direction de Joshua Wolfe, urbaniste et alors directeur d’Héritage Montréal, la synagogue Bagg Street demanda et obtint une subvention de $ 350,000 pour remplacer le toit, réparer un mur qui menaçait la rue adjacente, changer les fenêtres pourries, refaire les salles de bains et la cuisine qui étaient inutilisables, et pour finir, le sous-sol.

Louise Beaudoin, ministre de la Culture
Louise Beaudoin, ministre de la Culture

Sur la photo prise dans la synagogue, Louise Beaudoin, ministre de la Culture en 1999, parle de la Bima. Pour tout ce que nous devons à Joe, le gouvernement du Québec et Joshua Wolfe sont aussi de grands joueurs de l’histoire de la survie de la synagogue. Entre autres choses, ils nous ont également donné notre salle de fête.

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Le trésorier de la synagogue fut, jusqu’en 1997, Mendy Berson, fournisseur de pierres tombales d’un chantier emblématique au coin de Saint-Laurent.

Puis Joe Brick appela le plus ancien petit-fils de Baris Kaplan pour prendre la place de Mendy Berson.

Au printemps de 2006, le trésorier devenait le lecteur de la Torah. Ainsi, et ce faisant, il a complété le cercle, son grand-père (le père de Baris Kaplan) ayant tenu, sur ​​le même bima, le même rôle, lorsque la synagogue a ouvert ses portes en 1921.

En Août 2009, au décès de Joe Brick, l’histoire a commencé un nouveau chapitre.

Le bâtiment, bénéficiaire d’un vigoureux programme de rénovation et de renouvellement qui a commencé à l’automne 2009, est d’une propreté éclatante, plus beau que jamais.

Il y a de nouveaux éclairage, de nouvelles cuisines, de nouveaux meubles.

Le jardin devant, auparavant décharge du quartier, a été refait.

La peinture, les tapis, le hall, tout est nouveau.

Chaque Chabbat et Yom Tov ont de beaux kiddushes, comme à Pourim et Hanouka, et pour les événements spéciaux.

Le kehila est florissante. Elle compte une vingtaine de personnes en plus chaque Chabbat, beaucoup plus pendant les grandes fêtes. Des hassidim venu de l’Est Outremont, des Juifs des yeshivot de l’Ouest, et une communauté énergique d’étudiants, universitaires, qui vivent au centre-ville près de l’Université McGill, a qui, le vendredi soir pendant l’année universitaire, on fourni un repas de Chabbat, préparé sur ​​place.

La moyenne d’âge est passée de 80 ans il y a dix ans à 30 ans !

Malgré l’absence de soutien financier extérieur, le bâtiment est un site du patrimoine.

Il reçoit des centaines de visiteurs par an, des écoles juives, religieuses et non-religieux ; des écoles non-juives aussi, en majorité des cégeps et des universités ; des organisations représentant les vétérans de guerre israéliens, les immigrants russes au Canada, et des pèlerins catholiques.

Après 93 années, la synagogue est vivante.

Tant de choses autour ont changé, et aussi, Bé Ezrat ashem … merci Dieu.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Guy Haddad pour Dreuz.info.

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