Publié par Magali Marc le 8 février 2015

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On le savait déjà, mais Matti Friedman, ancien correspondant de l’Associated Press, a été le premier journaliste à le démontrer dans trois articles percutants : les grands médias et les agences de presse bricolent les nouvelles au lieu de simplement rapporter les faits et, pire encore, ne rapportent pas les faits qu’ils jugent non-pertinents! Cela est particulièrement vrai quand il s’agit du conflit israélo-arabe.

La couverture médiatique d’Israël est déformée, fabriquée, triturée, et Matti Friedman n’est pas seul à le dire. Khaled Abu Toameh, un journaliste palestinien, a écrit cette semaine sur le site du Gatestone Institute que non seulement les journalistes palestiniens reçoivent des menaces de mort de la part du Hamas, mais que récemment sont venues s’ajouter celles de l’État Islamique. Et les grands médias s’en fichent. Toameh écrit:

«Une étude récente menée par le Centre palestinien pour le développement et la liberté des médias a révélé que 80% des journalistes palestiniens pratiquent l’autocensure dans leur écriture.

Un journaliste palestinien ne va pas rapporter honnêtement les faits quand il est quotidiennement confronté à des menaces venant de plusieurs côtés. Ce qui est d’avantage inquiétant, c’est que beaucoup de journalistes internationaux sont prêts à fermer les yeux sur les dangers qui menacent leurs employés et collègues.

En ce moment, la liberté des médias n’existe que lorsque les journalistes dirigent leurs critiques contre Israël. Des reportages portant sur la corruption politique ou financière de l’Autorité palestinienne sont considérés comme des actes de trahison». (TDA)

Voilà qui est inquiétant aussi pour Khaled Abu Toameh.

Lors d’un discours prononcé le 26 janvier dernier à un dîner du Britain Israel Communications and Research Center (BICOM) tenu à Londres, Matti Friedman a repris les thèmes qui lui sont chers. Vu son importance, je l’ai traduit intégralement en français au bénéfice des lecteurs de Dreuz. Info. Le discours s’intitulait : Les Racines idéologiques du biais médiatique envers Israël.

[dropcap]U[/dropcap]n soir, il y a de cela plusieurs années, je revenais de Bethléem après un reportage et je devais traverser un «checkpoint» israélien situé entre cette ville et la ville voisine, Jérusalem, où je vis.

Il y avait avec moi à peu près une douzaine de Palestiniens, des hommes, pour la plupart dans la trentaine – donc du même âge que moi. On ne voyait aucun soldat à l’entrée du «checkpoint», une précaution contre les attentats- suicides. Nous ne pouvions voir que de l’acier et du béton. J’ai suivi les autres à travers un détecteur de métal et dans un couloir austère. Nous avons suivi des instructions aboyées par un haut-parleur : – Retirez votre ceinture! Soulevez votre chemise! La voix était celle d’un soldat qui nous observait à l’aide d’une caméra en circuit fermé. En quittant le poste de contrôle, ajustant ma ceinture et mes vêtements comme les autres, je me sentais déshumanisé et je compris, ce n’était pas la première fois, comment un sentiment de ce genre pouvait engendrer un comportement violent.

Les amateurs de nouvelles reconnaîtront cette scène comme appartenant à l’occupation israélienne de la Cisjordanie, qui maintient les 2,5 millions de Palestiniens de ce territoire sous un régime militaire et ce depuis 1967.

Les faits reliés à cette occupation, personne ne les remet en question. Cela devrait être un sujet de préoccupation pour les Israéliens, dont la démocratie, le service militaire, et la société sont gangrenés par cette inégalité en Cisjordanie. Mais cela aussi n’est pas beaucoup remis en question.

La question que nous devons nous poser, à titre d’observateurs sur cette terre, c’est pourquoi ce conflit en est venu avec le temps à attirer plus d’attention que tout autre, et pourquoi il est présenté comme il l’est.

Comment les faits et gestes d’un pays qui constitue 0,01 pour cent de la surface de la terre sont devenus une source d’angoisse, de dégoût, et de condamnation plus que tout autre pays?

