Publié par Magali Marc le 14 mai 2016
By Jaluj - Own work, CC BY-SA 4.0
By Jaluj – Own work, CC BY-SA 4.0

Un an après le décès du procureur Alberto Nisman, un juge argentin a déféré le cas à une cour supérieure, estimant que la thèse de l’homicide est probable après avoir entendu le témoignage de l’ex-chef des renseignements, Antonio Stiuso.

De son côté, Damián Pachter, le premier journaliste argentin à avoir rapporté la nouvelle de la mort d’Alberto Nisman, estime que l’ex-présidente Kirchner est responsable de l’assassinat.

Le témoignage de l’espion

Le témoignage spectaculaire en mars dernier, d’un ancien espion argentin, Antonio Stiuso, a changé le cours de l’enquête sur la mort mystérieuse du procureur Alberto Nisman. Désormais il y a une forte présomption qu’il s’agit d’un assassinat.

Antonio Stiuso – un responsable du renseignement qui a travaillé en étroite collaboration avec Nisman avant sa mort en janvier 2015 – s’est imposé un retour d’exil afin de faire une déposition marathon de 17 heures devant un tribunal argentin. Cette déposition semble susceptible de renouveler la pression sur l’ancienne présidente, Cristina Fernández de Kirchner.

Le témoignage complet reste sous scellés, mais les médias nationaux en ont publié des extraits dans lesquels Stiuso accuse un groupe proche de l’ancien gouvernement d’avoir mené à bien l’assassinat de Nisman et la falsification de preuves de la scène du crime.

« L’auteur de toute cette folie était cette femme, Cristina Fernández de Kirchner,» a dit Stiuso au juge, selon Infobae.

Ces allégations ne sont pas confirmées, et aucune preuve d’appui n’a été publiée, mais le témoignage de l’ancien espion en chef a été suffisant pour provoquer un revirement de la part de la juge Fabiana Palmaghina, qui avait auparavant défendu la thèse d’un suicide de Nisman.

Après avoir entendu le témoignage de Stiuso, Palmaghina – qui a présidé l’enquête Nisman depuis ses débuts – a renvoyé l’affaire à un tribunal fédéral supérieur en tant qu’homicide probable.

Expliquant sa décision, elle a cité l’importante contamination de la scène du crime par au moins 20 personnes et l’apparente manipulation des ordinateurs et des téléphones de Nisman dans les premières heures de l’enquête. « Il ne peut pas s’agir uniquement d’erreurs et de coïncidences» a t-elle dit.

Un événement qui a pu influencé le volte-face de la juge Palmaghina est la décision rendue par le procureur du tribunal d’appel fédéral, Ricardo Sáenz, le lundi précédent, à l’effet que suite à un appel interjeté par la famille de Nisman, l’affaire devrait être ré-étiquetée en tant qu’homicide.

Sur le plan politique, une promesse faite par le président récemment élu, Mauricio Macri, de mettre fin à l’impasse dans l’enquête en déclassifiant des documents et en encourageant les responsables du renseignement à témoigner, a pu également influencer les juges.

Le procureur Nisman avait été retrouvé gisant dans la salle de bain de son appartement avec une blessure par balle à la tête, la veille du jour où il devait comparaître devant le Congrès pour présenter des allégations selon lesquelles la présidente Fernández avait secrètement négocié avec l’Iran pour obtenir des concessions commerciales en échange du camouflage du rôle de l’Iran dans un attentat terroriste à Buenos Aires survenu dans un centre de la communauté juive en 1994 et ayant tué 85 personnes et causé des centaines de blessés.

« La mort [de Nisman] a été intimement lié au travail qu’il faisait », a déclaré Stiuso au juge, selon un extrait publié par le tribunal.

Il a également mentionné des éléments incontrôlés de la communauté du renseignement et mis en garde contre les dangers posés par les agents iraniens.

