Publié par Jean-Patrick Grumberg le 15 février 2018

de l’argent.

Devrais-je pleurer, ou devrais-je rire ?

J’avais des doutes, mais le lendemain, ce Zydki, votre humble serviteur, décide d’unir ses forces à celles de Jésus, un autre Zydki.

Je vais à la plus grande église de Łódź, la cathédrale de Łódź.

Quel endroit! Énorme, puissante, belle, glorieuse, majestueuse.

Il est 12 h 30 et les bancs se remplissent, un siège après l’autre. Voici les vieux, voici les jeunes, les femmes et les hommes, tous prêts à communiquer avec mon Zydki et sa maman.

Monseigneur Ireneusz Kulesza dirige le service. C’est un homme plein de charme, une forte présence, et il sait par cœur ce qu’il doit faire. Le service se déroule sans aucune interruption, tout se passe bien ; aucun article 7 ne sera initié ici.

À la fin du service, je m’approche du Monseigneur, car je suis intrigué par lui, et il m’invite dans sa résidence privée pour une tasse de café et de la tarte.

La vie est belle !

Il a une maison modeste, mais très chaleureuse. La seule chose qui manque ici est une conjointe aimante, mais ça ne risque pas de se produire dans l’immédiat.

Il me verse du café italien, et il me sert de la tarte aux pommes polonaise.

Nettement meilleure, je dois le constater, que celle à la synagogue.

Après être devenu le témoin de la présence des 13 dernières âmes au service à la synagogue, je me demande combien de personnes prient à la cathédrale.

« Il y a huit cents sièges dans la cathédrale », répond Monseigneur, « et il y a huit services le dimanche. Certains services sont plus populaires que d’autres et, en moyenne, 4 500 personnes y assistent chaque dimanche au total, y compris un bon nombre d’étudiants d’une université voisine. »

La religion est en baisse à travers l’Europe, mais manifestement, le choses vont bien ici. En quoi consiste le secret ?

« Pendant 123 ans, la Pologne n’existait pas politiquement, puisque le pays était occupé par la Russie, la Prusse et l’Autriche-Hongrie. La seule chose qui a uni les Polonais tout au long de notre histoire était la langue polonaise qui a été utilisée par l’église. De même, pendant le communisme, vous ne pouviez entendre la vérité qu’à l’église. »

Comment trouvez-vous le gouvernement actuel?

« Le gouvernement actuel », me dit-il tout en m’encourageant à prendre une tranche de plus de sa tarte aux pommes, « est composé de catholiques et est plus véridique pour le peuple ».

Certaines personnes disent, comme je l’ai entendu, que le gouvernement est antisémite. Qu’est-ce que vous en pensez?

« Absolument pas! »

L’ancien gouvernement était-il antisémite?

« Il n’y a pas d’antisémitisme en Pologne ».

Et non seulement il n’y en a ni en Pologne, ni dans l’ensemble du monde catholique.

« Il n’y a ni d’antisémitisme ni d’anti-islamisme dans la doctrine catholique. »

Vous pourriez conclure que ce prêtre est un grand partisan de l’installation des réfugiés du Moyen-Orient sur cette terre [polonaise].

Eh bien, détrompez-vous. Sa Sainteté est favorable pour accueillir les chrétiens syriens, mais pas les musulmans syriens.

« Quand je vois ce que les musulmans font aux chrétiens là-bas, je ne les veux pas ici. »

Au fait, ce n’est pas qu’il hait les musulmans. Il est très contre le président américain actuel qui a déclaré que Jérusalem était la capitale d’Israël.

En finissant ma deuxième tranche de tarte, j’essaie de comprendre sa logique : il prend le côté musulman dans l’affrontement avec les juifs sur la question de Jérusalem, mais il ne veut pas de musulmans ici.

Monseigneur Ireneusz Kulesza m’offre une autre tranche, la troisième, et je lui montre des photos que j’ai prises ces derniers jours dans les rues de Łódź, illustrant les graffitis antisémites partout. Pourrait-il répéter son affirmation selon laquelle il n’y a pas d’antisémitisme ici ?

Je continue à mâcher la tarte et au moment où j’en ai fini, le prêtre s’est converti. Jérusalem, dit-il maintenant, appartient aux Juifs, Tak [pas si mal], et il pourrait se prononcer devant ses fidèles contre les graffitis dans une semaine. Pourrais-je lui envoyer les photos ? Il demande que oui.

Il propose que je prenne une tranche de plus, mais j’en ai assez. Il est temps de sortir et de rencontrer des gens.

