Publié par Guy Millière le 16 juin 2015

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[dropcap]G[/dropcap]uy Millière – La barbarie règne en de nombreux points du monde. La notion d’états voyous utilisée au cours de la première décennie du vingt et unième siècle semble presque obsolète : la Corée du Nord et l’Iran correspondent toujours à la définition.

La Syrie, l’Irak, la Libye ne sont plus des Etats, mais des zones de guerre et de chaos. Le Nigeria a perdu le contrôle d’une partie importante de son territoire. Plusieurs pays européens incluent des zones de non droit dans lesquelles la police ne pénètre plus, et leurs gouvernements sont confrontés sans cesse au risque d’émeutes. Des institutions internationales ont été fondées pour dire le droit international et sont censées le dire, mais elles montrent en réalité chaque jour qu’elles sont devenues autre chose et ressemblent parfois à des structures issues du 1984 de George Orwell. Diverses résolutions votées en assemblée générale des Nations Unies semblent dire que la guerre est la paix et que la vérité, c’est l’erreur. Les droits énumérés dans la Déclaration Universelle des Droits de l’homme incluent des droits garantissant la liberté d’agir et de penser et des droits créances (droits à l’alimentation, au logement, à l’habillement) qui ne méritent pas d’être appelés « droits », car ils impliquent de prendre aux uns pour donner aux autres et enclenchent les engrenages par lesquels se mettent en place les bureaucraties toutes puissantes décidant à qui il faut prendre et à qui il faut donner. La Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne va plus loin dans cette direction : elle inclut non seulement le droit au travail, mais le droit à des conditions de travail correspondant à la dignité de l’être humain, le droit pour les syndicats de passer des conventions collectives, le droit à des avantages sociaux et à un haut niveau de protection de l’environnement.

Dans ce contexte, retrouver des repères serait très important. Ces repères existent. Ils sont les fondements de l’idée moderne de liberté dans le monde occidental. L’idée moderne de liberté est indissociable de l’idée de libre arbitre : elle repose sur l’idée que l’être humain est fondamentalement un être rationnel et responsable de ses actes, capable de décider, de choisir, et de passer contrat. L’idée moderne de liberté implique aussi une organisation sociale à même de garantir la coexistence de la liberté de tous avec la liberté de chacun et l’existence durable de la liberté ainsi conçue dans une société. Cette organisation sociale est appelée communément la règle du droit. L’idée qu’une loi supérieure doit prévaloir est déjà présente dans le judaïsme antique : dans la Torah, il est écrit que les rois hébreux devaient obéir aux lois de Dieu telles qu’écrites de la loi de Moïse. Aristote dans sa Politique a écrit que « la loi devrait gouverner », et que ceux qui gouvernent doivent être les serviteurs de la loi, et il parlait d’une loi de nature ». Dans Policraticus, Jean de Salisbury, évêque anglais a écrit que le prince doit se soumettre au droit naturel. L’idée de règle du droit va être théorisée plus tard dans le Second traité de gouvernement de John Locke, en 1690. Le premier document qui atteste de sa concrétisation politique est la Magna Carta, en 1215.

Certains historiens disent que l’importance de la Magna Carta a été exagérée et que nombre de ses articles concernaient les nobles. S’il est exact que nombre d’articles de la Magna Carta concernent les nobles, ce qui est logique pour un texte écrit au début du treizième siècle, il n’en reste pas moins vrai que non, l’importance de la Magna Carta n’a pas été exagérée. Le vocabulaire utilisé pour écrire la Magna Carta est un vocabulaire difficilement lisible pour le lecteur d’aujourd’hui, mais les mots signifient néanmoins ce qu’ils signifient, et la Magna Carta est le premier document officiel stipulant que le souverain est soumis au droit, et que le droit est seule souverain. Elle est le premier document garantissant la liberté de ceux qu’elle désigne comme « hommes libres ». Les hommes libres ne représentaient à l’époque qu’une partie de la population : les serfs n’étaient pas des hommes libres. Mais en garantissant la liberté des hommes libres, elle a ouvert la porte à la garantie de la liberté de tous les hommes libres, et à l’idée que la loi doit garantir la liberté. En énonçant que la liberté des hommes libres était protégée par la loi, et que nul homme libre ne pouvait être détenu arbitrairement, elle a ouvert la porte à ce qui est devenu l’habeas corpus. Elle inclut de nombreux principes qui se retrouveront dans le Bill of Rights anglais de 1689 : non seulement les bases de ce qui est devenu l’habeas corpus, mais l’interdiction de l’imposition de taxes sans le consentement du Parlement. Ses principes essentiels n’ont pas toujours été respectés en Angleterre ou, plus largement, dans le monde qui parle anglais, mais elle a été et elle reste un symbole. Elle a été une référence presque constante sur la loi médiévale anglaise. Elle a été reconfirmée de nombreuses fois au treizième, quatorzième et quinzième siècles. Elle fut remise en cause par Henri VII et Henri VIII et resta un emblème de contestation du pouvoir politique sans limite jusqu’à la Glorious Revolution. La Constitution non codifiée du Royaume Uni est faite de la Magna Carta, de la Petition of Rights de 1628, du Bill of Rights anglais, de l’Habeas Corpus Act de 1679, et des Parliament Act 1911 et 1949. La pierre angulaire de tout l’édifice est la Magna Carta.

