Publié par Martin Linden le 29 août 2017

L’Espagne, État illégitime : « Nous, les citoyens, donnons à l’État le monopole légitime de la violence (Weber) pour nous protéger. S’il n’est pas capable de le faire, il n’a pas le droit de posséder tel monopole.»

L’existence de l’État est justifiée par deux choses très étroitement liées.

  • La première est sa capacité à imposer une autorité généralement reconnue comme légitime; s’il ne peut pas imposer cette autorité, alors cet État se brise.
  • La seconde est sa capacité à protéger les citoyens, qui est la substance matérielle de la légitimité; si l’État n’est pas capable de protéger, sa légitimité s’efface dans un simple nuage rhétorique.

Aujourd’hui, en Espagne, l’État s’est effondré sur ces deux aspects. Les événements de Barcelone, de l’attaque du 17 août à la manifestation du 26, ont montré que l’Etat n’est pas capable de protéger ou d’imposer son autorité.

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Commençons par le principe : les attaques, leurs causes et leurs conséquences

Le discours institutionnel a été appliqué pour divulguer qu’une telle attaque est inévitable, que la sécurité en Espagne est excellente et que les différents policiers de l’État ont donné un exemple suprême de collaboration.

Bien. Mais tout cela est tout simplement faux.

La rhétorique officielle insiste continuellement sur le slogan de «l’unité contre le terrorisme» et essaie d’éviter toute critique des actions des forces de sécurité, comme si l’examen de l’action policière était un sujet tabou. De cette façon, l’analyse objective est niée et un ton émotif est imposé où toute rationalité est proscrite. Mais en réalité, cette rhétorique n’est pas destinée à protéger les agents, et encore moins la société, mais à exonérer les politiciens qui dirigent la Sécurité nationale. Ils savent bien que leur légitimité est réduite au minimum si leur capacité à protéger les citoyens est remise en question.

Terrorisme: le pouvoir est aussi responsable

La démocratie espagnole consiste en que le pouvoir échoue et les gens doivent applaudir

Il est nécessaire d’insister sur ce point, crucial, pour étalonner correctement la crise de notre État. Le pouvoir, par définition, est justifié par sa capacité à fournir une protection.

Un pouvoir qui se montre incapable de protéger ses citoyens perd définitivement toute légitimité (Schmitt).

  • Nous, les citoyens, donnons à l’État le monopole légitime de la violence (Weber) pour nous protéger; s’il n’est pas capable de le faire, il n’a pas le droit de posséder un tel monopole. Les fonctionnaires méritent tout notre respect et leur soutien, mais ils ne manquent pas de responsabilité, au sens littéral du terme: ils doivent répondre à ce qu’ils font avec ce pouvoir que nous leur avons donné. Il vaut la peine de se souvenir de toutes ces choses, qui sont les rudiments de la politique, de mettre un peu de rationalité dans le noyau de ferveurs émotionnelles derrière lequel le pouvoir dissimule ses insuffisances.
  • Si une autorité locale décide d’encourager l’immigration musulmane pour des raisons ethniques ou pour « desespagnoliser », comme le gouvernement autonome catalan l’a fait depuis des années, sans prévenir des éventuelles conséquences négatives de cette politique, le pouvoir local est responsable.
  • Si un juge décide de révoquer une ordonnance d’expulsion contre un délinquant, comme l’a fait le juge De la Rubia avec l’Imam Abdelbaki es Satty, et que le délinquant retourne en délinquance, alors ce juge est responsable.
  • Si une commune reçoit l’ordre de placer des obstacles sur la voie publique pour rendre les attaques à la voiture bélier difficiles, mais que la municipalité fait peu de cas de cet ordre, comme l’a fait la maire Colau à Barcelone, alors cette municipalité est responsable.
  • Si les terroristes occupent illégalement une maison et personne ne les dérange, comme cela s’est passé avec le chalet d’Alcanar qui a servi de base aux terroristes, les autorités qui doivent protéger la propriété sont responsables.
  • Si une force de police reçoit l’information qu’un certain imam est dangereux et qu’elle décide de faire la sourde oreille, comme les Mossos l’ont fait avec l’avis belge concernant Abdelbaki es Satty, alors ce corps de police est responsable.
  • Si une juge soupçonne qu’une explosion peut cacher des activités terroristes, mais que la police le dissuade d’enquêter, ce qu’ont fait les Mossos en suggérant au juge Sonia Nuez après l’explosion d’Alcanar « votre seigneurie, il ne faut pas exagérer », alors ce corps de police est responsable.
  • S’il y a des fonctionnaires publics qui gagnent leur vie en tant que juristes de djihadistes, comme cela se produit avec les membres importants de la CUP et de Podemos en Catalogne, ces fonctionnaires publics sont responsables.

