Publié par Magali Marc le 30 avril 2017

Les derniers sondages montrent que Macron serait en dégringolade et Marine Le Pen en train de remonter.

Malgré tout, la plupart des commentateurs et analystes français croient que la victoire de Macron est inéluctable. Au Québec, nous lisons les chroniques de Christian Rioux et de Mathieu Bock-Côté qui apportent un son de cloche différent.

Quand j’étudiais en Science Po à l’Université de Montréal, mes professeurs disaient que l’adage «nul n’est prophète en son pays» s’applique très bien à l’analyse politique. Les étrangers qui regardent une situation nationale sans émotion et sans a-priori, ont tendance à voir juste parce qu’ils n’ont rien à perdre et tout à gagner à faire de bonnes observations.

Le journaliste vétéran, correspondant à Paris pour le journal Le Devoir depuis plus de vingt ans Christian Rioux, a une sensibilité plutôt de gauche (en phase avec le journal) et il est résolument nationaliste comme bien des Québécois de la génération du baby-boom.

Mathieu Bock-Côté est d’une autre génération, plutôt de centre-droit et résolument nationaliste contrairement à bien des Québécois de sa génération (les trentenaires, post baby-boom, «enfants de René Lévesque»).

Curieusement, ces deux chroniqueurs – parmi les rares à ne pas répéter comme des perroquets les dépêches de l’AFP ou les articles des revues françaises – convergent sur une idée maîtresse : cette élection présidentielle française à deux tours ne porte pas sur un clivage gauche/droite, mais sur la question du nationalisme identitaire (et la nécessaire intégration des immigrants) contre le multiculturalisme insouciant (et l’obligation morale d’accueillir – voire de se laisser envahir par – les réfugiés et immigrants de partout).

La morale bien-pensante contre le pragmatisme, l’élitisme mondialiste contre le «populisme» culturel.

Dans sa chronique du 20 avril dernier dans le Journal de Montréal, avant le premier tour, Mathieu Bock-Côté écrivait :

« ….lorsque la démocratie peine à formuler un débat politique connecté aux enjeux profonds d’un pays et d’une époque, elle favorise le développement d’un sentiment d’aliénation qui risque de se radicaliser avec le passage du temps, à moins qu’il ne se transforme en apathie civique.»

Le dimanche soir suivant, Emmanuel Macron lui donnait raison en organisant un dîner de la victoire pour 150 invités à la Rotonde, où il se rendait en voiture officielle, escorté par des motards, après un discours triomphaliste à la porte de Versailles.

La «victoire» de Macron n’était pourtant qu’une modeste avance au premier tour qui le qualifiait il est vrai, en tête pour le second tour.

Ceux (même parmi les lecteurs de Dreuz) qui en ont profité pour traiter les électeurs français de divers noms peu respectueux, auraient dû se souvenir que 24.01% des voix, ce n’est pas un plébiscite et que somme toute, 75% des électeurs inscrits, sans doute mécontents du choix qui leur était offert, avaient voté pour quelqu’un d’autre !

Cette traversée de Paris à tombeau ouvert et feux rouges brûlés au soir du 1er tour, son rassemblement au restaurant La Rotonde avec ses amis témoignait pour le moins d’un triomphalisme déplacé. On n’a pas manqué de faire le parallèle avec la soirée bling-bling au Fouquet’s de Sarkozy en 2007 (on notera que la soirée au Fouquet’s tant critiquée faisait quand même suite à une authentique victoire !).

Macron apparaît donc pour ce qu’il est : jeune, fringant, ambitieux et déconnecté de la réalité de la France profonde.

Marine Le Pen n’a qu’à en profiter puisque « Tout l’enjeu, pour elle est de changer la configuration du second tour. Et de faire que ce ne soit pas un référendum pour ou contre Le Pen, comme en 2002, mais pour ou contre le système, les élites, l’Europe, la mondialisation », selon le président de l’institut Elabe, Bernard Sananès (cité dans le JDD), qui jugeait en mars dernier que la victoire de Marine Le Pen si elle est « improbable politiquement » est aussi « sociologiquement possible ».