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La Magna Carta, et les principes fondamentaux qu’elle inclut sont au cœur de la Révolution américaine. Ce n’est pas par hasard que Paul Revere a fait figurer la Magna Carta sur un billet de trente shilling qu’il a dessiné en 1775, un an avant la Déclaration d’Indépendance. L’idée que le roi doit respecter la règle du droit est issue directement de la Magna Carta. Dans la Déclaration d’indépendance, les accusations portées contre le roi George III sont basées sur cette idée. Patrick Henry s’est battu pour l’ajout du Bill of Rights américain à la Constitution en invoquant la Magna Carta. Common Sense, de Tom Paine, en 1776, proposait une Charte continentale qui serait une Magna Carta américaine.

Le monde qui parle anglais célèbre présentement le huit centième anniversaire de la Magna Carta. Les pays du monde qui parle anglais doivent leurs institutions à la Magna Carta. Les principes inclus dans la Magna Carta ne doivent pas être seulement célébrés : ils doivent être maintenus vivants aux fins d’éviter tout glissement vers la tyrannie. Et les pays du monde qui parle anglais ne sont pas à l’abri du retour à la tyrannie. Un avocat abolitionniste appelé Wendell Phillips a prononcé en 1852 une phase souvent attribuée à Thomas Jefferson : « la vigilance éternelle est le prix de la liberté ». Cette phrase reste juste aujourd’hui.

Il faudrait aussi aller au delà de la vigilance. L’Union Européenne glisse vers la tyrannie bureaucratique et vide la notion de droit de son sens. Une déclaration européenne reprenant les principes issus de la Magna Carta serait nécessaire pour arrêter le glissement de l’Europe vers la tyrannie. L’Organisation des Nations Unies est une gigantesque imposture et ne dit pas le droit international : elle est devenue un club de dictatures, de tyrannies et de bureaucraties. Il serait nécessaire de refonder une organisation internationale basée sur les principes issus de la Magna Carta, et les critères d’adhésion à cette organisation devraient être les principes issus de la Magna Carta. Si personne ne se bat pour les principes issus de la Magna Carta, la barbarie qui règne en de nombreux points du monde pourra gagner du terrain. Elle gagne du terrain.

Edmund Burke, l’analyste le plus lucide de la Révolution française, qui n’a pas été une révolution inspirée par la Magna Carta, et qui est devenue la tyrannie multipliée que Burke anticipait dans Réflexions sur la Révolution de France, a écrit une phrase souvent citée, mais souvent citée abusivement : «Tout ce qui est nécessaire pour que le mal triomphe est que les gens de bien ne fassent rien ». Le bien dont parlait Edmund Burke était la préservation et l’affirmation du contrat entre le passé, le présent et ceux pas encore nés : le contrat qu’il défendait était le contrat constitutif de la règle du droit, et de ce qu’il appelait une « liberté moralement informée ». Le mal avance. La tache des gens attachés à la « liberté moralement informée » est de se battre pour elle. Tous les gens attachés à la « liberté moralement informée » sont les héritiers de la Magna Carta. Ils doivent préserver cet héritage, et le faire avancer.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Guy Millière pour Dreuz.info.

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