Nous devons nous demander comment le conflit entre les Israéliens et les Palestiniens est devenu le symbole de la lutte entre le fort et le faible, les barres parallèles sur lesquelles les Olympiens intellectuels de l’Occident effectuent leurs acrobaties mentales – pas les Turcs contre les Kurdes, pas les Chinois Han contre les Tibétains, pas les soldats britanniques contre les musulmans irakiens, pas les musulmans irakiens contre les chrétiens irakiens, pas les cheikhs saoudiens contre les femmes saoudiennes, pas les Indiens contre les Cachemiris, et pas non plus les voyous des cartels de la drogue contre les villageois mexicains.

Poser la question ne constitue aucunement une tentative de s’exonérer ou de masquer la réalité. C’est pourquoi j’ai commencé par décrire mon passage au poste de contrôle de Bethléem. En fait, tous ceux qui cherchent à vraiment comprendre cette réalité ne peuvent éviter cette question.

Mon expérience comme journaliste fournit une partie de la réponse et soulève d’importantes interrogations qui vont bien au-delà de la pratique du journalisme. J’ai couvert la situation israélienne pendant la majeure partie des 20 dernières années, depuis que j’ai déménagé de Toronto à l’âge de 17 ans.

Au cours des cinq ans et demi où j’ai été journaliste pour l’agence de nouvelles américaine, l’Associated Press, entre 2006 et 2011, j’ai commencé peu à peu à être conscient de certains dysfonctionnements dans la couverture des événements en Israël – des omissions récurrentes, des exagérations récurrentes, des décisions prises en fonction de considérations qui ne relevaient pas du journalisme mais de la politique; tout cela dans le contexte d’un conflit couvert et rapporté plus que tout autre situation internationale sur terre.

Lorsque je travaillais à partir du bureau de l’AP à Jérusalem, la situation israélienne était couverte par plus de journalistes de l’agence que la Chine, l’Inde, ou la cinquantaine de pays de l’Afrique subsaharienne, tous mis ensemble. Cela est représentatif de l’activité journalistique dans son ensemble.

Au début de 2009, pour donner un exemple assez courant d’une décision éditoriale du genre que je veux décrire, j’ai été chargé par mes supérieurs de faire un reportage sur une information de seconde main tirée d’un journal israélien et concernant des T-shirts offensants supposément portés par des soldats israéliens. Nous n’avions aucune confirmation de la véracité de cette «nouvelle» et nous ne sommes pas habitués à faire des reportages sur les choses que les Marines américains ou les fantassins britanniques portent tatouées sur la poitrine ou les bras.

Pourtant, des T-shirts portés par les soldats israéliens étaient jugés dignes d’intérêt aux yeux de l’un des organes de presse les plus puissants au monde. Cela était dû au fait que nous voulions insinuer ou affirmer que les soldats israéliens étaient des criminels de guerre, et que nous saisissions toutes les occasions susceptibles de le démontrer. Une grande partie de la presse internationale a repris cette histoire de T-shirts.

Durant la même période, plusieurs soldats israéliens ont été cités anonymement dans un journal scolaire, comme ayant vu commettre des abus dont ils auraient prétendument été témoins en combattant à Gaza. Nous avons écrit pas moins de trois reportages distincts à ce sujet, bien que l’utilisation de sources dont l’identité n’est pas connue des journalistes soit en principe interdite (pour de bonnes raisons) par les propres règles internes de l’AP. Ces reportages aussi étaient représentatifs de la façon dont nous voulions décrire la situation en Israël.

Du temps que les soldats réagissent et disent qu’en fait, ils n’avaient pas été témoins de tels événements, mais qu’ils cherchaient seulement à montrer aux jeunes élèves les horreurs et les défis moraux de la guerre, et bien sûr, c’était trop tard.

Durant la même période, au début de l’année 2009, deux journalistes de notre bureau ont obtenu les détails d’une offre de paix faite par le Premier ministre israélien, Ehud Olmert, aux Palestiniens plusieurs mois auparavant. L’offre avait été jugée insuffisante par les Palestiniens.

Olmert avait proposé la création d’un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza avec le partage de Jérusalem comme capitale. Cela aurait dû être une des nouvelles les plus importantes de l’année. Mais une offre de paix des Israéliens et son rejet par les Palestiniens ne convenaient pas à notre vision de la situation.

Le chef de bureau ordonna aux deux journalistes d’ignorer l’offre d’Olmert, et ceux-ci ont cédé en dépit d’une protestation furieuse de l’un d’eux, qui a, plus tard, décrit cette décision comme « le plus grand fiasco que j’ai vu en 50 ans de journalisme. »

Ceci était parfaitement conforme non seulement à la pratique de l’AP, mais à celle de toute la presse en général.

