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Publié par Abbé Alain Arbez le 7 février 2018

L’évangile de Jean est rempli de paradoxes : c’est l’évangile qui médite le plus sur le mystère du salut, le rôle de Jésus comme incarnation humaine de l’amour divin… Mais ce récit johannique qui nous parle le plus d’amour est aussi celui qui insiste le plus sur les commandements !

Ce qui veut dire que l’amour en question n’est pas un amour abstrait, un simple état d’âme, mais un comportement aimant jusque dans les détails de la vie quotidienne. Nous en avons le plus bel exemple avec l’évangile du « lavement des pieds » relié à l’eucharistie.

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Dans l’évangile de Jean, il n’y a pas de récit formel de l’institution eucharistique (la todah), en revanche, il y a la mise en valeur de ce geste de serviteur que Jésus a tenu à associer au rituel de la Pâque et au mémorial du don de sa vie pour nous.

Dans ses interventions publiques, Jésus a enseigné abondamment à ses disciples le service fraternel comme étant le prolongement immédiat de leur action de grâces à Dieu ! Jésus ne crée pas une nouvelle religion, avec ses rites et son domaine sacral. Il donne simplement toute sa dimension à la tradition biblique qui est la sienne, en soulignant l’importance du geste bienveillant envers les autres…Pour les Israélites, la foi est d’abord une pratique avant d’être une déclaration. Au désert, la réponse d’Israël à la parole de Dieu est : « nous ferons puis nous écouterons ». Naassé venishma ! En d’autres termes, on agit d’abord – dans la confiance en Dieu – ensuite on approfondit. Et non pas l’inverse.

Jésus insiste pour connecter amour de Dieu (exode) et amour du prochain (lévitique) ; il a donc réuni ses disciples pour la commémoration de la Pâque juive, c’est le seder, le mémorial pascal. Dans l’élan commémoratif de la libération des servitudes, il veut y inscrire son eucharistie, en montrant – tablier autour des reins – qu’elle n’est pas que prière à Dieu, mais aussi service des frères… On peut en déduire que, si la prière est agenouillement devant la grandeur de Dieu qui nous aime, elle est simultanément agenouillement devant la dignité de la personne humaine.

A l’époque de Jésus, les domestiques avaient l’habitude, en signe d’accueil et de respect, de laver les pieds des convives pour les purifier et les rafraîchir. Lorsque Jésus prend lui-même ce rôle de serviteur, au moment où il s’arrête devant Simon Pierre, celui-ci réagit spontanément par un refus gêné. Mais Jésus le remet aussitôt face au sens profond de l’événement en train de se réaliser : Si je ne te lave pas les pieds, tu ne pourras pas prendre part à ce que je suis en train d’accomplir

En effet, Jésus s’apprête à connaître une plongée dans la mort, librement, pour l’humanité en exil de l’amour de Dieu et donc en perte de repères éthiques. Alors se produira comme un baptême purificateur, le sacrifice personnel du Maître provoquera un éveil des esprits et une ouverture vers de nouveaux chemins d’humanité.

Ayant compris cela, Pierre s’exclame : alors, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête…

Cette phrase doit être bien comprise, ce n’est pas une demande de toilettage, mais un acte de foi de tout l’être, car elle joue sur plusieurs registres. Dans la littérature biblique, les pieds, les mains, la tête représentent plus que les parties organiques du corps humain. Par exemple, le psaume dit : « Qu’ils sont beaux les pieds de ceux qui apportent une bonne nouvelle ! » En effet, l’hébreu, à la différence du grec, ne connaît pas l’abstraction, il est concret, incarné, et en même temps il dit beaucoup plus. Ainsi, quelqu’un qui veut saluer la personnalité originale de Jésus en pensant : « ta mère a de la chance d’avoir un fils comme toi » lui dit : « heureuses les mamelles qui t’ont allaité ! » De même, si Jésus est agacé de parler sans être compris de ses auditeurs un peu obtus, il s’exclame avec humour : « que celui qui a des oreilles, entende ! » 

Le rédacteur du 4ème évangile raconte donc le lavement des pieds de Pierre par Jésus (n’oublions pas que Pierre est la figure emblématique de l’équipe apostolique), il est question ici – à travers ce geste – de la purification par le baptême. Une purification qu’on pourrait appeler « holistique ».

