Publié par Magali Marc le 17 juillet 2016

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Coup d’État ou pas, Erdoğan reste aux commandes (J’ai traduit pour les lecteurs de Dreuz ce commentaire de l’expert Howard Eissenstat*, datant du 16 juillet, publié sur Reuters)

Corrompu, égocentrique, répressif, le président turc, Tayyip Erdoğan, n’a pas grand-chose de recommandable à part le fait qu’il a bel et bien été élu démocratiquement [NDLR: pas forcément selon les mêmes règles démocratiques de l’Occident].

Erdoğan est un homme politique qui est à son meilleur quand il est en conflit. Il ne va pas abandonner. Il a des millions de partisans qui donneraient leurs vies pour lui. Il a le soutien de tous les partis d’opposition.

Et, parce qu’il a gagné trois élections – il est dans son droit.

Vendredi soir, les rues d’Istanbul étaient noires de monde.

Toutes les mosquées de la Turquie avaient appelé les fidèles à prendre la rue et Erdoğan a repris ce message à la télévision nationale.

(…)

Tôt samedi matin, Erdoğan est apparu de nouveau à la télévision, cette fois entouré de partisans à l’aéroport d’Istanbul.

De nombreux reportages continuent de parler de jets bourdonnant au-dessus d’Ankara et d’Istanbul.

L’armée turque a longtemps entretenu le sentiment que le pays lui appartenait.

Ses premiers dirigeants, Kemal Atatürk et Ismet Inönü, étaient d’anciens généraux.

Après les élections démocratiques de 1950, la Turquie a connu trois coups d’Etat militaires en 1960, 1971 et 1980.

Chaque coup a été plus sanglant et plus répressif que le précédent.

En 1997, l’armée a organisé ce qui a été appelé un «coup d’Etat postmoderne», enjoignant le Premier ministre d’alors, Necmettin Erbakan, de plier bagages par le biais d’une note de service.

Il n’y avait rien «postmoderne» dans la tentative de coup d’Etat qui a secoué la Turquie vendredi soir.

Les unités militaires sont descendues dans les rues, les artères principales ont été fermées.

Le Parti Justice et Développement (AKP) actuellement au pouvoir, est un parti de centre-droit enraciné dans l’islam politique, qui domine la vie politique turque depuis 2002.

Il est arrivé au pouvoir en s’opposant aux militaires.

En 2007, les généraux avaient tenté de répéter leur succès de 1997 en émettant un «mémorandum de minuit», qui condamnait la candidature à la présidence de la république d’Abdullah Gül, un membre de l’AKP proche allié d’Erdoğan.

Erdoğan, cependant, confronta les généraux, et Gül pu prendre place au palais présidentiel jusqu’à ce qu’Erdogan soit élu au même poste sept ans plus tard.

Erdoğan reconfigura rapidement ce poste, en principe purement honorifique, et fit en sorte d’y concentrer le pouvoir.

Il fût un temps où les leaders de l’AKP étaient en mesure de jouer un rôle important et pouvaient remettre en question certaines décisions d’Erdoğan. Cela n’est plus possible. Les ministres servent selon le bon plaisir du président.

Les décisions sont prises dans le nouveau et grandiose palais présidentiel et Erdoğan a indiqué clairement qu’il a l’intention de changer la constitution pour créer un système présidentiel qui réalisera en droit ce qui est déjà une réalité politique.

Pendant des années, Erdoğan a fait la guerre aux militaires. Des centaines d’officiers ont été la cible de fausses accusations, d’autres ont été contraints de prendre leur retraite. Pendant ce temps, les services de police et de renseignement ont été renforcés pour faire contrepoids à l’armée.

Au cours des deux dernières années, cependant, il semblait qu’Erdoğan et l’armée étaient parvenus à une entente. Ils se sont unis pour mener une guerre sans merci au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Les combats ont déplacé des centaines de milliers de Kurdes. Des quartiers entiers ont été rasés sans qu’on puisse prévoir comment cela finirait.

Il était clair, cependant, que beaucoup d’officiers étaient mécontents d’Erdoğan.

Ils étaient irrités des abus de pouvoir contre leurs camarades qui avaient été traînés devant la justice lors de procès-spectacles. Beaucoup croyaient que la violence du conflit avec le PKK était en partie le résultat des négociations antérieures de l’AKP avec ce groupe. À quelques funérailles militaires, des officiers ont rendu Erdoğan seul responsable de la mort de soldats. Avec bon sens, ils ont estimé que la montée de la violence djihadiste en Turquie était le prix que le pays payait pour la tolérance de l’AKP envers les groupes djihadistes impliqués dans la guerre civile syrienne.

Comme beaucoup de laïcs, ils craignaient un démantèlement en douce de la laïcité en Turquie.

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De façon générale, le régime Erdoğan a intimidé la presse et a mis fin à l’indépendance des tribunaux.

Il est possible que certains militaires aient cru qu’ils avaient une dernière chance de mettre un terme à la consolidation du pouvoir d’Erdoğan. Un coup d’État réussi aurait probablement été une catastrophe. Le résultat aurait pu être une guerre civile.

L’administration Obama a été lente à condamner la tentative de coup d’État, mais c’est un signe positif qu’elle l’ait finalement fait.

Le coup n’est apparemment pas tout à fait terminée. Mais il semble déjà brisé.

Les principaux généraux l’ont dénoncé et beaucoup de soldats sont rentrés dans leurs casernes.

S’il est vrai qu’un coup d’État réussi aurait conduit au chaos, un coup d’Etat manqué entraînera probablement encore plus de répression et de centralisation du pouvoir d’Erdoğan.

Les événements de vendredi soir vont probablement servir à renforcer les pires tendances d’Erdoğan. Qui plus est, en ayant réussi à empêcher le coup d’État, Erdoğan a effectivement redoré son image d’homme du peuple.

Dans les médias sociaux, les théories du complot suggèrent que le «coup» a été mis en scène et orchestré de sorte qu’Erdoğan puisse remporter davantage de soutien et augmenter son contrôle de l’État. Cela peut paraître absurde, mais un point essentiel est avéré : en ayant vaincu les putschistes, Erdoğan est devenu beaucoup plus fort.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Magali Marc (@magalimarc15) pour Dreuz.info.

*Howard Eissenstat est professeur adjoint d’histoire à l’Université St-Lauwrence, et un expert sur la Turquie et son influence dans la région.

PS : sur son compte Twitter, Eissenstat écrit que les putschistes étaient «both desperate and politically clueless» (prêts à tout et politiquement ignares). Le coup d’État lui a semblé improvisé.

 

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