De vils t-shirts de soldats valaient un reportage. Des témoignages anonymes et invérifiables d’abus en valaient trois. Une proposition de paix du Premier ministre israélien au président palestinien ne valait pas la peine d’être signalée du tout.

Le vandalisme de biens palestiniens valait un reportage. Des rassemblements néo-nazis dans les universités palestiniennes ou dans les villes palestiniennes – j’ai vu les images de tels rassemblements supprimées dans plus d’une occasion – n’en valaient pas. La haine des Juifs envers les Arabes valait un reportage. La haine des Arabes envers les Juifs n’en valait pas.

Par exemple, nous avions pour politique de ne jamais mentionner l’affirmation contenue dans la Charte de fondation du Hamas selon laquelle les Juifs étaient responsables de l’ingénierie des deux guerres mondiales et des révolutions russe et française. Cela en dépit de l’éclairage précieux que cette information aurait apporté à la compréhension de la pensée de l’un des acteurs les plus influents dans ce conflit.

100 maisons bâties dans une colonie de la Cisjordanie valaient un reportage. 100 roquettes passées en contrebande dans la bande de Gaza ne le valaient pas. La mise en place des capacités militaires du Hamas au milieu et sous la population civile de Gaza ne valait pas un reportage. Mais l’action militaire israélienne afin de répondre à cette menace valait de nombreux reportages comme nous l’avons tous vu durant l’été 2014.
La responsabilité d’Israël de la mort de civils causée par l’opération valait des reportages. La responsabilité du Hamas envers ces morts n’en valait pas.

Tout journaliste de la presse internationale en Israël, qu’il ou elle travaille pour l’AP, Reuters, CNN, la BBC, ou d’autres, reconnaîtra les exemples que j’ai donnés à propos de ce qui est digne d’intérêt et de ce qui ne l’est pas. Tous connaissent et suivent la même procédure, tous fonctionnent selon les mêmes normes.

Durant les années que j’ai passées à travailler pour la presse, j’ai vu, de l’intérieur, comment les défauts d’Israël étaient disséqués et amplifiés, tandis que les défauts de ses ennemis étaient délibérément effacés.

J’ai vu comment les menaces qui pesaient sur Israël étaient ignorées et comment certains s’en moquaient et les considéraient comme de pures produits de l’imagination israélienne, alors même que ces menaces s’étaient matérialisées à plusieurs reprises.

J’ai vu comment une image fictive d’Israël et de ses ennemis a été fabriquée, polie, et propagée avec des effets dévastateurs simplement en exagérant certains détails ou en en ignorant d’autres, et en présentant le résultat comme une image précise de la réalité.

De peur que certains pensent que ceci ne s’est jamais produit auparavant, il serait bon de rappeler l’observation d’Orwell sur la couverture journalistique lors de la guerre civile espagnole:

« Tôt dans la vie, » écrit-il, « j’avais remarqué qu’aucun événement n’est jamais correctement rapporté dans un journal. Mais en Espagne, pour la première fois, j’ai vu des reportages dans les journaux qui n’avaient aucun rapport avec les faits, même pas la relation qui est impliquée dans un mensonge ordinaire. … J’ai vu, en fait, l’histoire être écrite, non pas en termes de ce qui s’était réellement passé, mais en termes de ce qui aurait dû se passer selon diverses « lignes de parti. »

Cela se passait en 1942.

Au fil du temps, j’en suis venu à comprendre que les dysfonctionnements dont j’étais témoin, et dans lesquels j’étais impliqué, ne se limitaient pas à l’AP. J’ai vu qu’ils faisaient plutôt partie d’un problème plus large, à savoir la façon dont la presse fonctionnait et percevait son rôle.

La presse internationale en Israël est devenue moins un observateur du conflit qu’un protagoniste. Elle s’est éloignée de l’explication minutieuse et s’est dirigée vers la déformation des faits au profit du côté qu’elle a identifié comme étant le bon côté. Elle a créé une uniformité idéologique de laquelle on n’a pas le droit de s’écarter.

Voilà qu’après avoir commencé ce qui devait être une critique limitée de certaines décisions éditoriales, je me trouvais à élargir ma réflexion à une critique plus large de la presse dans son ensemble.

