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Publié par Magali Marc le 27 juin 2017

Deux écrivains américains ont fait équipe avec l’ONG antisioniste Breaking The Silence et 24 autres écrivains et essayistes pour écrire une anthologie dont la parution coïncide avec le 50e anniversaire de la libération de Jérusalem en 1967.

Grâce à des témoignages «poignants», les lecteurs sont censés mieux saisir le coût humain de l’«occupation » israélienne depuis la Guerre des Six Jours.

(Israël a mis fin, en 1967, a 19 ans d’occupation jordanienne illégale de la Judée et de la Vieille Ville de Jérusalem, notamment le quartier juif. Jérusalem a enduré 19 ans d’occupation par la légion arabe jordanienne, qui avait divisé la ville avec des barbelés et des murs. Les snipers jordaniens faisaient vivre un enfer aux résidents juifs de la ville et la légion arabe avait détruit plus de 57 synagogues et procédé a un nettoyage ethnique. Les ennemis d’Israël avaient clairement expliqué leur intention. Ce n’était pas une terre qu’ils voulaient, mais plutôt éradiquer toute présence juive sur sa terre. Source: Jean Vercors – JSSNews)

Pour les lecteurs de Dreuz, j’ai traduit cet article de Matti Friedman* paru le 23 juin dans le Washington Post.

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Ce qui se passe lorsque des romanciers célèbres confrontent l’occupation en Cisjordanie

« L’an dernier, les romanciers américains Michael Chabon, Ayelet Waldman et Dave Eggers ont dirigé un groupe d’écrivains afin de « témoigner » de la crise en Irak.

Ils sont allés sur place pour confronter le sort de ce pays pendant et depuis l’occupation américaine — les centaines de milliers de morts, les minorités disparues, le chaos qui se répand dans la région. L’anthologie qui en résulte provoque une introspective sans concession sur ce que signifie être américain au 21e siècle.

C’est une blague!

Les reportages sur l’Irak sont ennuyeux, l’introspection aussi.

En fait, ils sont allés «témoigner» de la crise en Judée/Samarie et à Gaza, là où des milliers de journalistes, d’organisations non gouvernementales, de militants et de diplomates se massent autour d’un conflit ayant causé l’an dernier un nombre de morts qui représente environ un tiers du nombre d’homicides à Baltimore.

Il s’agit d’un conflit au Moyen-Orient dont l’observation permet à des écrivains d’utiliser un autobus climatisé afin d’aller contempler paisiblement les indigènes pendant quelques heures et retourner dans leur hôtel de luxe pour prendre un verre.

L’anthologie résultante, intitulée « Kingdom of Olives and Ash: Writers Confront the Occupation » (NdT: Au Royaume des olives et de la cendre, des écrivains confrontent l’occupation), se compose d’essais écrits par des auteurs américains et internationaux tels que Eggers, Mario Vargas Llosa, Colum McCann et Colm Toibin — une liste impressionnante — avec quelques écrivains locaux pour faire bonne mesure.

Les 26 essais condamnent Israël, tous en chœur.

Chabon, par exemple, a interviewé un homme d’affaires arabo-américain au sujet de la vie en Judée/Samarie — le système de permis byzantin, les 1.001 humiliations de la domination antidémocratique des Israéliens.

Un autre essai examine un village de bergers appauvris, Susiya, situé dans l’ombre d’un établissement israélien.

Geraldine Brooks décrit un coup de poignard à Jérusalem. Nous rencontrons des enfants détenus par des troupes, des gens que l’on a fait attendre aux points de contrôle et d’autres qui ont été marqués de différentes façons par l’occupation militaire qui a commencé après la guerre de 1967.

J’ai vu la Judée/Samarie sous de nombreux angles pendant plus de deux décennies en Israël, en tant que soldat aux «checkpoints» et en tant que journaliste passant les mêmes «checkpoints» avec des Arabes, et je sais que les injustices de la situation sont réelles et méritent l’attention d’observateurs bien informés (sic).