Ajoutons quelque chose d’autre, parce que personne ici ne se débarrassera de sa responsabilité :

  • Si un gouvernement qui a des pouvoirs exclusifs en matière de sécurité publique, et en particulier dans une affaire comme le terrorisme (tel est le cas du gouvernement espagnol), et qu’il décide de déléguer ces fonctions à une autre instance qui se montre inefficace, alors ce gouvernement est également responsable.

« Sur le plan rationnel, il est logique d’attendre des démissions, des rectifications, des explications publiques. Mais pas, le contraire»

Les attaques en Catalogne auraient été impossibles sans la politique d’immigration absurde de la Generalitat, sans l’indulgence remarquable d’un juge en particulier, sans l’activisme pro-islamiste de la gauche catalane, sans la négligence du Conseil municipal de Barcelone en matière de sécurité, sans l’attitude arrogante de la police autonome catalane en matière terroriste, sans le renoncement du Gouvernement espagnol pour maintenir la sécurité publique en Catalogne sous son contrôle.

Sur le plan rationnel, il serait logique d’attendre des démissions, des rectifications, des explications publiques.

Mais non, c’est le contraire. Ce que nous avons vu, c’est une fermeture étonnante des rangs de la classe politique et des médias du système autour de ceux qui ont les responsabilités directes de ce qui s’est passé. Autrement dit, la démocratie espagnole consiste en que le pouvoir échoue et les gens doivent applaudir. Parce que, si vous n’applaudissez pas, vous n’êtes pas «démocrate».

La honte nationale

L’applaudissement par excellence était que le pouvoir devait se rendre à Barcelone le samedi 26 août pour la manifestation « pour l’unité » contre le terrorisme.

Opération classique de légitimation de l’autorité par acclamation. Et bien, c’est là que l’État qui nous afflige est arrivé à l’extrême de l’humiliation ultime, la plus grande honte. Cette image du chef de l’État et du chef du gouvernement restera pour la postérité, composée d’un geste de circonstance sous une marée de drapeaux séparatistes, de gorges hurlant des insultes contre l’État et contre le gouvernement, d’une foule à la solde (publique) harcelant les représentants du pouvoir national (public) sous la bénédiction d’un autre pouvoir régional (pas moins public).

Un pouvoir régional dans un processus de révolte ouverte se permet le luxe d’utiliser un massacre pour manifester contre un pouvoir national en pleine faillite.

Ne réalisez-vous vraiment pas ce qui se passe?

Comment un État pourra-t-il protéger ses citoyens de la terreur quand il est incapable d’imposer son autorité dans ses propres structures?

« Cet homme n’est pas Mariano Rajoy Brey, responsable d’une économie excédentaire, mais un Président du gouvernement qui représente des millions de citoyens »

« Les affronts de certains nous n’ont pas entendu », a déclaré le président Rajoy très digne. Oh, oui: punissons l’ennemi avec le fouet de notre indifférence.