Finalement, j’ai toutefois réalisé que la couverture journalistique n’était pas tout le problème. La presse joue un rôle clé dans un phénomène intellectuel prenant racine en Occident, mais elle n’en est pas la cause, en tout cas pas la seule cause. Ce phénomène a été causé par les vents dominants idéologiques et en même temps il a amené ces vents à souffler avec plus de force.

Beaucoup de journalistes aimeraient vous faire croire que les nouvelles sont créées par une sorte d’algorithme – qu’il s’agit d’un processus mécanique, voire scientifique dans lequel les événements sont insérés, traités et présentés. Mais bien sûr, les nouvelles sont une fabrication imparfaite et entièrement humaine. Elles sont le résultat d’interactions entre les sources, les journalistes et les éditeurs, tous porteurs d’un bagage d’idées reçues et reflétant, comme nous le faisons tous dans une certaine mesure, les préjugés de leur pairs.

Au lendemain de la guerre de Gaza l’été dernier, et à la lumière des événements en Europe ces derniers mois, il devrait être clair que quelque chose de profond et de toxique s’est produit. Comprendre de quoi il s’agit, il me semble, nous aidera à saisir quelque chose d’important non seulement à propos du journalisme, mais aussi à propos de l’esprit occidental et de sa perception du monde.

Ce qui se présente comme une critique, comme une analyse politique, ou comme du journalisme, sonne de plus en plus comme une nouvelle version d’une plainte beaucoup plus ancienne à l’effet que les Juifs sont des fauteurs de troubles, une force négative dans les événements du monde, et que si ces gens, pouvaient collectivement disparaître, nous serions tous mieux.

C’est, ou ce devrait être, une cause d’inquiétude, pas seulement pour les personnes sympathiques à Israël ou concernées par les affaires juives.
Ce qui est en jeu en ce moment a moins à voir avec le monde de la politique qu’avec les mondes de la psychologie et de la religion, et moins à voir avec Israël qu’avec ceux qui condamnent Israël.
L’occupation de la Cisjordanie dont j’ai parlé en commençant semblerait être au cœur de cette histoire, la cause première d’un conflit présenté comme le conflit le plus important au monde. Parlons donc de cette occupation.

L’occupation a commencé après la Guerre au Moyen Orient en 1967. Elle n’est pas elle-même la raison du conflit qui lui est antérieur; elle en est seulement un symptôme. Le conflit continuerait d’exister même si l’occupation cessait. Si nous considérons la Cisjordanie, le seul territoire palestinien actuellement occupé par Israël, et si nous incluons Jérusalem, nous constatons que le conflit dans cette zone a causé 60 morts l’an passé – Palestiniens et Israéliens compris.
La fin de cette occupation libèrerait les Palestiniens de la domination israélienne et libèrerait les Israéliens d’avoir à gouverner des gens qui ne veulent pas être gouvernés par eux.
Ceux qui connaissent le Moyen Orient comprennent, en 2015, que la fin de l’occupation est susceptible de créer un vide. Les pays de la région qui ont connu des vacances du pouvoir ne les ont pas remplacées par des forces modernes et démocratiques, qui dans la région vont de faibles à négligeables, mais plutôt par des extrémistes puissants et impitoyables.

C’est ce que nous avons appris de l’effritement du pouvoir au Moyen-Orient au cours des dernières années. C’est ce qui est arrivé en Irak, en Syrie, en Libye, au Yémen et en Égypte, et avant cela à Gaza et dans le Sud-Liban.

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Ma maison à Jérusalem est à moins d’une journée de voiture autant d’Alep que de Bagdad. La création d’un nouveau terrain de jeu pour ces forces-là amènerait les soldats masqués de noir de l’islam radical à quelques mètres des maisons israéliennes, avec leurs mortiers, leurs roquettes, et leurs outils pour creuser des tunnels. Plusieurs milliers mourraient.
Au-delà de la menace évidente pour les Chrétiens palestiniens, les femmes, les gays et les libéraux qui seraient les premiers à en souffrir, il y a le risque de rendre une grande partie ou la totalité d’Israël invivable, mettant fin au seul espace sûr, progressiste, du Moyen-Orient, au seul refuge sécurisé des minorités de la région, au seul pays juif sur la terre.
Aucune garantie internationale, aucun investissement, aucun gouvernement soutenu par l’Occident ou entraîné militairement à l’occidentale n’est capable d’empêcher cela, nous en avons la preuve avec l’exemple irakien.
Le monde saluera ce résultat avec des expressions sincères de sympathie. Il y a seulement quelques années, comme beaucoup d’autres gauchistes, j’aurais rejeté cette idée comme étant un scénario apocalyptique. Plus maintenant. C’est le scénario le plus probable.