Toutefois, ce livre a quelque chose de bizarre. Les écrivains invités ne sont pas des experts — la plupart ne sont là que depuis quelques jours, et certains semblent assez perdus.

Chabon et Waldman racontent d’entrée de jeu, une visite qu’ils ont effectuée en Israël en 1992, dont ils ont conservé un vif souvenir d’un moment d’optimisme, alors que les « Accords d’Oslo étaient encore tout frais et non testés ».

Manque de pot, leur mémoire leur joue des tours parce qu’en fait les accords D’Oslo datent de l’automne 1993.

Chabon et Waldman, qui vivent à Berkeley, en Californie, sont des écrivains d’expérience, mais les lecteurs auraient besoin d’une explication sur ce qu’ils sont venus faire ici.

Ont-ils une expertise particulière à offrir?

Israël a probablement été l’endroit au monde où s’est joué la partie la plus importante, historiquement, des reportages internationaux des 50 dernières années, y a-t-il une raison pour laquelle les gens devraient en apprendre davantage sur ce pays plutôt que sur Kandahar, Guantánamo, le Congo ou Baltimore?

Les essais varient dans le ton qu’ils empruntent, mais les journalistes qui ont l’expérience de la couverture médiatique d’Israël reconnaîtront les impressions qu’ils ont l’habitude d’entendre de la part de ceux qui sont fraîchement débarqués de leurs avions.

De beaux enfants arabes ont touché mes cheveux! Les beaux verres de thé! J’ai vu un fusil! J’ai perdu mes bagages, ça doit être un signe! Les Arabes font du hip-hop! Les soldats sont si jeunes et grossiers avec ça!

Les écrivains interviewent les mêmes personnes qui sont toujours interrogées en Judée/Samarie, pensant qu’ils innovent et gobant tout ce qu’on leur dit.

Chabon, par exemple, fait du sarcasme, il prétend qu’en Cisjordanie, il est possible de passer des mois en détention administrative si on oublie sa carte d’identité à la maison. Mais ce n’est pas vrai.

Tout est décrit avec une gravite suggérant que ces écrivains n’ont pas passé beaucoup de temps loin des endroits les plus sûrs du monde.

Eggers consacre deux pages entières à un incident à la frontière de Gaza, où un garde israélien lui a dit qu’il ne pouvait pas passer, alors qu’un autre est arrivé et l’a laissé passer. Dave, si vous lisez ceci, j’espère vous allez bien.

Curieusement, on ne nous dit pas qui a payé pour ce projet. Mais nous apprenons qu’il a été organisé par un groupe appelé Breaking the Silence, une des nombreuses ONG financées par des Européens et des Américains qui passe son temps à critiquer la politique israélienne. Ces militants très particuliers se présentent comme étant des « anciens combattants israéliens », ce que les Israéliens ne prennent pas sérieux, étant donné qu’une loi rend le service militaire obligatoire et que la plupart des Israéliens sont justement des anciens combattants ! Mais cela fait beaucoup d’effet sur les étrangers.

Plus vous lisez le livre et plus les mouvements des hôtes deviennent familiers.
Les écrivains visitent la même rue d’Hébron, le même village près du même établissement, parlent au même activiste du point de contrôle. Ils évitent les extrémistes palestiniens et les Israéliens moyens, de sorte que tous les Palestiniens qu’ils rencontrent ont l’air raisonnables et tous les Israéliens auxquels ils parlent ont l’air de fanatiques.

Ils font des comparaisons avec le racisme américain et le racisme sud-africain. Ils nous apprennent que les Israéliens n’utilisent pas de canons à eau parce qu’ils ne sont «pas assez cruels» et ils décrivent le sionisme comme «une idéologie de colonisateurs qui dissimulent leur colonialisme derrière le récit de la Torah ».

