Publié par Pierre Lurçat le 7 mars 2018

Les deux pleines pages consacrées par le Monde des Livres à l’historienne et essayiste Bat Ye’or, à l’occasion de la parution de son Autobiographie politique*, auront au moins eu le mérite de faire connaître au lectorat du Monde, pain quotidien des élites françaises, l’existence des travaux de celle qui, depuis plusieurs décennies, a porté à la connaissance des lecteurs du monde entier des sujets aussi importants que Le Dhimmi* (sujet de son deuxième livre, Le Dhimmi, paru aux éditions Anthropos en 1980), la condition des minorités juive et chrétienne en terre d’islam et les notions essentielles de djihad et de dhimmitude. A ce titre, Bat Ye’or mérite la reconnaissance de tous ceux qui, sur plusieurs continents, ont découvert dans ses livres et ses écrits des notions indispensables à la compréhension du monde contemporain.

Le dhimmi, “ouvrage essentiel” (Le Monde en 1980)

Hélas, les lecteurs du Monde des Livres (et les auditeurs de France Culture, sur les ondes de laquelle sévit aussi le rédacteur en chef du supplément littéraire) n’en sauront pas beaucoup plus sur Bat Ye’or et sur son œuvre. Son article relève plus en effet d’une entreprise de dénigrement et d’amalgame que d’une authentique enquête journalistique digne de ce nom, comme en attestent les lignes suivantes :

Les obsessions pugnaces et les angoisses virulentes qui structurent son parcours s’enracinent dans le déracinement. Elevée au Caire dans une famille juive bourgeoise et cultivée, d’ascendance italienne côté paternel et franco-britannique côté maternel, Bat Ye’or, de son vrai nom Gisèle Orebi, a vu son monde vaciller puis s’effondrer De livre en livre, finalement, Bat Ye’or aura théorisé cette expérience d’inquiétude et de vulnérabilité, la radicalisant peu à peu jusqu’à l’universaliser dans un grand récit aux prétentions scientifiques douteuses, mais aux effets politiques explosifs”.

Ce portrait succinct contient plusieurs mensonges. Le premier est mineur, mais pas anodin. Bat Ye’or s’appelle certes Gisèle Orebi, de son nom de jeune fille, mais son vrai nom est Gisèle Littman, nom de son époux, David Littman, lui aussi historien et défenseur des droits de l’homme, disparu en 2012 (1). Ce dernier a non seulement partagé la vie de Bat Ye’or, mais il a aussi participé à ses combats et était lui aussi l’auteur d’une œuvre importante et reconnue, touchant à des sujets très voisins de ceux abordés par son épouse, dont il a été le plus proche collaborateur, comme on le découvre en lisant son autobiographie (que J. Birnbaum n’a apparemment pas lue).

Gisèle et David Littman z.l.

L’absence de toute référence à Littman dans l’article du Monde des Livres n’est pas seulement une faute de goût ; elle participe en réalité d’une tentative pour discréditer les écrits et la personne de Gisèle Littman, présentée par Jean Birnbaum comme “l’égérie des nouveaux croisés” et comme la coqueluche des sites et mouvements d’extrême-droite, surtout depuis la parution de son livre Eurabia.

Quand des intellectuels français reprennent à leur compte la terminologie islamiste

Le deuxième mensonge, plus significatif, consiste à faire croire que les écrits et travaux de Bat Ye’or participeraient d’une sorte de catharsis personnelle, tentative pour transformer une “expérience d’inquiétude et de vulnérabilité” en “grand récit” dont l’objectivité serait ainsi mise à mal par le vécu de son auteur… L’argument est familier aux lecteurs des auteurs post-modernes. Car comme on le sait aujourd’hui, il n’y a pas de vérité objective, mais seulement des “narratifs” concurrents… En vérité, derrière tout le fatras idéologique post-moderne auquel semble adhérer Birnbaum, se cache un autre “grand récit”, comme l’a bien vu Bat Ye’or elle-même, grand récit qui reprend à son compte la terminologie islamiste en parlant de “croisés” :

Il est curieux de voir ce vocabulaire qui est celui des organes et des penseurs de l’Organisation de la conférence islamique parfaitement intégré par les intellectuels français – surtout lorsqu’on connaît les contextes et le sens auxquels il est associé. Le mot croisé, par exemple, est pris dans le sens médiéval du chrétien ennemi total et absolu de l’islam. Je ne suis pas certaine de la pertinence de ce terme aujourd’hui au vu des milliards prélevés sur les impôts payés par les Occidentaux pour le développement économique, l’aide aux réfugiés et aux migrants du monde musulman”.