À ceux qui observent ce conflit de loin, on a réussi à faire croire qu’Israël fait face à un choix simple entre l’occupation et la paix. Ce choix est une vue de l’esprit. Le choix palestinien, serait entre l’occupation israélienne et une démocratie indépendante. Ce choix, aussi, est une vue de l’esprit. Aucun des deux camps n’est confronté à un choix clair, ou à des résultats clairs.
Ce que nous avons devant nous est un conflit dans une région de conflits, sans méchant évident, sans victime claire, et sans aucune solution claire. Nous ne sommes qu’un des centaines ou des milliers de litiges ethniques, nationaux, religieux sur la terre.

*
«Le seul groupe de personnes soumises à un boycott systématique à l’heure actuelle dans le monde occidental, ce sont les Juifs, figurant désormais sous l’euphémisme commode d’ »Israéliens. »
Le seul pays qui a sa propre « semaine de l’apartheid » sur les campus universitaires est le pays juif. Des manifestants sont intervenus pour gêner le déchargement des navires israéliens sur la côte Ouest des États-Unis, et il y a des appels réguliers à boycotter tout ce qui est produit dans l’État juif. Aucunes de ces tactiques ne sont actuellement employées contre toute autre ethnie ou nationalité, peu importe à quel point sont flagrantes les violations des droits de l’homme attribuées aux pays d’origine de ces groupes.
Quiconque demandera pourquoi c’est ainsi sera reçu avec des cris «c’est l’occupation», comme si c’était une explication suffisante. Ce n’est pas le cas. Nombreux sont ceux qui voudraient remettre en question ce phénomène mais n’osent pas de peur de donner l’impression qu’ils expriment leur soutien à cette occupation qui est passée d’un dilemme géopolitique d’envergure modeste selon les normes mondiales à la violation des droits de l’homme la plus importante au monde.
Les coûts humains des aventures américaines et britanniques au Moyen Orient au cours de ce siècle, ont été beaucoup plus élevés et beaucoup plus difficile à justifier que quoique ce soit qu’Israël ait jamais fait.
Des occupations militaires ont eu lieu, des violences ont été déchaînées qui continuent au moment où je parle ce soir.
Personne ne boycotte les professeurs américains ou britanniques. La Turquie est une démocratie et un membre de l’OTAN, pourtant son occupation du Nord de Chypre et son long conflit avec les Kurdes qui n’ont toujours pas leur État – et qui sont nombreux à se considérer comme «occupés» – ne provoque que des bâillements. Il n’y a pas de «semaine de l’apartheid turc».
Le monde est rempli d’injustices. Des milliards de gens sont opprimés. Au Congo, cinq millions de gens sont morts.
Le temps est venu pour chacun de reconnaitre que la détestation d’Israël, à la mode chez plusieurs Occidentaux, n’est pas libérale mais qu’elle est sélective, disproportionnée et discriminatoire.
Il y a simplement trop de voix venant de trop d’endroits, s’exprimant d’une façon trop malveillante pour qu’il nous soit permis de conclure qu’il ne s’agit que d’une critique de l’occupation par des esprits étroits. Il est temps que nous regardions attentivement ceux qui lancent ces accusations et qu’eux-mêmes se regardent en face.
Il est important de comprendre et nommer ce sentiment car il est devenu une clé de la mode intellectuelle de notre époque. Nous pouvons imaginer qu’il ne s’agit que du «culte de l’Occupation». Mais ce système de croyance, parce que c’est bien de cela qu’il s’agit, utilise l’occupation comme un moyen de parler de quelque chose d’autre.
Comme c’est l’habitude des religions occidentales, le centre de ce culte est la Terre Sainte. Son dogme implique que l’occupation n’est pas un conflit comme les autres mais qu’elle est devenue le symbole même du conflit : que le minuscule État habité par une minorité persécutée au Moyen Orient est en vérité le symbole de tous les maux de l’Occident – le colonialisme, le nationalisme, le militarisme et le racisme.
Lors des récentes émeutes à Ferguson, dans le Missouri, par exemple, une affiche agitée par les protestataires faisait le lien entre les problèmes des Noirs américains avec la police et la domination israélienne des Palestiniens.

