Publié par Michel Garroté le 24 octobre 2014

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Michel Garroté, réd. chef — Si vous voulez une indication de l’humeur qui règne en France en ce moment, sachez que le best-seller actuel s’intitule Le Suicide français*, écrit le Courrier international, citant de nombreux médias étrangers (voir liens vers sources en bas de page). Ce sombre ouvrage du journaliste Eric Zemmour se vend comme des petits pains depuis quelques semaines. Pendant 530 pages, l’auteur fulmine contre la destruction du pays par un “vaste projet subversif” imposé par le féminisme, la mondialisation, l’immigration et la “monstrueuse bureaucratie de Bruxelles”. Andy Street, directeur de la chaîne de magasins britannique John Lewis, s’était attiré les foudres du pays quand il avait déclaré récemment que la France était “finie”. Zemmour a trouvé des clients prêts à accepter sa conclusion : “La France se meurt. La France est morte.”

Les ventes de son livre dépassent celles du dernier ouvrage de Patrick Modiano, fier vainqueur du prix Nobel de littérature cette année. Le Suicide français devrait atteindre selon certaines estimations plus de 300 000 exemplaires, soit plus de trois fois plus que les ouvrages de Modiano avant le prix Nobel. On est encore loin du véritable phénomène d’édition français de cette année – la gifle dévastatrice infligée à François Hollande par Valérie Trierweiler, son ancienne compagne et journaliste à Paris Match. Merci pour ce moment s’est déjà vendu à plus de 500 000 exemplaires et va être traduit pour plusieurs marchés, les Etats-Unis et le Royaume-Uni entre autres. Sa description impitoyable de la trahison du président – une compagne française a parlé d’exemple ultime de journalisme embarqué – a consolidé l’impopularité de celui-ci auprès des Français.

Le succès du livre de M. Zemmour a de quoi préoccuper M. Hollande, dont les perspectives de réélection en 2017 semblent pour le moins faibles, mais également de quoi inquiéter l’establishment français. Certes, il est depuis longtemps habitué aux ouvrages déclinistes qui déplorent l’état du pays et aux sondages qui démontrent que même les Irakiens envisagent leur avenir avec plus d’optimisme que les Français, mais le problème pour toutes les personnalités politiques républicaines, c’est le parallèle entre la réaction du public au Suicide français et la récente montée du Front national de Marine Le Pen. L’auteur ne fait pas directement partie du mouvement FN mais son ouvrage fait écho à une grande partie du discours de Le Pen.

Le récit chronologique commence avec les funérailles de Charles de Gaulle en novembre 1970, qui se déroulent sous une pluie battante – tout un symbole. Ainsi s’achèvent, écrit Zemmour, cent cinquante ans de dirigeants “glorieux”, à commencer par Napoléon Bonaparte. Zemmour inscrit les racines du déclin de la France dans la “révolution” de mai 1968, le soulèvement des étudiants de Paris, puis égrène une litanie d’événements dans lesquels la France est décrite comme ayant cédé sa souveraineté et son identité culturelle à l’Europe et aux forces de l’économie mondiale et du libéralisme social, parmi lesquelles l’immigration de masse.

Il se livre également à une apologie bizarre des agissements du régime de Vichy vis-à-vis des Juifs : s’il les a bien expédiés vers les camps de concentration nazis, il a cependant sacrifié les Juifs étrangers pour sauver les Juifs français. Cette proposition a été violemment réfutée par plusieurs historiens mais a recueilli l’approbation explicite de Jean-Marie Le Pen, fondateur du FN et père de Marine.

Avec les récentes victoires électorales du FN et la montée de Marine Le Pen dans les sondages, le succès du livre de Zemmour souligne les profondes secousses politiques provoquées par ces dernières années de crise économique. Nicolas Sarkozy, l’ancien président maintenant en piste pour son retour politique, et ses concurrents pour la tête de l’UMP se délectent des tourments de M. Hollande et du gouvernement socialiste. Ils feraient toutefois bien de se montrer prudents : sans la reprise économique, que M. Hollande s’efforce désespérément de mettre en œuvre, les deux partis républicains auront en la personne de Mme Le Pen un adversaire de taille. La présidente du FN a senti leur faiblesse et veut le pouvoir.

Un pays sclérosé

Qu’est-il donc arrivé à la France pour que, de moteur de l’économie mondiale, elle en soit aujourd’hui réduite à être décrite comme « sclérosée » par les experts, et même comme « malade » par son propre ministre des Finances ? s’interroge un journaliste du quotidien The Daily Telegraph. Pour tenter d’y voir plus clair, il se penche sur les chiffres du gouvernement français et du FMI, et dégage quelques pistes pour expliquer comment les choses ont soudain « mal tourné » dans la seconde économie d’Europe.