De tous les candidats malheureux, Jean-Luc Mélenchon est sans doute le seul avec une colonne vertébrale puisqu’il a refusé de se rallier à Macron ou même d’appeler à voter pour lui.

On ne reviendra par sur la prestation lamentable des Fillon, Juppé, Raffarin et autres sycophantes qui se sont rapidement ralliés dans l’espoir d’obtenir une position avantageuse, voire un strapontin dans une éventuelle présidence Macron. Même Sarkozy a appelé à voter pour Macron (ou plutôt contre MLP).

Selon le dernier sondage de la firme Odoxa, le candidat d’En Marche ! est crédité de 59% des intentions de vote contre 41% à la candidate du Front national, (Macron perd 4 points par rapport à un sondage identique réalisé juste après le premier tour quand il était à 63%, tandis que Marine Le Pen, qui était alors à 37%, en gagne 4).

Mais comme je n’ai pas une confiance débordante dans les sondages, j’ai trouvé qu’un certain Serge Galam, un physicien et chercheur au Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po, a déclaré sur plusieurs tribunes que selon lui « Marine Le Pen peut gagner l’Elysée le 7 mai. Pour cela, elle dispose d’un allié de taille : « l’abstention inavouée ».

Or c’est précisément cette « abstention inavouée » qui a créé la surprise avec le Brexit et l’élection de Donald Trump.

Selon Serge Galam, « le phénomène de l’abstention différentielle est une équation qui permettrait de calculer le taux d’abstention « inavoué » des électeurs.

Si une partie des Français se déclare aujourd’hui « certaine » de voter le 7 mai, une part d’entre eux finira en fait par se dégonfler. « Ce n’est pas que les sondages se trompent », explique Serge Galam, interrogé par FranceInfo. « C’est qu’ils ne peuvent pas prendre en compte cette abstention inavouée. Il y a des gens qui n’osent pas dire qu’ils vont s’abstenir. »

Selon la formule du physicien, un candidat à une élection peut très bien gagner avec des intentions de vote inférieures à celles de son adversaire. Un scénario à l’image des pronostics de victoire mesurés mercredi par le rolling Ifop pour Paris Match, qui place Macron en tête (60,5%) devant Marine Le Pen (39,5%).

La raison mystère tient dans l’écart entre les « estimations de participation » pour l’un et pour l’autre. Démonstration par le chercheur dans les colonnes de l’Express encore récemment. « Si l’on prend un taux d’intention de vote pour Marine Le Pen et une estimation de participation pour elle, on peut calculer une valeur critique de participation en dessous de laquelle il perd l’élection. »

Et de poursuivre avec deux exemples concrets :

« Si Marine Le Pen a 42% d’intentions de vote et que 90% des gens qui disent vouloir voter pour elle le font, alors elle gagne si moins de 65,17% des électeurs déclarés de Macron votent effectivement pour lui. Si 65% seulement par exemple votent pour lui, Marine Le Pen gagne à 50,07%. » (Source: site d’Europe 1)

Conclusion

Pour Sarah Proust (socialiste), associer le FN au fascisme et à un parti néonazi comme cela est encore courant à gauche relève de l’aveuglement pur et simple

Loin de ces savants calculs, Christian Rioux écrivait le 8 avril dernier :

« Pour une grande partie de la gauche, l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du FN en 2011 n’aurait été qu’une simple manœuvre de diversion modifiant certes le discours du FN, mais pas son programme fondamental. Voilà ce que remet radicalement en question la socialiste Sarah Proust, auteure d’Apprendre de ses erreurs. La gauche face au Front national* (Fondation Jean Jaurès). Cette élue socialiste adjointe au maire du XVIIIe arrondissement de Paris a créé un petit émoi à gauche en osant affirmer que depuis trente ans, la gauche s’était trompée.