Je conduis à travers la ville, je tourne encore et encore, jusqu’à ce que j’arrive dans un quartier avec de nombreux bâtiments laids en ciment massif.

Je me déplace près d’un tel bâtiment.

Je me demande : est-ce une usine?

Probablement pas, puisque je suis en plein centre-ville.

Peut-être que c’est une écurie.

Mais où sont les chevaux ?

Voyons donc.

Je sors de la voiture.

Juste en face, je vois quelques petites étoiles de David, ce qui signifie que ce n’est probablement pas la demeure de chevaux. Des gens doivent vivre ici.

J’attends un moment jusqu’à ce qu’un homme s’approche, portant un sac en plastique avec un peu de nourriture à l’intérieur.

Rafał est son nom. Pas David.

Il a 26 ans et il a une petite amie, mais elle n’habite pas ici. Voici sa maman. Il vit avec sa maman.

Rafał a aussi un travail, pas seulement une petite amie.

Il travaille pour Dell en tant que technicien.

Ou c’est ce qu’il dit.

Et il me laisse entrer pour voir son intérieur.

Meublé, petit et de la qualité la plus médiocre, cela conviendrait pour un chien, seulement Rafał et maman ne sont pas des chiens.

Cet appartement est pratiquement un trou dans un édifice en ciment.

Cela pourrait servir de décoration pour un film d’horreur américain.

Seulement ce ne sont pas des décorations.

C’est une maison.

Sans toilettes.

« Les toilettes », me dit Rafał, « sont dehors. »

Où est ta salle de bain, Rafał ?

Il montre un lavabo, le seul lavabo ici.

Prends-tu parfois une douche ?

« Oui. »

Où? Comment?

Il montre le robinet, au-dessus de lavabo.

Et…?

Eh bien, il verse de l’eau du robinet sur son corps.

Il y a aussi un tuyau ici, planté au milieu du trou.

Qu’est-ce que c’est que ça?

« Le chauffage. »

Combien coûte le plaisir de vivre ici ?

« 200 zlotys [48€] par mois, plus 1 000 par an [240€] pour le chauffage. »

Dans la cage d’escalier, et à l’entrée de son appartement, il y a un certain nombre d’étoiles de David.

C’est quoi comme symbole ?

« Un symbole juif. »

Es-tu Juif ?

« Non. »

Alors pourquoi l’avez-vous ?

Rafał ne souhaite pas répondre, il se contente de me dire qu’il y avait un ghetto juif dans la ville.

Qui est le meilleur, Rafał, le parti de Tusk ou le parti de Kaczyński ?

« Kaczyński. »

Je quitte le trou, je traverse la rue et je cherche ses toilettes.

C’est un petit bâtiment en ciment et la porte s’ouvre.

Il fait sombre à l’intérieur.

Il y a plusieurs cabinets de toilette ici. Il y a une rangée de cabinets de toilette, chacun a une porte en bois, sale et bon marché, et elles sont toutes verrouillées. Il fait froid là-dedans. Oh là là ! Il fait tellement froid ! Froid et sombre.

Combien de Polonais vivent comme ça ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que j’ai rarement vu une telle pauvreté auparavant.

Les jours passent, et la première semaine de mon séjour en Pologne prendra bientôt sa fin. Monseigneur Kulesza tiendra-t-il sa parole et parlera-t-il à ses fidèles des étoiles de David de Łódź ?

De telles images sont offensantes et douloureuses pour les Juifs. Et je veux vous rappeler que le judaïsme est à la base de notre religion. Peut-être devrions-nous consacrer une journée spéciale à peindre par dessus ces graffitis vulgaires

Le jour fixé, dimanche, je vais à la cathédrale de Łódź.

Monseigneur Ireneusz Kulesza mène la messe. Il le fait aussi bien aujourd’hui qu’il l’a fait la semaine dernière.

Et puis il fait un sermon pour ses fidèles, des centaines de catholiques de Łódź.

Il leur dit que je lui ai envoyé quelques photos.

« Montrez-les, s’il vous plaît, » ordonne-t-il à un employé invisible.

Les étoiles sont projetées sur l’écran de cette immense église. Les paroissiens ne peuvent pas les ignorer, et regardent en face leur création la plus laide. Juste devant eux.

« Nous savons que les clubs de football de Łódź s’insultent les uns les autres, et ils lancent souvent des mots comme ‘Juif’ les uns aux autres. »

« Montrons encore plus de photos », dit-il à l’employé invisible.

Une série de photos, dont certaines portent le mot « Jude », apparaissent sur l’écran.