« Sortie relativement indemne de la Grande Récession » de 2008, la France n’était pourtant pas si mal partie, observe le quotidien. Ainsi, en 2009, son activité économique n’avait chuté que de 3,1 %, soit « beaucoup moins qu’en Allemagne et dans la zone euro en général ». Sauf que, depuis lors, la reprise demeure désespérément hors de vue : « Depuis 2008, elle n’est que de 0,3 % par an en moyenne », et avec « un dérisoire 1 % » de croissance, le FMI prédit à l’Hexagone la pire année 2015 des pays riches. Plus grave encore, « le PIB par habitant, indicateur du niveau de vie des Français, est loin derrière celui de ses homologues au sein de l’OCDE ».

Mais comment espérer une reprise quand on a une aussi faible demande intérieure, et des voisins en tout aussi piteux état ? Non seulement la faible demande empêche l’économie de repartir, mais en plus elle est à l’origine d’une autre plaie : la menace de la déflation. Les prix ont très peu augmenté en France, explique le journal britannique, et ça n’est pas une bonne nouvelle, car la faible inflation « accroît le poids de la dette, augmente les taux d’intérêts réels, et réduit les dépenses des ménages ».

C’est décidément cette absence de croissance qui est à l’origine de tous les maux de la France, observe le journaliste. « La France a longtemps été un pays très dépensier » et, d’après le FMI, c’est parce qu’elle a « accumulé les déficits depuis 1975, même dans les bonnes périodes, […] que son gouvernement n’a pas pu maintenir la demande en 2012-2013, quand l’économie a ralenti ».

Croissance atone et lourdes dépenses : voilà donc pourquoi la France se retrouve avec un déficit budgétaire de 4,4 % du PIB qui lui vaut « de sèches récriminations de l’Union européenne ». Ses dépenses atteignent plus de 55 % du PIB en 2014 – soit 15 % de plus que la moyenne de l’OCDE –, tandis que sa dette, au-dessus des 60 % réglementaires de l’UE, a augmenté de 16 % depuis 2008. « La plupart des économies ont été réalisées en augmentant les impôts plutôt que par des réductions budgétaires », résume le Telegraph.

Vient enfin le quatrième symptôme : le chômage de masse, qui a atteint un record de 11 % en janvier 2014. C’est ce qui a poussé le ministre de l’Economie Emmanuel Macron à parler de la « maladie » de son pays et « l’agence Standard & Poor’s à déclasser la France [en 2013] une seconde fois ». Très alarmant, le chômage touche près de 25% des jeunes. « Un mal chronique qui s’expliquerait par les rigidités du marché du travail français (un salaire minimum relativement élevé, des lois du travail restrictives, des revenus et des taxes prohibitifs) ». Il faudra attendre 2016, selon le FMI, pour espérer voir des améliorations notables du taux de chômage français.

Marine Le Pen c’est maintenant

« A l’assaut de l’Elysée », titre le quotidien espagnol El País, qui estime que « Marine Le Pen tente de faire table rase du passé pour conquérir le pouvoir ». En vue de la présidentielle de 2017, la présidente du Front national (FN) veut s’affranchir de la réputation antisémite et xénophobe du parti d’extrême droite. « Tant pis si une souche de l’électorat FN nourrit encore ces sentiments [antisémites et xénophobes]. L’important est de tourner la page, ou tout au moins d’en donner l’impression », commente le journal italien La Repubblica. Dans la presse britannique, même analyse pour The Guardian : cette « rupture » serait un « moyen d’attirer de nouveaux membres, gênés par le passé antisémite et raciste du parti ». Une consultation auprès des 75 000 adhérents du FN sera d’ailleurs organisée lors du congrès de novembre à Lyon. « Rassemblement bleu marine » était le nom utilisé sur les listes électorales, rappelle La Repubblica.

Pour Jean-Marie Le Pen, il s’agit d’une « trahison », « stupide, scandaleuse et indécente ». Pourtant « même avant que le chat de race Bengale [appartenant à Marine] soit sauvagement massacré par le doberman de son père, [ils] se disputaient déjà comme chat et chien », se moque le quotidien britannique. La rupture était en effet déjà consommée. « Deux semaines après, la guerre des animaux de compagnie a forcé Marine Le Pen à déménager de la propriété familiale. »

Les « efforts entrepris par Marine Le Pen pour changer l’image du parti » ont été « sapés » analyse The Guardian. A ce propos, le quotidien italien La Repubblica rappelle dans de récentes déclarations éminemment polémiques comment le fondateur du « parti du diable » relativisait la collaboration de Vichy. Et le journal note que l’incompréhension de Jean-Marie Le Pen est totale : pourquoi devrait-on laver sa réputation ? « Nous ne sommes pas une marque de détergent », explique-t-il. Pour le « vieux fondateur », s’amuse enfin El País, qui regrette le manque de « substance » du nouveau FN, « les marques de whisky ou de cognac gardent soigneusement leur nom… depuis 1815 » (voir liens vers sources en bas de page).

Reproduction autorisée avec mention M. Garroté, réd. chef www.dreuz.info

http://www.courrierinternational.com/article/2014/10/22/cessez-de-dire-que-la-france-est-morte-malheureux

http://www.courrierinternational.com/article/2014/10/22/pourquoi-la-france-est-elle-malade-docteur

http://www.courrierinternational.com/article/2014/10/23/front-national-la-mue-du-parti-du-diable

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