Les prêtres de ce culte se trouvent parmi les militants, les experts des ONG et les journalistes épris d’idéologie qui ont transformé la couverture du conflit en un catalogue des échecs moraux des Juifs. Comme si la société israélienne était différente de n’importe quel autre groupe humain sur terre. Comme si les Juifs méritaient d’être raillés pour avoir souffert et n’avoir pas réussi par la suite à devenir parfaits.

Plusieurs de mes anciens collègues de la presse ne sont pas des membres à part entière de ce «culte». Ils ne sont pas de véritables croyants. Mais le boycott d’Israël et seulement d’Israël, une des pratiques les plus importantes du culte, jouit d’un soutien important de la presse, incluant les éditeurs qui étaient mes patrons.

La sympathie à l’égard des difficultés d’Israël est très impopulaire dans les cercles sociaux très sélects et c’est une chose à éviter si l’on veut être invité aux soupers distingués ou simplement si l’on veut obtenir une promotion. Le culte et son système de croyance contrôlent la façon de raconter ce qui se passe, exactement comme les jeunes les plus populaires à l’école sont ceux qui décident quels vêtements ou quelle musique sont acceptables.

Dans le milieu social des journalistes, des travailleurs et militants des ONG, ce sont les opinions correctes façon Affaire Dreyfus qui sont les seules acceptables.

C’est ce qui guide la couverture journalistique. C’est la raison pour laquelle, l’intervention israélienne à Gaza l’été dernier a été présentée non pas comme un conflit complexe à l’image de plusieurs conflits de ce siècle, mais comme un massacre d’innocents. Et ça explique tout le reste.

Cette façon de penser est si répandue que la participation à la vie intellectuelle libérale en Occident oblige de plus en plus à s’abonner à ce dogme, au moins en apparence, surtout si vous êtes Juif et donc soupçonné de sympathie pour le mauvais côté. Si vous êtes un Juif d’Israël, votre participation est de plus en plus conditionnelle à une démonstration publique d’humilité et d’auto-flagellation. En fait, votre participation, devient de plus en plus indésirable.

Que se passe t-il exactement?

Les observateurs de l’histoire occidentale comprennent que dans les périodes de confusion, de malheur, et de grande effervescence idéologique, les sentiments négatifs ont une fâcheuse tendance à se cristalliser sur les Juifs. Les discussions les sujets majeurs finissent souvent par devenir des discussions sur les Juifs.

À la fin des années 1800, par exemple, la société française a été déchirée par le conflit entre la vieille France de l’Église et de l’armée, et la nouvelle France du libéralisme et de la primauté du droit. Les Français étaient préoccupés par la question de savoir qui est français, et qui ne l’est pas. Ils avaient été échaudés par l’humiliation militaire subie aux mains des Prussiens. Ce sentiment a pris corps autour de la figure d’un Juif, Alfred Dreyfus, accusé de trahir la France en tant qu’espion de l’Allemagne. Ses accusateurs savaient qu’il était innocent, mais cela n’avait pas d’importance; il était un symbole de ce qu’ils voulaient condamner.

Un autre exemple est celui des Allemands en 1920 et 1930 qui estimaient avoir été injustement humiliés lors de la Grande Guerre. Ce sentiment a mené à une discussion portant sur les traîtres juifs qui avaient supposément poignardés l’Allemagne dans le dos. Les Allemands étaient également préoccupés par leurs difficultés économiques – c’est devenu une discussion portant sur les Juifs qui accaparaient les richesses et sur les banquiers juifs.

Lors de la montée du communisme et de la Guerre froide, les Communistes préoccupés par leurs opposants idéologiques parlaient des Juifs capitalistes et cosmopolites ou des médecins juifs qui complotaient contre l’État.

À la même époque, les sociétés capitalistes, menacées par le communisme, condamnaient les Bolcheviks juifs.

C’est le visage de cette obsession récurrente. Comme l’écrivait le journaliste Charles Maurras en 1911 : «Tout paraît impossible, ou affreusement difficile, sans cette providence de l’antisémitisme. Par elle, tout s’arrange, s’aplanit et se simplifie.»