Il y a peu de choses plus pathétiques que la lâcheté déguisée en fierté

Si une puissance étrangère envahit le territoire national demain, faisons la même chose: ignorons-le dédaigneusement, car l’envahisseur souffre. Il y a peu de choses plus pathétiques que la lâcheté déguisée en fierté.

Mais surtout: un chef de gouvernement n’a pas le droit de se montrer en public avec cet air de fille offensée. Il n’a pas le droit parce que cet homme n’est pas Mariano Rajoy Brey, responsable d’une économie excédentaire, mais un président du gouvernement qui représente des millions de citoyens, dont chacun demande et s’attend à ce que cet homme défende sa dignité collective parce qu’ils le paient pour ça. Si un Président du gouvernement n’est pas capable de comprendre cela, s’il n’a pas assez de souffle pour imposer l’autorité de l’État, il doit démissionner. Il en va de même, certainement, pour le roi Philippe, dont la seule fonction dans la vie est d’incarner matériellement l’unité nationale et dont l’existence publique n’a d’autre justification que d’assurer la continuité historique de l’Espagne par une certaine forme d’État. Ce gentleman haut et distingué n’est pas Philippe de Bourbon, mari de Mme Ortiz Rocasolano et riche pour sa maison, mais une Couronne qui représente des millions d’Espagnols d’hier, aujourd’hui et demain. Si le roi n’est pas capable d’affirmer sa qualité publique, il ferait mieux d’abdiquer. Le poids du violet consiste précisément en cela. Si votre dos faiblit, laissez le violet à d’autres. [le violet est la couleur qui figurait sur les drapeaux des Castillans (comuneros) qui combattaient contre Charles Quint, ceci pour souligner la volonté d’indépendance et l’opposition à la monarchie.]

Revenons à la rationalité politique

Il y a eu seize morts et plus de cent blessés. Cela aurait pu être bien pire, et si la catastrophe ne s’est pas multipliée, elle n’a pas été par  le mérite des forces de sécurité, mais à cause des erreurs des terroristes. Tout cela s’est produit dans une région qui a commis de graves erreurs dans la gestion de la sécurité publique, face à la passivité d’un Etat qui n’a pas rempli ses fonctions de manière adéquate et qui s’est laissé cracher dessus par les séparatistes. Les chansons d’unité sont très bien, mais les morts, personne ne leur rendra la vie et la nation non plus. Avons-nous vraiment préféré croire qu’il suffit de fermer les yeux pour que le problème disparaisse ?

« Espagnols, votre état n’existe pas! Reconstruisez-le! » C’est le retour éternel de l’identique

L’Espagne n’est pas une nation indésirable: nous avons une histoire prodigieuse, nous sommes – comme le dit Luis Suárez – l’une des cinq nations qui ont construit l’Histoire Universelle et ont laissé une marque indélébile. Mais une nation ne survit que par son Histoire. L’Espagne n’est pas non plus une société de détritus : nous subissons le même processus de dégénérescence et de domestication que le reste de l’Europe occidentale, mais le pays est plein de personnes intelligentes, créatives et dynamiques, capables de faire des choses extraordinaires en technologie, dans les arts ou les sciences.

Une nation ne survit pas uniquement en raison de la qualité individuelle de ses personnes. Au contraire, cette nation d’une histoire extraordinaire et d’une société dynamique s’est dotée d’un Etat inefficace, lourd et finalement impuissant, incapable d’assurer ses fonctions essentielles d’imposer son autorité et de protéger ses citoyens. Bref, un état indésirable.

Et si quelqu’un en doute encore, allez revoir la photo de la manifestation de Barcelone.

Ortega a fermé son célèbre article sur L’erreur Berenguer avec une phrase qui semble aujourd’hui familière : «Les Espagnols, votre Etat n’existe pas! Reconstruisez-le! «  C’est le retour éternel de l’identique.

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Reproduction autorisée avec la mention suivante : traduction © Marina Linardi pour Dreuz.info.

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