« Regardez à quel point cela rend notre Łódź laid », dit-il à sa paroisse.

Les paroissiens regardent l’écran, le visage figé.

Les images laides, l’une après l’autre, apparaissent sur cet écran, pendant qu’il continue à parler :

« De telles images sont offensantes et douloureuses pour les Juifs. Et je veux vous rappeler que le judaïsme est à la base de notre religion. Peut-être devrions-nous consacrer une journée spéciale à peindre par dessus ces graffitis vulgaires ; les supprimer des murs, des poteaux. Le monde n’en deviendrait-il pas plus merveilleux ? Et notre Łódź ? Notre Pologne ? »

Je quitte Łódź, ma ville polonaise bien-aimée, et je me rends à Varsovie, la capitale de la Pologne.

Les vendeurs de cigarettes de la Place des Trois Croix* (« The Cigarette Sellers of Three Crosses Square ») de Joseph Ziemian est l’un des livres les plus touchants que j’ai jamais lus sur l’Holocauste, et voici, la place des Trois Croix est juste en face de moi. Quel accueil étrange et pourtant chaleureux.

C’est alors que je remarque le graffiti sur le mur juste à côté de moi, une étoile de David suspendue à une potence, un souhait graphique que les Juifs puissent mourir.

À Varsovie, il n’y a pas beaucoup de graffitis antisémites, mais ici, ils vendent des Zydkies avec de gros nez pour porter chance, comme je le découvre bientôt. Si vous possédez un Zydki, me dit-on, vous réussirez bien dans les affaires.

Je vais à Karma.

Karma Cafe

Karma, un café sur la place du Saint-Sauveur (Plac Zbawiciela), est un endroit pour les gens cool. Voici les citadins jeunes, chacun avec un compagnon ou un ordinateur Apple, et ils s’embrassent ou écrivent.

Bartek, plus âgé que les autres, est un ancien banquier, et il ne vit pas dans une maison sans toilettes. Bartek, en fait, se porte tellement bien [financièrement] qu’il n’a pas besoin de travailler du tout. Il est catholique et il soutient le parti PiS (Droit et Justice). Il croit que les programmes sociaux, comme celui connu sous le nom «500+», sont extrêmement importants.

« C’est la première fois », dit-il, « qu’un gouvernement polonais se soucie des gens. »

À la table à côté de lui est assis Maciej, un grand homme avec une barbiche.

Maciej préfère le parti de la plate-forme civique.

Pourquoi ?

« C’est suite à ce que j’ai lu dans le journal. »

Il lit probablement Gazeta Wyborcza («Le journal électoral»), le principal journal libéral de Pologne.

« Être Polonais », me dit Maciej, « ne veut rien dire ».

Ça lui est égal, cela ne le dérangerait pas d’être né allemand ou français.

« Ce qui est important », dit-il, « c’est de marcher dans les rues de Varsovie avec une belle fille à vos côtés. »

Je pars de Karma et vais à la rencontre d’autres gens dans cette grande ville de Varsovie.

Joanna, une ancienne catholique mariée à un Juif, est totalement opposée au parti PiS, et elle est très critique envers la société polonaise en général.

« L’antisémitisme en Pologne, me dit-elle, est de 60% à l’extérieur de Varsovie et de 30% à Varsovie ».

Ce ne sont pas les statistiques qu’elle a lu quelque part, mais c’est son impression.

Paul, un jeune père, me dit que « les journalistes disent aux gens que le PiS est mauvais, mais les gens leur répondent: venez vivre avec nous, en dehors de Varsovie, et vous verrez que le PiS est bon. »

Malgré le fait que le PiS soit un parti extrêmement conservateur, Paul m’explique qu’il n’hésite pas à poursuivre des idées et des programmes sociaux, tels que 500+. Grâce à ce programme, initié par le PiS, chaque enfant par famille, en commençant par le deuxième enfant, reçoit 500 zlotys [120€] par mois du gouvernement. Certaines personnes, en particulier celles des familles les plus nombreuses, ne sont plus obligées de travailler dur pour gagner cet argent.

Piotr Buras, le directeur du bureau de Varsovie du Conseil européen des relations internationales, un groupe de réflexion libéral financé en partie par le milliardaire américain George Soros, me dit que le PiS donne aux gens le sentiment qu’il pense à eux, et un sentiment d’unité et de communauté. Les libéraux, dit-il, sont généralement très faibles [sur ces sujets] et n’offrent pas ce

30
0
Merci de nous apporter votre commentairex
()
x
Merci de cliquer sur J'aime pour soutenir Dreuz