Publié par Dreuz Info le 21 mai 2016

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Dreuz : Maximilien Friche, vous lancez une maison d’édition, Nouvelle Marge, alors que le monde du livre est en perte de repères et de lecteurs. Pourquoi cette démarche, qu’est ce qui vous a poussé vers cette grande aventure ?

Maximilien Friche : C’est justement parce que le livre perd ses repères que nous partons au combat. C’est parce que de plus en plus renoncent à la lecture de romans qu’il nous est apparu essentiel et urgent d’opérer un rétablissement de la littérature.

C’est vrai qu’il vaut mieux aimer l’aventure pour se lancer, aujourd’hui plus que jamais, dans l’édition… Mais comme une de nos ambitions est de rétablir la vocation héroïque de chaque personne, nous sommes cohérents. Parce que nous croyons à l’efficacité d’une histoire racontée pour modifier un « être », nous devons nous aussi accepter d’être des aventuriers, accepter l’aventure hasardeuse de l’édition. Nous prenons le risque d’être ridicule puisque nous avons toujours été des marginaux. Notre marginalité n’est pas revendiquée, mais constaté et assumée.

Depuis le début, nous ne rencontrons que des oiseaux de mauvais augure, cherchant à nous décourager, à nous révéler tous les obstacles, mais c’était sans compter notre goût pour l’ironie du sort et la mauvaise nouvelle… Nous ressentons une certaine urgence vis-à-vis d’une guerre qui se mène aux portes de l’être. Sans chute, il n’y aurait rien à raconter… Nous ne parvenons pas à nous résoudre à l’indifférence métaphysique de l’homme post-moderne, à son côté infatué de la niaiserie moralisante qui le pense. Nous voulons remettre en crise cette organe du grand tout, permettre une nouvelle individuation, une verticalisation de l’être.

C’était déjà notre ambition avec Mauvaise Nouvelle, ça l’est encore plus avec les éditions Nouvelle Marge. Je suis en effet persuadé que seul un roman peut éveiller suffisamment de questionnements chez l’homme, pour le modifier, lui rappeler sa nature et le mettre en quête de se relier à l’invisible. Un essai ne parvient que rarement à opérer cette révolution. Pourquoi défendre une thèse quand on peut offrir un monde au lecteur ? La liberté d’un personnage de roman est bien supérieure à la liberté de n’importe quel intellectuel de renom. Le roman n’explique pas, il illustre et bien souvent, en dépit même des intentions de l’auteur. Un roman invite le lecteur à retourner dans l’histoire, à renouer avec l’aventure en tissant ce qui doit l’être. Le roman est bien le symbole de l’incarnation d’une personne humaine.

Certains mondes doivent exister, il faut donc que des romans soient publiés

Bref, si nous nous lançons dans cette aventure où personne ne nous attend, c’est avant tout par nécessité d’exister. Certains mondes doivent exister, il faut donc que des romans soient publiés. Et ça tombe sur nous ! Notre responsabilité est énorme, comme pour toutes les petites choses que nous devons enchaîner avec honnêteté dans notre courte vie. Notre ambition est toujours aussi ordinaire : pour la gloire de Dieu et le salut du monde.

Dreuz : Vous n’êtes pas connu pour être une personnalité compatible avec le « politiquement correct ». Ne craignez vous pas d’être totalement « oublié » par les médias ? Comment assurerez-vous le faire savoir des livres que vous allez publier ?

Maximilien Friche : Nous vomissons le politiquement correct et fuyons tout autant, dès que nous l’identifions, la pensée militante. Et un bon roman est incompatible avec le politiquement correct ou la pensée militante. L’intention qui consisterait à vouloir faire passer tel ou tel message ne produirait que du film TV écrit. Donc déjà, disons que ce que nous publierons échappera à toute clé de lecture et incorporera le lecteur, fusse-t-il de l’humanisme post-moderne le plus niaisement maso. Le fait que nous ne publierons pas d’essais nous permettra d’échapper comme une savonnette aux griffes assassines des médias soumis au politiquement correct. En revanche, cela ne suffira malheureusement pas pour attirer l’attention. Le plus grand mal de notre temps étant bien sûr l’indifférence dans lequel nous sommes maintenus.

Mais il nous reste la marge pour exister et nous la prenons. Nous avons le devoir et le culot d’y exister. 