Nous apprenons de Vargas Llosa qu’un petit nombre de Juifs israéliens sont des «justes», ce qu’il considère comme étant une caractéristique ancienne de la vie juive. Les autres Juifs sont, apparemment, «aveuglés par la propagande, la passion ou l’ignorance».

Les Juifs qui liront ce livre se demanderont comment ils sont devenus les personnages dans une pièce moralisante de Vargas Llosa. Mais ils ne doivent pas s’inquiéter — sa critique est « un acte d’Amour ».

Je comprends que l’espace dans ces essais était limité, en particulier avec tout l’amour qu’il fallait y placer, mais la catastrophe syrienne qui se déroule à 90 minutes en voiture de la Judée/Samarie aurait pu faire l’objet de quelques mots de plus — un demi-million de personnes sont mortes, et des millions d’autres ont été déplacées.

Le conflit syrien a-t-il affecté les Israéliens et les Arabes qui vivent juste à côté?

Les décisions israéliennes sont-elles influencées par le vacuum laissé par les pertes de pouvoir dans le Sinaï, en Irak et en Libye?

Qu’est-ce qui remplacera l’occupation? À Gaza, c’était le Hamas – Est-ce que ce sera le Hamas aussi en Judée/Samarie?

Si la police israélienne quitte Jérusalem-Est, la ville deviendra-t-elle une autre Alep?

Ce sont quelques-unes des grandes questions qui se posent en 2017.

Mais les écrivains ne les abordent pas, ce qui soulève une autre question: ce livre porte sur quoi au juste?

Il porte sur l’expérience des écrivains. La plupart des essais ne sont pas du journalisme, ce sont des «autoportraits» pour lesquels les auteurs s’affichent devant le plus important problème moral de leur époque: ici, je suis dans un «checkpoint» israélien! Là, je suis ici avec un berger!

C’est pourquoi, dans la première page du livre, Chabon et Waldman ne parlent pas de l’occupation, ils parlent de Chabon et Waldman.

Au bout d’un moment, je me suis senti coincé dans un partage de photos et de vidéos via Instagram de la famille Kardashian, sauf que c’est en mots plutôt qu’en images.

Quelle qu’ait été l’intention première de cette anthologie, le «Royaume des Oliviers et des Cendres» est le portrait de groupe d’un certain nombre d’intellectuels.

Voulaient-ils participer à un voyage organisé dans un pays étranger? Ils se sont inscrits! Pensaient-ils que quelques jours suffisaient pour juger les protagonistes d’un conflit centenaire? Certainement!

Ces gens sont amenés quelque part, et ils y vont. Quelqu’un pointe du doigt dans une direction et ils regardent.

On peut leur faire confiance, ils ne vont pas demander qui pointe du doigt, qui est avec eux dans le bus ou qui paie l’essence.

Il était une fois, dans une Amérique bien différente, Mark Twain parti sur un bateau à vapeur pour aller visiter la Terre Sainte.

Il râlait contre les étrangers, et n’a pas épargné les gens qui étaient avec lui à bord. Il a décrit sans merci le pompeux, l’abstinent, les hypocrites. Il les a immortalisés en 1869 dans « Le Voyage des Innocents».

Twain n’aurait jamais rejoint la chorale de qui que ce soit, et nous ne pouvons qu’imaginer ce qu’il aurait fait avec les gens de cette tournée: leur attention facilement manipulée, leurs angles morts, leur conviction qu’ils étaient non pas des observateurs maladroits de la vie, mais une sorte de police morale internationale.

Mais il n’y avait pas de Mark Twain dans ce bus.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Magali Marc (@magalimarc15) pour Dreuz.info.

* KINGDOM OF OLIVES AND ASH, Writers Confront the Occupation (Au Royaume des olives et des cendres, des écrivains confrontent l’occupation), édité par Michael Chabon et Ayelet Waldman.

*Matti Friedman est journaliste à Jérusalem et l’auteur d’un livre publié tout récemment et intitulé « Pumpkinflowers ».

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