L’Occident aujourd’hui est préoccupé par un sentiment de culpabilité sur l’utilisation du pouvoir. C’est pourquoi les Juifs, dans leur État, sont montrés du doigt dans les médias et ailleurs comme étant le principal exemple d’abus de pouvoir. C’est la raison pour laquelle, pour plusieurs, l’ennemi public numéro un au niveau mondial est présenté dans les journaux et à la télévision comme nul autre que le soldat israélien ou le «colon» juif.

Non pas que le colon juif ou le soldat israélien soient responsables de plus de maux que n’importe qui sur terre – aucune personne saine d’esprit ne dirait cela. Mais parce qu’ils sont les héritiers du banquier juif ou du commissaire juif du passé. C’est lorsque la faillite morale lève la tête dans l’imaginaire occidental que cette tête a tendance à porter une kippa.

On pourrait s’attendre à ce que l’ampleur et la complexité croissantes des conflits au Moyen Orient lors de cette dernière décennie éclipserait cette fixation mentale sur Israël chez les gens de la presse et les divers observateurs.

Après tout, Israël est un facteur secondaire dans la région : les pertes civiles en Syrie en seulement quatre ans sont de beaucoup supérieures au nombre de morts du conflit Israélo-arabe en un siècle. La mortalité annuelle en Cisjordanie représente une matinée en Iraq.

Et pourtant c’est pendant ces années que l’obsession a empiré.

Cela n’a aucun sens, à moins que l’on comprenne que la fixation obsessionnelle sur Israël n’existe pas en dépit de tout ce qui se passe ailleurs, mais à cause de tout ce qui se passe ailleurs. Comme l’écrivait Maurras, quand vous utilisez le Juif comme symbole de ce qui ne va pas, tout retombe en place, tout est simplifié.

Les dernières décennies ont amené l’Occident à une confrontation avec le monde islamique. Les terroristes ont attaqué New York, Washington, Londres, Madrid et maintenant Paris. Les Américains et les Britanniques ont provoqué l’effritement de l’Irak, et des centaines de milliers de personnes sont mortes là-bas.

L’Afghanistan a été occupé et des milliers de soldats occidentaux ont été tués, ainsi que d’innombrables civils – mais les Talibans sont bel et bien vivants, et encore capables de lutter.

Kadhafi a été éliminé et la Libye ne s’en porte pas mieux. Tout cela est déroutant et décourageant. Cela pousse les gens à chercher des réponses et des explications, et celles-ci sont difficiles à trouver.

C’est dans ce contexte que le culte de l’occupation a pris racine. Certains ont fait la promotion de l’idée que les problèmes du Moyen-Orient ont quelque chose à voir avec l’arrogance et la perfidie juive; que les péchés de son propre pays peuvent être projetés sur le vieil écran blanc du monde occidental.

C’est l’idée de plus en plus reflétée dans les campus universitaires, les syndicats et dans la fixation des médias sur Israël. La presse est l’instrument principal de cette projection.

Comme un journaliste de la BBC en a informé une personne juive qu’il interviewait en direct à la télévision, il ya plusieurs semaines, après qu’un terroriste musulman ait assassiné quatre clients juifs dans un supermarché de Paris : « Beaucoup de critiques de la politique d’Israël suggèrent que les Palestiniens ont aussi énormément souffert aux mains des Juifs ».

Cela signifiait qu’on peut tout relier à l’occupation, et que l’on peut blâmer les Juifs même pour les attaques dont ils sont victimes.

Ce n’est pas la voix des auteurs des attentats qu’on entend alors, mais celle des facilitateurs. La voix des facilitateurs est moins honnête que celle des terroristes, et plus dangereuse car elle est déguisée dans un anglais respectable. Cette voix est confiante et croît en volume. C’est pourquoi, en 2015, de nombreux Juifs en Europe occidentale recommencent à lorgner leurs valises.

Les Juifs au Moyen Orient sont dépassés en nombre par les Arabes à 60 pour 1, et par les musulmans dans le monde à 200 pour 1. La moitié des Juifs en Israël sont là parce que leurs familles ont été forcées de quitter leurs maisons au 20e siècle non par les Chrétiens d’Europe, mais par les musulmans au Moyen-Orient.

Israël fait actuellement face au Hezbollah sur sa frontière nord, à Al-Qaïda sur ses frontières du nord-est et du sud, et au Hamas à Gaza. Aucun de ces groupes ne cherche un terme à l’occupation. Tous disent ouvertement viser la destruction d’Israël.