« Avec les Iraniens, il est indifférent de savoir si vous avez ou non des gardes du corps, parce que si vous êtes une cible, ils vous surveillent, ils étudient et apprennent à connaître vos mouvements. Quand vous avez ces gens pour ennemis, avoir des gardes du corps est inutile ».

Stiuso est un personnage controversé et énigmatique qui, depuis des décennies, est réputé avoir commandé un vaste réseau d’espionnage qui faisait de lui l’homme le plus redouté d’Argentine.

Selon divers rapports de presse, Stiuso a dirigé un réseau d’écoute électronique qui a alimenté Fernández et son défunt mari le préssident Néstor Kirchner, en informations secrètes sur leurs adversaires politiques.

La relation de Stiuso avec Fernández aurait tourné à l’aigre après que Fernández ait décidé de demander un accord avec l’Iran après 20 années de relations difficiles qui ont suivi l’explosion de 1994 sur laquelle Nisman enquêtait.

Après la mort de Nisman, l’espion a d’abord coopéré avec les enquêteurs puis a fui le pays, ayant probablement passé la majeure partie de l’année dernière dans la clandestinité aux États-Unis.

Il est revenu en Argentine, 10 jours avant de témoigner, entrant au pays par l’intermédiaire de la ville septentrionale de Gualeguaychú, à la frontière de l’Uruguay.

Dans les semaines qui ont suivi la mort de Nisman, la présidente Fernández a été la première à suggérer qu’il s’agissait d’un suicide, puis elle a dit que c’était une tentative délibérée pour saboter son gouvernement.

Selon elle, le procureur aurait été pris pour cible par des agents dévoyés. Elle a ensuite annoncé qu’elle allait démanteler et remplacer le service d’espionnage de l’Argentine, ainsi que le Secrétariat du renseignement.

Ajoutant à la dimension politique de cette affaire, le Président Macri – un adversaire de l’administration précédente – semble appuyer la théorie selon laquelle Nisman a été assassiné.

Il a déclaré récemment :

«Il ne faut pas oublier qu’il y a un peu plus d’un an le procureur Alberto Nisman semblait mort dans des circonstances qui demeurent incertaines, mais qui commencent lentement à s’éclaircir.»

Le point de vue de Damiàn Pachter

0306_damian_pachter_g.jpg_1508290738
Damián Pachter

Damián Pachter, lui aussi en exil, a été le premier journaliste argentin à avoir rapporté l’an passé, la nouvelle de la mort d’Alberto Nisman.

Il a accordé une entrevue à Jesùs Hidalgo du Duke Chronicle dans laquelle il raconte n’avoir jamais imaginé qu’un jour il serait contraint de fuir son pays natal, l’Argentine et de s’installer en Israël quelques jours après avoir tweeté que le procureur argentin Alberto Nisman avait été retrouvé mort chez lui le soir du du 18 janvier 2015.

En avril dernier, le journaliste latino-américain était à Chapel Hill, N.C., afin de participer à une table ronde de journalistes à une conférence portant sur l’antisémitisme organisée par le Centre d’études juives de la Caroline.

Voici des extraits de l’interview traduits de l’anglais par moi :

Duke Chronicle : «Pouvez-vous nous donner une brève chronologie de ce qui est arrivé le soir où vous avez signalé la mort du procureur Alberto Nisman? »

Damián Pachter: « L’opposition argentine avait prévu de tenir une audience au Congrès avec Nisman le lundi 19 [janvier], 2015, parce qu’il avait déposé une accusation contre la cheffe de l’Etat argentin, Cristina Kirchner, une semaine plus tôt.

Nisman enquêtait sur l’attentat à la bombe dans le bâtiment de l’AMIA, le Centre communautaire juif [du 18 Juillet, 1994].

Selon les tribunaux argentins, c’était une attaque terroriste par l’Iran et le Hezbollah.

Ce que Nisman avait découvert c’est que la présidente, Cristina Kirchner, et d’autres politiciens importants, avaient tenté de saboter son enquête afin d’absoudre les Iraniens de toute responsabilité dans cet attentat.

