Publié par Gaia - Dreuz le 28 janvier 2018

Reprenons les explications fournies sur le portail des Archives de France : « La Mission aux Commémorations nationales dresse chaque année la liste des anniversaires à célébrer au nom du ministère de la Culture (cinquantenaires et centenaires). » Si, d’après la ministre de la Culture, « l’intérêt grandissant pour l’histoire, le besoin d’explorer sa mémoire et le goût de la fête expliquent le succès des anniversaires et des commémorations », on peut s’interroger sur la nature du « goût » ayant conduit les membres du Haut comité des commémorations nationales à retenir sur leur liste, pour l’année 2018, le nom de Charles Maurras. Certains y verront une « divine surprise ». Les autres réviseront leurs fondamentaux.

Dreuz a besoin de votre soutien financier. Cliquez sur : Paypal.Dreuz, et indiquez le montant de votre contribution.

Apôtre de l’antisémitisme d’État

Charles Maurras (1868-1952) fut le théoricien opiniâtre de l’« antisémitisme d’État ». Directeur politique de L’Action française, l’écrivain antidreyfusard le justifiait en 1920 par la nécessité de combattre un empire juif à double facette, le Juif étant à la fois le « dominateur financier » et le « perturbateur révolutionnaire ». Maurras entendait faire reposer cet « antisémitisme d’État » sur des bases objectives, non fantasmagoriques, ce qui lui permettait de reconnaître le patriotisme des Juifs durant la Première Guerre mondiale. Toutefois, leur sang versé pour le pays ne suffisait pas à leur conférer un statut de vrais Français, la question de leur loyauté effective demeurant en suspens, en raison de leur état diasporique. La méfiance fondamentale de Maurras, inspirée par son « nationalisme intégral », pouvait se lire dans ces questions : « Avec qui sont-ils ? Pour qui et pour quoi marcheront-ils ? Hordes sur hordes arrivent de l’Europe centrale et orientale : les accueilleront-ils comme frères et sœurs ? Les installeront-ils à nos dépens, à notre place, sur les cendres de nos foyers ? Ou nous aideront-ils à repousser cette dangereuse pénétration pacifique ? »

La suspicion triomphait cependant chez Maurras, en raison des qualités qu’il croyait pouvoir identifier chez les Juifs : « position privilégiée, cohésion ethnique, vie urbaine, enfin ruse, intrigue, habilité à prendre le vent et à exploiter les passions et les fièvres de l’heure. » La solidarité les soudait et « l’esprit juif s’oppose à l’effet assimilateur ». Un défi était lancé aux nations : « un peuple existe en vous, demi-assimilé, demi-réfractaire. »

La justification de la violence

Un antisémitisme d’État s’imposait donc, le Juif ne pouvant être considéré comme un citoyen à part entière. À cet antisémitisme qu’il estimait de raison, il opposait l’« antisémitisme de peau », raciale, germanique. Lors de son procès devant la Haute cour de Justice de Lyon, du 24 au 27 janvier 1945, il put rappeler, à juste titre, que « Goebbels était encore en culotte courte que la doctrine de l’Action française était établie sur ce point. » La doctrine de l’Action française était-elle pour autant aussi claire que Maurras l’exprimait devant ses juges ? Au cours des années 1930, le discours se durcit. En décembre 1933, son proche collaborateur Léon Daudet pouvait dire avoir la persécution en horreur, reconnaissant l’existence de Juifs « bons et généreux », n’en justifiant pas moins les mesures prises par le régime nazi : « Les représailles antisémites de l’hitlérisme ne sont rien auprès des massacres auxquels elles ripostent. Hitler n’a fait que mettre sa forte main sur un potentiel de colère qui existait chez le peuple allemand bien avant lui (…). Il est probable qu’il a prévenu, par ses sévices légaux, et somme toute assez bénins, contre les Juifs, des ‘pogroms’ horribles. »

En mai 1936, après la victoire du Front populaire aux élections législatives et la nomination de Léon Blum, à la tête du gouvernement, Maurras écrivit : « C’est en tant que juif qu’il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum. »« Abattre » revêtait sous la plume de l’auteur une dimension symbolique, l’injonction n’en était pas moins terrifiante. La suite allait le démontrer à l’envi.