Nous publions pour ces étudiants en lettres de dans un siècle qui se pencheront sur les mouvements littéraires marginaux…

Nous sommes nés dans Internet, qui est cette sorte de nouveau Montparnasse où tout le monde se croise joyeusement dans un bouillonnement intellectuel et artistique. Nous savons que c’est aussi dans cette gigantesque marge que nous trouverons des relais, davantage que dans les médias mainstream sous perfusion de l’État. Une fois ce tacle fait, nous ne renonçons pas à les séduire… Il y a aussi des failles dans les médias, ces failles tenues ce sont les personnes humaines, cibles des mondes que nous publions. La magie du roman permettra aussi de nous frayer un chemin dans ce monde glaciaire et tous seront étonnés que les héros que l’on croyait en voie d’extinction soient encore vivants. Un lecteur est, par nature, curieux. Il est par nature également un résistant. Il oppose à lui seul une forme d’exception culturelle. Nous ne publions pas des romans pour faire le buzz, pour glaner quelques critiques avant le pilon ! Nous publions, je n’ose dire pour l’éternité, en tous cas pour un temps indéterminé, pour ces étudiants en lettres de dans un siècle qui se pencheront sur les mouvements littéraires marginaux…

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Dreuz : Vous publiez un premier roman, un roman d’amour : Jaroslav et Djamila*, de Sarah Vajda. Ce roman met en scène dans une banlieue du 93, une petite fille de harki, petite fille de France, emmurée vive à l’âge adulte dans un mariage arrangé et un Ukrainien en exil vers le Canada. Un premier roman pour une maison d’édition qui naît, c’est un gros risque : on n’a qu’une seule occasion de faire une première bonne impression. Qu’est-ce qui vous a donné envie de publier Sarah Vajda ?

Sarah Vajda
Sarah Vajda

Ce roman est une sorte de version féminine de Soumission

Maximilien Friche : Nous avons énormément de chance de nous lancer avec Sarah Vajda. C’est une grande grâce !

Sarah est un des auteurs que nous apprécions beaucoup depuis longtemps. Son style et son intelligence sont d’une grande efficacité. Sa langue est tout autant moderne que précise, poétique que pop, érudite que populaire ! On se sent intelligent et profond automatiquement quand on la lit. C’est ça la générosité des grands écrivains, nous amener à un niveau de sensibilité non encore éprouvé.

Dans Jaroslav et Djamila*, nous avons apprécié les multiples lectures que nous pouvons faire du roman. Il y a l’éternelle histoire de l’amour impossible, de l’amour en butte aux conventions de son temps et, comme dirait Aragon, « la plus banale romance » m’est l’éternelle poésie.

Il y a aussi une lecture politique au sens quasi philosophique. Sarah nous raconte comment notre monde qui se rêve multiculturel et met tout le monde en migration permanente, a engendré des apatrides, des gens sans identité.

L’histoire de Mila, devenue Djamila à l’âge adulte, nous met également en évidence l’importance de la place de la femme pour reconnaître le niveau de civilisation dans lequel on vit. Dis-moi quelle vie a ta femme et je te dirai si ta civilisation est évoluée…

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En mêlant intrusion de l’islam dans l’occident, chute de l’occident post-moderne, crise métaphysique des héros privés d’aventure, ce roman est une sorte de version féminine de Soumission*. Je verrais bien les deux livres côte à côte dans ma bibliothèque. Il y a également une lecture sociale possible dans le livre. En effet, l’histoire de Jaroslav et Djamila montre que la plus belle tragédie, les plus beaux sentiments sont accessibles à tous, quel que soit le milieu.

Les pauvres gens méritent mieux que Zola, ils ont le droit qu’on leur donne le rôle d’Antigone ! Le livre de Sarah Vajda justifierait à lui seul que l’on crée une maison d’édition, il y a une nécessité impérieuse à ce que Jaroslav et Djamila, Nico et le narrateur, existent ! Ils existent !

Dreuz : Qu’allez-vous publier ensuite ?

Maximilien Friche : De la narration ! Romans, nouvelles, récit, peu importe… mais des histoires en tous cas.

Ce qui ne peut pas laisser un lecteur intact, qui le verticalise, le transforme littéralement en question. C’est ça l’aventure, devenir soi-même une question, la seule à poser face à la réponse qui nous est donnée de toute éternité. Nous recevons beaucoup de manuscrits et j’ai l’impression d’être en face d’une masse d’embryons de mondes qui demandent à naître. Il y a une véritable souffrance à choisir. D’un autre côté, il nous faut partir en étant sûr d’y mettre toute notre énergie, un livre publié est un véritable diamant.

Le prochain sera donc un recueil de nouvelles du chanteur pop Bertrand Betsch, un recueil où vous verrez l’absurde manipulé tel qu’il ne l’a jamais été, où vous désirerez plus que jamais voir surgir la poésie ! J’attends également avec impatience un roman d’Alain Santacreu, mon mentor en matière littéraire (de contrelittérature !). 

Pour la suite, j’aime mieux préserver le mystère.

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