Une historienne à l’écoute des courants souterrains de l’histoire

Jean Birnbaum, comme Ivan Jablonka dont il reprend presque mot à mot l’analyse très orientée (dans son article paru il y a une dizaine d’années dans la Vie des idées), opère une distinction entre l’historienne auteur du Dhimmi, que le Monde des livres lui-même avait salué comme un “livre de référence” lors de sa parution en 1980, et la polémiste auteur d’Eurabia, devenue “l’égérie des croisés” et “l’inspiratrice” du tueur Breivik (accusation délirante et indigne, que Birnbaum reprend à son compte). Comme si rien ne s’était passé entre 1980 et 2005 (dates de parution respectives du Dhimmi et d’Eurabia), comme si Bat Ye’or seule, et pas le monde dans lequel nous vivons, avait changé…On reconnaît ici l’attitude dogmatique et la cécité au monde qui nous entoure propres aux idéologues de gauche, dont fait partie Birnbaum (2).

Si Bat Ye’or l’historienne est descendue de sa tour d’ivoire dans l’arène politique, en écrivant Eurabia et en forgeant ce néologisme entré, n’en déplaise aux gardiens de la pensée dominante, dans le vocabulaire politique contemporain, c’est parce que les nécessités de l’heure l’exigeaient. Après le 11 septembre, on ne pouvait plus se contenter d’analyser l’histoire de l’islam et de ses rapports conflictuels avec le monde environnant, comme s’il s’agissait uniquement du passé.

A l’opposé de cette exigence de lucidité et de courage, de nombreux universitaires français et occidentaux ont préféré fermer les yeux sur la réalité nouvelle de l’islam conquérant. Citons le cas de Gilles Kepel, ponte de l’islamologie en France, dont le grand livre Djihad, paru en l’an 2000, était sous-titré “Expansion et déclin de l’islamisme”… Quand sa thèse a volé en éclats dans le fracas des attentats du 11 septembre, nous n’avons pas entendu l’auteur se remettre en question. Au contraire, il a depuis lors publié plusieurs ouvrages médiocres et idéologiquement marqués, renvoyant dos-à-dos les militants de l’islam radical et les néo-conservateurs américains !

Dans une interview qu’elle m’avait accordée en 2005 pour le Jerusalem Post, Bat Ye’or expliquait ainsi la notion d’Eurabia, que ses détracteurs s’obstinent à décrire comme une “théorie du complot :

“Eurabia est un nouveau continent qui est en train d’émerger, un continent de culture hybride, arabo-européenne. La culture européenne, dans ses fondements judéo-chrétiens, est en train de s’affaiblir progressivement, et de disparaître pour être remplacée par une nouvelle symbiose, islamo-chrétienne. J’ai reconnu ce processus, que j’avais déjà étudié dans mon livre sur les chrétientés d’Orient, où j’analysais les causes historiques du déclin des civilisations chrétiennes sous l’Islam… Ce qui m’a intéressée, c’est de tenter de découvrir les indices qui dessinent une évolution future, les courants souterrains de l’histoire qui mènent à des développements prévisibles, mais souvent imperceptibles”.

Le lecteur jugera qui a raison, entre le politologue français qui prédisait le “déclin de l’islamisme” en 2000, et l’historienne juive égyptienne qui tente depuis quatre décennies d’alerter le monde et d’éclairer les esprits sur les réalités de l’islam et de sa volonté de conquête.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Pierre Lurçat pour Dreuz.info.

(1) Voir la page Wikipédia très exhaustive qui lui est consacrée : https://en.wikipedia.org/wiki/David_Littman_(activist)

(2) Birnbaum est pourtant lui aussi auteur d’un livre consacré à l’aveuglement de la gauche face à l’islam.

* En achetant le livre avec ce lien, vous soutenez Dreuz qui reçoit une commission de 5%. Cette information est fournie pour assurer une parfaite transparence des conséquences de votre action, conformément à la recommandation 16 CFR § 255.5 de la Federal Trade Commission.

Soutenez Dreuz en partageant cet article

Partagez ce message !

Merci de cliquer sur J'aime pour soutenir Dreuz