Ecrivit et consentit

Celui qui vit dans l’accession au pouvoir du Maréchal Pétain et la fin de la République une « divine surprise », allait en toute logique, soutenir la politique antijuive de Vichy. L’État français était à ses yeux la seule résistance possible et légitime face à l’envahisseur allemand. Les appels à réprimer la Résistance, en procédant notamment à des exécutions d’otages, furent récurrents sous sa plume, ainsi que les encouragements donnés à l’État français dans la mise en œuvre d’une politique antisémite. Après avoir salué le statut du 3 octobre 1940 portant statut des Juifs, il parla, le 2 avril 1941, de l’instauration d’un Commissariat général aux Questions juives comme d’un « monument consacré à la défaite de l’Ennemi intérieur ». Dans les colonnes de son journal, le 3 juin 1941, un collaborateur mit en garde, après l’édiction du deuxième statut des Juifs, contre les stratégies que ces derniers ne manqueraient pas de mettre en œuvre : « le Juif est fertile en ruses de toutes sortes. Au fur et à mesure il inventera quelque tour de sa façon. Sachons opposer des rigueurs nouvelles. On en viendra à bout. » Maurras n’émit aucune réticence à l’endroit de la déportation des Juifs étrangers puis nationaux. Le 25 février 1943, il posa la question de la responsabilité des Juifs et préconisa, si elle devait être établie, un seul remède : « le ghetto, le camp de concentration, et pour ceux qui voudraient continuer… la corde. »

Persista et signa

Face à ses juges, en janvier 1945, Maurras justifia sa défense de la politique antisémitisme du régime de Vichy, mettant un point d’honneur à ce que ne soient pas confondus « antisémitisme d’État » et « antisémitisme de peau ». Au terme de son procès, le jury reconnut l’esprit de trahison qui avait nourri ses écrits journalistiques : il se vit infliger la détention à perpétuité et la dégradation nationale.

L’histoire aurait pu s’arrêter là. En réalité, entre son incarcération et sa mort qui survint le 16 novembre 1952, huit mois après la grâce présidentielle dont il avait bénéficié, Maurras continua à faire passer des articles au journal Aspects de la France, qui avait succédé à L’Action française. Il continua à défendre la nécessité de mettre en œuvre un « antisémitisme d’État » et à réclamer des comptes aux Juifs. Le 30 mai 1952, il écrivait par exemple : « Laissons au Boche primitif l’antisémitisme de peau, il sera promulgué un antisémitisme d’État qui rendra aux Etrangers selon la formule de la Tour du Pin, leur état civil naturel. Ils seront priés de reprendre rang parmi nos métèques, et ceux-ci, redevenus de simples campeurs, devront déposer le sceptre et la couronne qu’ils ont chipés à l’indigène. » Il mourut avant le procès que lui avait valu cet article.

Ne ratez aucun des articles de Dreuz, inscrivez-vous gratuitement à notre Newsletter.

« Le goût de la fête »

Si les choix politiques ont un sens dans la France de 2018, il conviendrait de préciser les motivations ayant présidé à l’inscription de Charles Maurras au Recueil des commémorations nationales. La levée de boucliers en cours engendrera les sempiternelles accusations de police de la pensée, de bien-pensance et d’action liberticide. Les plus motivés parleront de « censure juive ». Tout cela est aussi connu que malhonnête, sinon pervers, puisqu’on demeure parfaitement libre, en France, de lire Céline, Brasillach ou Maurras. Mais il faut connaître aussi l’histoire, ses acteurs et leurs basses œuvres, et notamment l’obsession antijuive qui fut permanente chez Maurras.

À moins d’un penchant marqué pour le masochisme, le relativisme ou l’indifférence, on comprend mal pourquoi la République devrait célébrer celui qui passa son existence à la haïr.

Source : Lemonde.fr

Inscrivez-vous gratuitement pour recevoir chaque jour notre newsletter dans votre boîte de réception

Si vous êtes chez Orange, Wanadoo, Free etc, ils bloquent notre newsletter. Prenez un compte chez Protonmail, qui protège votre anonymat

Dreuz ne spam pas ! Votre adresse email n'est ni vendue, louée ou confiée à quiconque. L'inscription est gratuite et ouverte à tous