En 2013, le gouvernement argentin avait signé un protocole d’accord avec l’Iran, qui était censé rétablir les relations bilatérales entre les deux pays.

Pour parler en termes américains, imaginez qu’un président américain signe un protocole d’entente avec Al-Qaïda après l’attaque du 11 septembre 2001 pour enquêter sur le terrorisme.

La nuit du dimanche 18 [janvier], 2015, tout le monde attendait un grand événement – Nisman apparaissant au Congrès et prononçant un discours le lendemain.

Ce soir-là, j’ai reçu un message d’une source disant que le procureur Alberto Nisman avait été trouvé mort, couvert d’une mare de sang. C’est arrivé à environ 23 heures. J’ai continué à interroger ma source pendant 30 minutes et à 23h35, j’ai utilisé Twitter pour annoncer la nouvelle.

Mon premier tweet disait que j’avais été informé d’un incident à la maison du procureur. Je savais déjà ce qui était arrivé, mais je disais seulement qu’il y avait un incident à sa maison afin d’avoir plus de temps pour bien vérifier mes informations avec ma source.

J’étais le premier et le seul à annoncer cette nouvelle.

Puis, à 00h08, j’ai confirmé ce qu’on m’avait dit et j’ai ajouté que le procureur avait été retrouvé gisant dans une mare de sang et ne respirait pas et que les médecins étaient à son chevet.»

Pour soutenir Dreuz financièrement, cliquez sur : Paypal.Dreuz, et choisissez le montant de votre don.

TC: « Pourquoi avoir choisi Twitter pour signaler sa mort? »

C’est la chose la plus fondamentale pour un journaliste : exposer les choses qui sont censé rester cachées

DP: « Je travaillais à l’époque comme rédacteur pour le Buenos Aires Herald, un journal pro-gouvernemental.

Mes deux éditeurs étaient en vacances, donc je me suis retrouvé seul dans cette situation particulière et je pensais : «Je dois laisser mon instinct me guider, la priorité et d’informer le public afin qu’il sache ce qui est arrivé.»

C’est la chose la plus fondamentale pour un journaliste : exposer les choses qui sont censé rester cachées.

J’ai utilisé mon compte Twitter personnel parce que je pensais que s’il y avait une erreur, l’entière responsabilité retomberait sur moi.

Et je me suis mis en mode «marche automatique».

Quand un journaliste reçoit des informations, il se livre à un processus de vérification, puis il publie [instantanément].

Je sentais que Twitter était le meilleur moyen de permettre aux gens d’être tenus au courant, même si je n’avais que 200 adeptes à cette époque.

Mon tweet a eu l’effet que je voulais et les gens se sont partagé la nouvelle immédiatement à travers le monde.»

TC: « De quelle façon la président Cristina Kirchner a t-elle été impliquée dans la mort de Nisman? »

DP: « Je suis certain qu’elle a été impliquée dans l’assassinat de Nisman. Ainsi que des membres de la République islamique d’Iran.

Ce qui est arrivé après la mort de Nisman était une opération médiatique orchestrée par le gouvernement pour tenter de disqualifier son enquête, de démontrer qu’il avait commis un suicide plutôt que d’être assassiné, et de présenter Cristina Kirchner comme une victime [de fausses accusations]. »

TC: « À quel moment avez-vous avez réalisé que votre vie était en danger ?

DP: « Une de mes sources auxquelles je fais confiance et qui vit en dehors de Buenos Aires m’avait demandé une rencontre. Je ne savais pas ce qu’il voulait dire au début, mais je compris que je devais quitter la ville.

(…) J’ai rempli un petit sac à dos, j’ai pris quelques dollars, et je ne peux pas expliquer pourquoi, mais j’ai eu l’idée de prendre mon passeport israélien et ma carte d’identité. C’est une décision qui m’a sauvé la vie.

J’ai quitté la ville, et pendant que j’attendais ma source pour prendre un café à une station d’essence, tout à coup, un gars très étrange a surgi.

