Publié par Nancy Verdier le 20 février 2016

Lucernaire Joueur Echecs

Au Lucernaire jusqu’au 13 mars, l’acteur André Salzet fait revivre Stefan Zweig.

Il signe la 1250 ème représentation de ce moment poignant qu’il porte sur scène, depuis près de 20 ans, avec la même passion. (1)

Le Joueur d’Echecs, c’est le combat désespéré, d’une vie désespérante. En partance pour le Brésil, Stefan Zweig (2) n’a ni passeport, ni billet. Pour avoir un billet, il lui faut un passeport. Il n’a plus de passeport. Il ne peut donc se procurer de billet.

Une situation kafkaïenne….Zweig et Kafka, deux auteurs européens majeurs, juifs et de langue allemande, qui ont compris et dépeints avec une fascinante acuité le monde qui les a vus naître et qu’André Salzet interprète de façon magistrale depuis des années.(5)

C’est donc comme passager clandestin que Stefan Zweig entreprend la longue traversée de l’Atlantique. Arrivé au Brésil, Zweig est un homme déchiré, épuisé, détruit, vidé, reclus. Il connaît le jeu d’échecs, il connaît les échecs. Il connaît la destruction de l’homme par l’homme. Il connaît la destruction de la pensée. L’enfermement. Il n’a plus un seul livre ; la symbolique du livre, dernier lien avec la vie, rejoint le thème de la survie, comme l’inconnu qui dans sa geôle est persuadé que le livre trouvé dans la poche d’un nazi va le sortir de son repli mortifère.

Zweig écrit le Joueur d’Echecs durant les derniers mois de sa vie, de septembre 1941 à son suicide le 22 février 1942. La nouvelle fut publiée à titre posthume en 1942.

Sur le paquebot qui l’emmène en Argentine, le narrateur, un autrichien, apprend la présence à bord du champion mondial des échecs, Mirko Czentovic. Le champion du monde en titre est un homme rude, rustre même, doublé d’un tacticien redoutable pour qui la réussite dans le monde des échecs est sa revanche sur une enfance terne, solitaire et cloîtrée.

Dans ce microcosme flottant et passager, il considère avec dédain le cercle d’amateurs formé autour d’un aristocrate écossais qui insiste pourtant pour lui faire jouer une partie. Le maître accepte moyennant finance et bat facilement ses modestes adversaires. Mais une revanche a lieu. Un mystérieux inconnu s’est joint au cercle et va souffler ses coups à l’adversaire de Czentovic. Il obtient match nul.

Un peu confus, l’inconnu se retire arguant qu’il n’a pas pratiqué depuis 20 ans. Cet homme insolite soulève la curiosité des passagers, on découvre qu’il est autrichien.

Le narrateur va s’emparer du personnage dont le destin l’intrigue et le bouleverse. Le récit s’accélère. Le narrateur et l’inconnu ne font plus qu’un. L’inconnu est « Monsieur B », jadis avocat en Autriche, séquestré par les nazis dans un luxueux hôtel de Vienne et réduit à vivre dans sa chambre en ne contemplant le monde que de sa fenêtre, perdant ainsi le contact avec le réel, tandis que son esprit se fige. Il subit des interrogatoires de la Gestapo. Un jour, alors qu’il attendait dans le hall qu’un nazi vienne le chercher pour un nouvel interrogatoire, il aperçoit dans une veste suspendue à une patère, un livre. Il s’en empare. Ce trésor allait être un nouveau souffle de vie, un baume, une œuvre poétique, du Goethe, une épopée homérique.

Non, hélas, non, ce n’est qu’un vulgaire mémento d’échecs.

De retour dans sa chambre, il enrage devant ces formules qui lui sont étrangères, insensées, incompréhensibles, mais il finit par se les approprier. Il les apprend par cœur, les maîtrise, se joue d’elles, connaît toutes les tactiques, tous les coups que le joueur et l’adversaire peuvent tenter dans toutes les situations possibles. Alors renonçant à tracer un échiquier sur ses draps de lit, l’inconnu se crée un jeu d’échecs virtuel dans la tête. Il joue mentalement des parties contre lui-même. Il est son propre adversaire.

Cette lutte intérieure lui permet de rester en vie, d’être deux et non pas un individu, seul face à l’épreuve de résistance pour vivre son destin brisé. Mais comme dans une sorte de schizophrénie, son combat acharné finit par l’emporter. Le gardien s’inquiète de ses cris. L’inconnu s’épuise dans ses joutes contre lui-même. Il perd connaissance et se réveille à l’hôpital. Le docteur parvient à le faire libérer, le faisant passer pour fou…

Dans le Joueur d’Echecs, l’enfermement est ce dont Zweig nous parle : sur le paquebot qui traverse l’Atlantique, les codes de la société sont au plus haut, mais il n’existe aucun échappatoire, comme il n’y a eu aucun échappatoire pour l’avocat autrichien, reclus dans sa chambre, sauf à attendre les interrogatoires des nazis, sauf à s’échapper par la pensée dans des milliers de parties virtuelles d’échecs, sauf à devenir « fou ». Et sauf à faire comme Zweig, pour qui le suicide fut l’ultime échappatoire.

