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Publié par Pierre-André Taguieff le 3 août 2015

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Marianne : II y a treize ans, vous avez publié La Nouvelle judéophobie*. Votre essai pointait une haine des juifs émergente, alors largement sous-estimée par les élites. Comment le phénomène antisémite a-t-il évolué depuis lors ?

Pierre-André Taguieff : Le diagnostic que j’avais dressé fin 2001 dans la Nouvelle Judéophobie [essai publié en janvier 2002] est largement confirmé. J’y avais notamment identifié l’émergence, à côté des formes persistantes mais résiduelles du vieil antisémitisme nationaliste d’extrême droite fixé sur la figure mythique du « juif international » conspirant contre les peuples, d’une configuration antijuive inédite, située au point de confluence des mobilisations islamistes et des mouvements antisionistes radicaux d’extrême gauche, instrumentalisant l’antiracisme et l’antifascisme pour diaboliser le « sionisme » et délégitimer Israël. Le terme d’« antisémitisme » est impropre pour désigner cette configuration antijuive nouvelle, qui ne repose pas sur une vision raciale et répulsive des « Sémites », mais sur la démonisation des « sionistes ».

Assiste-t-on à la radicalisation, dans des franges entières de l’opinion française, d’un rejet des juifs ? Est-il dès lors valide, pour caractériser ces attitudes, de refuser de recourir à la notion d’antisémitisme ?

P.-A.T. : Pourquoi donc tenir à ce point au mot « antisémitisme », forgé dans les années 1870 pour marquer l’apparition d’une nouvelle forme d’hostilité à l’égard des juifs fondée non plus sur la religion mais sur la « théorie des races », à une époque où les doctrines racialistes sont jugées désuètes et condamnées d’une façon consensuelle ? Depuis la disparition IIIe Reich, la haine des juifs ne s’idéologise plus sur la base de la vision racialiste du « sémitisme » comme menace, mais sur celle du « sionisme » fantasmé comme une superpuissance mondiale et occulte. On peut reconnaître une validité au terme d’« antisémitisme » pour renvoyer à la forme dominante de la Judéophobie observable de la fin des années 1870 au milieu des années 1940. Stricto sensu, le mot « antisémitisme » signifie « racisme dirigé contre les juifs ».

Or, les nouveaux ennemis des juifs, dans leur majorité, ne se réclament pas du « racisme », mais, rhétoriquement, de l’« antiracisme ». Parallèlement, lorsqu’ils se réfèrent à des motifs religieux, les judéophobes contemporains puisent de moins en moins dans le christianisme et de plus en plus dans l’islam.

Plutôt que de parler de « nouvel antisémitisme » (comme plusieurs auteurs le font depuis le début des années 1970), je juge préférable de parler, pour éviter certaines équivoques, de « nouvelle Judéophobie » ou de « nouvelle configuration antijuive », dont le noyau dur est constitué par l’antisionisme radical et démonologique.

L’« islamophobie » est devenue le péché majeur en même temps qu’une nouvelle clé de l’histoire. Etre accusé ou seulement soupçonné d’« islamophobie » revient à être menacé de mort, ou pour le moins d’exclusion sociale. Les « islamophobes » désignés à la vindicte publique ne survivent que grâce à une protection policière. « Islamophobie » est venu enrichir le stock des mots qui tuent.

Dans un contexte où la menace islamiste est reconnue par les Etats occidentaux et leurs opinions publiques, la dénonciation de l’« islamophobie » fonctionne comme un mécanisme de défense, elle constitue un bouclier contre la critique légitime des dérives de l’islam.

Les tueries de janvier 2015 montrent que, pour les islamistes radicaux, il existe deux péchés mortels : être juif, être « islamophobe ». Deux raisons suffisantes pour mériter la mort.

Une pseudo-sociologie gauchiste vient au secours des islamistes, en prétendant avoir découvert la véritable cause des réactions antijuives autant que de l’engagement djihadiste : l’« islamophobie », érigée en forme dominante du racisme. Il y a là une imposture banalisée.

Au sujet du 11 janvier, vous formulez ce jugement hétérodoxe : « Le droit de vivre des juif s sortait du champ de vision des universalistes républicains, qui ne trouvaient pas en lui une raison suffisante de manifester. » N’est-ce pas un peu sévère ?

P.-A.T. : Je me suis contenté de constater le fait, peut-être en forçant le trait.

Quelques millions de Français se sont mobilisés avant tout contre une forme de terrorisme visant un hebdomadaire satirique de gauche érigé en symbole de la liberté d’expression. Or, non seulement cette « marche républicaine » n’a guère attiré les jeunes issus de l’immigration, mais on a pu observer un contraste entre la large mobilisation populaire en hommage à Charlie Hebdo, érigé pour l’occasion en symbole de la France voltairienne ou « républicaine », et la modeste mobilisation, à dominante juive, pour honorer la mémoire des victimes juives du djihadiste Coulibaly.

Derrière la façade du « grand rassemblement républicain » et l’écran de la « France unie », j’ai perçu l’existence d’une terrible hiérarchisation implicite, fondée sur le partage entre des victimes dotées d’une valeur universelle (en tant que symboles de la liberté d’expression) et des victimes réduites à leur identité particulière, ethnique ou religieuse, les victimes juives.

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Vous êtes lucide sur les tentatives de ripolinage idéologique du FN. Que faut-il penser de l’attitude plus positive de sa présidente, Marine Le Pen, à l’endroit d’Israël ?

P.-A.T. : ll est difficile de ne pas suspecter un leader politique démagogue de faire preuve de démagogie dans un domaine quelconque. Il en va de l’attitude vis-à-vis d’Israël comme du programme à résonance sociale, voire sociale-étatiste, du nouveau Front national.

Trois aspects sont à considérer :

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  • d’abord, la volonté de marquer une nette rupture avec les positions de Le Pen père, qu’elles portent sur le régime de Vichy, les chambres à gaz ou les juifs ;
  • ensuite, l’objectif stratégique de séduire les Français juifs, majoritairement favorables à Israël ;
  • enfin, le projet de créer un front commun contre la menace islamiste.

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Mais on a des raisons de douter que l’israélophilie affichée par Marine Le Pen soit en parfaite congruence avec l’opinion des cadres du parti comme avec celle des adhérents et des sympathisants.

Des enquêtes d’opinion récentes montrent que les préjugés et les stéréotypes antijuifs sont beaucoup plus répandus parmi les sympathisants du Front national et les Français de culture musulmane que dans l’ensemble de la population française. L’une des principales différences entre le nationalisme xénophobe classique et le nouveau nationalisme à la française, incarné par le FN de Marine Le Pen, tient à ce que, dans le discours officiel de ce dernier, on ne rencontre plus de thèmes antijuifs explicites. Mais on relève un décalage flagrant entre les positions explicitement anti-antisémites et pro-israéliennes de la nouvelle direction et les sentiments judéophobes (et nettement moins pro-israéliens) des personnes qui se disent « proches » du parti lepéniste ou qui ont voté pour la présidente du FN en 2012.

En outre, on peut voir dans ces prises de position un signe de plus marquant la différence entre le parti de masse qu’est devenu le FN et les groupuscules dits d’extrême droite ou de droite radicale qui donnent dans l’antisionisme complotiste et le négationnisme, non sans trouver du charme à certaines dictatures arabes ou au régime iranien.

• Propos recueillis par Alexis Lacroix pour Marianne.

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