Mais il est naïf de signaler ces faits. Les faits ne comptent pas, car nous vivons dans un monde de symboles. Dans ce monde, Israël est devenu le symbole de ce qui ne va pas – pas le Hamas, pas le Hezbollah, pas la Grande-Bretagne, pas l’Amérique, pas la Russie.

Je crois qu’il est important de reconnaître les pathologies qui sont en jeu afin de faire la part des choses.

Dans ce contexte, il est intéressant de souligner que je ne suis pas la première personne à identifier ce grave problème – les communautés juives comme celle-ci, et en particulier les organisations comme BICOM, l’ont identifié il y a longtemps, et ont fait d’immenses efforts pour corriger la situation. J’aimerais que ce ne soit pas nécessaire, et ça ne devrait pas être nécessaire, mais ça l’est et de plus en plus. J’ai beaucoup de respect pour ces efforts.

Beaucoup de gens, notamment les jeunes, ont du mal à maintenir leur équilibre au milieu de cette offensive idéologique, déguisée avec succès en journalisme ou en analyse politique et formulée dans la langue des progressistes. Je tiens à les aider à garder leurs repères.

Je ne crois pas, cependant, qu’une personne devrait prendre un sentiment de persécution comme étant le centre de son identité, de son judaïsme ou de sa relation avec Israël. L’obsession est un fait, mais elle n’est en rien un fait nouveau et elle ne devrait pas nous immobiliser dans une posture de colère ou nous obliger à un repli défensif. Elle ne devrait pas nous trouver moins désireux d’améliorer notre situation, de nous conduire avec compassion envers nos voisins ou de continuer à construire la société modèle que les fondateurs d’Israël avaient à l’esprit.

J’étais à Tel Aviv, il n’y a pas longtemps, sur le boulevard Rothschild. La ville était bourdonnante de vie. Les signes de la prospérité étaient partout, dans les bâtiments Bauhaus rénovés, dans les vêtements, les magasins. J’ai regardé les gens passer: des enfants avec de vieux vélos et des tatouages, des hommes d’affaires, des hommes avec des femmes, des femmes avec des femmes, des hommes avec des hommes, tous parlant la langue de la Bible et de la prière juive.

Les roquettes du Hamas de l’été dernier n’étaient déjà qu’un souvenir de seulement quelques mois, mais un souvenir submergé dans la vie frénétique, irrépressible du pays.

Il y avait des grues partout, élevant de nouveaux bâtiments. Il y avait des écoliers avec leurs sacs surdimensionnés, et des parents avec des poussettes. J’ai entendu de l’arabe, du russe et du français. Tout le pays vaque à ses affaires avec une joie puissante et une détermination que vous ne verrez pas si vous ne voyez que les menaces et la haine. Il ya toujours eu des menaces et de la haine, et cela ne nous a jamais arrêtés. Nous avons des ennemis, et nous avons des amis. Les chiens aboient, comme dit le proverbe, et la caravane passe.

Une des questions sur les guerres que nous pose l’ère moderne est : qu’est-ce qui constitue une victoire?

Au 21e siècle, quand un champ de bataille n’est plus conquis ou perdu, quand la terre ne change pas de mains et quand personne ne se rend, que signifie gagner?

La réponse est que la victoire n’est plus déterminée sur le champ de bataille. Elle est déterminée dans le centre, dans la société elle-même.

Qui a construit une société meilleure? Qui a fourni une vie meilleure pour les gens? Où est-on le plus d’optimiste? Où se trouvent les gens les plus heureux?

Un rapport sur le bonheur du monde a classé Israël comme le onzième pays le plus heureux sur terre. Le Royaume-Uni était le 22ième.

Les adversaires intellectuels d’Israël peuvent gronder à propos des défaillances morales des Juifs en dissimulant leur obsession de manière sophistiquée. Les hommes armés du Hamas et leurs alliés peuvent se tenir debout sur des tas de gravats et déclarer la victoire. Ils peuvent tirer des roquettes et viser des supermarchés. Mais si vous regardez Tel Aviv, ou n’importe quel quartier en pleine effervescence à Jérusalem, Netanya, Rishon Letzion, ou Haïfa, vous comprendrez ce qu’est la victoire. C’est là que nous avons gagné, et c’est là que nous gagnons chaque jour. »

Reproduction autorisée avec la mention suivante : traduction, © Magali Marc pour Dreuz.info.

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