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André Salzet

Si nous transposons à notre époque, de bonnes âmes aimeraient sans doute établir un parallèle entre ce récit, l’errance de Zweig et le sort des migrants actuels. Au prétexte qu’ils sont comme Zweig exilés et clandestins. Ce serait si simple et si rassurant pour les millions de citoyens qui ont encore du mal à différencier les choses.

Zweig fuyait un monde en déroute, qu’il savait perdu à jamais. Un monde en déroute qui perdait ses élites, ses têtes pensantes et qui ne pouvait que sombrer. Zweig n’a pas voulu assister à ce naufrage. Il a choisi de partir avant.

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Ce qui ressort aujourd’hui, c’est ce constat effrayant que le monde occidental, européen, poursuit inexorablement et massivement sa course vers la déchéance, précisément parce que des hommes comme Zweig l’ont quitté quelque 70 ans plus tôt.

Il y avait parmi eux des centaines de sages, des milliers de penseurs et de créateurs, des millions d’hommes de bonne volonté. Depuis, le «paquebot» poursuit sa trajectoire insensée vers le néant, sans guide, sans capitaine, sans boussole, comme si la déroute enclenchée au milieu du siècle dernier devait se parachever, s’accomplir irrémédiablement, d’une manière ou d’une autre, sans que personne ne sache comment l’arrêter.

Et les migrants qui arrivent aujourd’hui ne viennent pas pour panser et penser notre monde, non, – ils n’ont ni les moyens intellectuels, ni les moyens financiers de le faire. Ils sont à notre charge. On ne les accueille pas pour qu’ils redonnent à l’Occident un nouveau souffle de vie, non, l’Occident n’est pas leur monde. Ils ne l’intégreront pas.

Comment pourraient-ils en prolonger l’histoire ? Ils viennent pour achever de le détruire et le reformater avec la complicité de ceux qui prétendent diriger l’humanité.

Mais les politiciens et les médias ne se satisfont pas de voir notre monde se dissoudre. Il leur faut d’autres victimes.

Vous aimiez la liberté de pensée, d’opinion et d’expression ? Vous allez voir. Nous allons changer les codes.

Ils réussissent le tour de force de criminaliser l’usage de mots et de concepts qu’ils prétendent honnis. Ils pointent sur nous leurs doigts accusateurs. Ha ! Ha ! Vous avez dit cela !

Notre enfermement mental ne fait que commencer.

Lentement, mais sûrement ses effets ne sont plus anodins. La Colonie Pénitentiaire (3) de Franz Kafka peut réactiver sa machine infernale… La torture mentale est de retour. La torture physique suivra.

Zweig et Kafka, dîtes-nous, allons-nous supporter ces épreuves ? Que vaut notre force d’âme ? Comment et combien de temps allons-nous tenir devant ce gouffre béant qui s’ouvre devant nous ? (4)

Le 22 février 1942, Stefan Zweig rédige le message d’adieu suivant :

« … le monde de mon langage a disparu pour moi et ma patrie spirituelle, l’Europe, s’est détruite elle-même. Mais à soixante ans passés, il faudrait avoir des forces particulières pour recommencer sa vie de fond en comble. Et les miennes sont épuisées par les longues années d’errance. Aussi, je pense qu’il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde. Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l’aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux. »

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Nancy Verdier pour Dreuz.info.

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(1) Le Joueur d’Échecs au Lucernaire – 53 rue N.D des Champs – 75006 Paris – 01 45 44 57 34 – Jusqu’au 13 mars 2016, du mardi au samedi à 19h, Dimanche à 15h

(2) Parce qu’il était Autrichien, juif, écrivain, humaniste et pacifiste, Stefan Zweig, né à Vienne le 28 Novembre 1881, s’est trouvé au cœur des « ébranlements volcaniques » de l’Europe. Il a été « le témoin de la plus effroyable défaite de la raison et du plus sauvage triomphe de la brutalité qu’atteste la chronique des temps. » C’est au Brésil, devenu son refuge en août 1941, qu’il écrira « Le joueur d’Echecs », magistrale allégorie de l’égarement.

Valérie Cadet – Le Monde

(3) André Salzet jouera la 200ème de la Colonie Pénitentiaire de Franz Kafka au Théâtre du Pont Tournant – 33300 – Bordeaux.
Vendredi 25 mars 2016 à 20h30 et Samedi 26 mars 2016 à 20h30

(4)DOSSIER PRESSE Le joueur d’échecs

DOSSIER PRESSE Le joueur d’échecs

(5) André Salzet interprète aussi Arthur Schnitzler

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