Il avait l’air suspect. Il s’est assis près de moi et n’a rien commandé.

C’était bizarre. Ma source est arrivé et a reconnu le gars. C’était un officier du renseignement, ma source le connaissait personnellement. Nous avons fait semblant de prendre un selfie pour, en fait, prendre une photo du gars. Quand il s’est rendu compte de ce que nous faisions, il s’est levé et il est parti aussitôt.

C’est à ce moment que j’ai compris que je devais quitter le pays car ma vie était en danger. Grâce à quelques amis, je suis parvenu à me rendre en Uruguay sans utiliser ma carte de crédit, et de là, je me suis envolé pour l’Espagne, puis en Israël (…)»

(Source: The Duke Chronicle, journal étudiant de la Duke University en Caroline du Nord)

Conclusion

  • Pour mémoire, le 18 juillet 1994, l’explosion dans la capitale argentine d’une bombe devant le siège de la mutuelle juive AMIA avait fait 85 morts et des centaines de blessés. Deux ans plus tôt, le 17 mars 1992, 29 personnes avaient péri lors d’un attentat contre l’ambassade d’Israël.
  • L’Iran a été soupçonné d’implication dans l’attentat de l’AMIA par la justice argentine qui avait réclamé l’extradition de huit responsables iraniens, dont l’ancien ministre de la Défense. Ahmad Vahidi, et l’ex-président Akbar Hachémi Rafsandjani, pour les juger.
  • L’Argentine abrite la première communauté juive d’Amérique latine, la deuxième du continent après celle des Etats-Unis.
  • En janvier 2014, Itzhak Aviran, l’ancien ambassadeur d’Israël en Argentine avait affirmé à l’Agence juive d’information (Agencia Judia de Noticias, AJN) sise à Buenos Aires que « La grande majorité des coupables (n’était) plus de ce monde, et nous l’avons fait nous-mêmes».

En réponse à une interrogation sur le fait que vingt ans après les attentats, les responsables n’avaient toujours pas été jugés, Aviran avait prétendu qu’Israël avait tué la plupart des responsables des attentats contre la mutuelle juive AMIA et contre son ambassade à Buenos Aires, dès les années 1990.

Cette déclaration avait été immédiatement démentie par le gouvernement israélien.

Nisman avait annoncé qu’il convoquerait Aviran afin d’avoir sa déposition.

Si la déclaration d’Aviran était avérée, le mode opératoire rappellerait la série d’assassinats de commanditaires de la prise en otage de sportifs israéliens lors des JO de 1972, immortalisée au cinéma par le film de Steven Spielberg, Munich, qui met en scène la traque effectuée par le Mossad.

«Ni Carlos Menem [président de l’Argentine de 1989 à 1999], ni Fernando de la Rua [1999-2001], ni les suivants n’ont fait quoi que ce soit pour élucider ce drame », avait dénoncé l’ex-ambassadeur, en poste à Buenos Aires de 1993 à 2000.

«Nous avons toujours besoin d’une réponse [de l’Etat argentin] sur tout ce qui s’est passé »

(…)

« Nous savions qui étaient les auteurs de l’attentat de l’ambassade et ils l’ont fait une seconde fois », regrettait Itzhak Aviran, qui avait échappé de peu au second attentat.

Mais si Aviran disait vrai, pourquoi n’avoir pas aidé Nisman dans son enquête ?

Et quel besoin avait-on d’assassiner Nisman s’il n’allait révéler que des informations déjà connues par d’autres – qui eux sont toujours en vie ?

Et qui a tué Alberto Nisman ?

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Magali Marc (@magalimarc15) pour Dreuz.info.

Qui a tué Alberto Nisman ? 1ere partie)

Qui a tué Alberto Nisman ? (2eme partie)

Soutenez Dreuz en partageant cet article

Partagez ce message !

2
0
Merci de nous apporter votre commentairex
()
x
Merci de cliquer sur J'aime pour soutenir Dreuz