Les pieds (reguel) dans le registre biblique représentent toutes les démarches que nous pouvons faire dans le mouvement de la vie : aller à la rencontre des autres, visiter quelqu’un, donner une orientation précise à notre existence, prendre en charge son cheminement… Accepter de Jésus que nos pieds soient lavés par lui, c’est en réalité demander que nos démarches quotidiennes, de toutes sortes, les plus ordinaires comme les plus décisives, soient purifiées de tout ce qui nous éloigne du bien ou qui nous conduit vers des voies sans issues.

Même signification en ce qui concerne les mains, (yad) qui représentent l’activité humaine : ce que nous réalisons par le travail, la créativité, ce que nous construisons pour édifier : les mains que nous tendons en direction des autres, pour exprimer l’amitié, la tendresse, les mains que nous élevons vers le ciel dans la prière…toutes ces attitudes des mains ont besoin elles aussi d’être purifiées de toute contamination idolâtrique, de tout dévoiement païen, de toute violence, de tout gaspillage d’énergie.

Quant à la tête, (rosh) c’est le siège de la pensée, de la réflexion et des décisions. Laver la tête, c’est la purifier des pensées malsaines, à courte vue, égocentriques, c’est la libérer des étourdissements artificiels, des idées creuses, l’assainir afin qu’elle joue son rôle et guide les mains, les pieds ; tout cela n’étant possible évidemment qu’avec un cœur vivant selon Ezekiel : un cœur de chair, réactif, et non pas durci comme la pierre. Un coeur (lev) relié à la Parole de Dieu pour assurer l’harmonie de l’ensemble de nos fonctions vitales et spirituelles, pour assurer l’équilibre dynamique de notre vie…

Les évangiles synoptiques se distinguent, dans leur style, du 4ème évangile, mais ils annoncent déjà cette méditation johannique de la purification baptismale. Quand Jésus secoue ses disciples en les incitant à faire des choix cohérents avec son enseignement, il leur dit :

« si ta main t’entraîne au péché, coupe-là…» C’est-à-dire : si ton activité, ta manière d’agir est néfaste et t’empêche de te réaliser pleinement selon la voie de Dieu, prend une décision radicale, change de comportement !

« Si ton pied t’entraîne au mal, coupe-le ! » encore une parole de Jésus qui n’est pas à l’eau de rose. Si tes démarches te conduisent à ta perte ou à des impasses, change vite d’orientation pendant qu’il en est temps !

« Si ton oeil t’entraine au péché, arrache-le ! » L’œil, c’est la vision du monde, le regard sur les autres, la perspective d’avenir que l’on se donne pour sa propre vie. Il y a donc urgence d’être au clair, rappelle Jésus. Modifie ta perception !

A la lumière de ces éclairages, nous imaginons combien le lien que nous dévoile St Jean entre eucharistie et service des autres pourrait retrouver un impact extraordinaire dans le concret de notre quotidien!

Cette rencontre nous remet dans la lumière pascale, elle exprime l’attente d’être purifiés et libérés dans tous les aspects de notre être, comme l’a demandé Simon Pierre à Jésus : avec lui, nous disons aujourd’hui : les pieds, Seigneur, mais aussi les mains et la tête ! Comment harmoniser la pensée et l’action, si ce n’est dans l’Esprit ?

On voit combien cet évangile insuffle du neuf dans notre existence, il nous invite à approfondir comment mieux vivre le double commandement eucharistique de l’amour de Dieu et du service des autres.

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Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, pour Dreuz.info.

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