Je regrette d’avoir dit que le FN n’avait pas changé, a-t-elle déclaré dans un colloque tenu la semaine dernière à l’Institut Jean Jaurès, lié au Parti socialiste. Marine Le Pen a fermé la parenthèse des années trente et de la guerre d’Algérie. Il ne faut plus parler de fascisme. C’est faux. La filiation des années trente est fausse. D’ailleurs, ses militants ne s’y reconnaissent pas. » Pour Sarah Proust, associer le FN au fascisme et à un parti néonazi comme cela est encore courant à gauche relève de l’aveuglement pur et simple.»

Le 29 avril, Christian Rioux écrivait dans Le Devoir à propos des résultats du premier tour, que :

[le politologue Dominique Reynié, directeur de l’institut Fondapol s’il] «…. admet que l’exploit d’Emmanuel Macron, élu hors des partis traditionnels, est exceptionnel, il constate que son résultat du premier tour est historiquement bas dans un contexte où près d’un Français sur deux a enregistré un vote de protestation. Le FN a en effet gagné 1,6 million d’électeurs depuis 2015. Et contrairement à 2002, il le fait cette fois avec une abstention relativement faible.

[…]

Pour le politologue Laurent Bouvet, qui ironise sur « la gauche castor » qui appelle toujours à « faire barrage », le nouveau clivage n’est plus entre la gauche et la droite. Il serait plutôt entre « un libéralisme aussi bien économique que culturel et “sociétal” assumé pro-européen et pro-mondialisation » et « un antilibéralisme tout aussi assumé appuyé sur un retour à la souveraineté dans les frontières nationales et à une définition culturaliste et organique de l’identité française ».

[…]

À droite, les ralliements à Emmanuel Macron ont beau se multiplier, l’appel à voter pour Emmanuel Macron est loin de faire consensus. Il est même ressenti comme une trahison par de nombreux militants de droite.

Si certains élus, comme Bruno Lemaire et Jean-Christophe Lagarde, font carrément des offres de services au futur président, d’autres, comme Laurent Wauquiez, Henri Guaino, Nadine Morano et Éric Ciotti, se refusent à prêter allégeance à ce dernier. Fait historique, un groupe comprenant Christine Boutin et le mouvement Sens commun, membre des Républicains, n’hésite plus à voter FN.

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Selon les sondeurs, à peine 40% des électeurs de François Fillon pourraient voter pour Emmanuel Macron dimanche. Environ 30% voteront Marine Le Pen. Les autres s’abstiendront.

[…]

Chez Les Républicains, on rêve même d’imposer à En marche! une cohabitation comme en ont subi François Mitterrand et Jacques Chirac. Mais « la situation de la droite demeure très difficile, constate Dominique Reynié. En appelant à voter Macron, LR est presque assuré de perdre une partie de ses électeurs au profit de Marine Le Pen. Or, la plupart ne reviendront pas.»

Du résultat de dimanche dépendra donc la capacité du Front national de s’imposer comme la première force de droite et de mettre la main sur toute une partie des héritiers du gaullisme. Selon Dominique Reynié, le problème majeur de Marine Le Pen dans cette élection demeure sa proposition de sortir de l’euro. « Si elle bouge sur l’euro, alors elle peut faire bouger les lignes », croit-il.

« Sur le site de la Fondapol, conclut Christian Rioux, on trouve un logiciel permettant de simuler le report des voix du premier tour sur les deux finalistes. Bien que rarissimes, certains scénarios fondés sur des reports réalistes, doublés d’une forte abstention, donnent à Marine Le Pen une très légère majorité. Un scénario très improbable, disent les experts. Mais pas totalement impossible.»

Voilà les idées qu’on trouve quand on lit les meilleurs chroniqueurs québécois.

Une présidence de Marine Le Pen n’est pas exclue. Il lui reste une semaine pour convaincre les indécis.

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