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Publié par Gaia - Dreuz le 19 mars 2018

Plusieurs ex-cadres et agents du régime racontent comment, dès 2011, Damas a utilisé le viol comme arme de guerre pour mater et terroriser l’opposition.

Sept ans après le début de la révolution syrienne, Bachar al-Assad apparaît en position de force. Sept années de combats meurtriers – avec les soutiens russe et iranien – et d’attaques féroces contre les civils ont forcé près d’un Syrien sur deux à quitter son domicile. La stratégie du régime s’est avérée gagnante. Au cœur de cette stratégie, une tactique aussi efficace que secrète : le viol. Les membres des forces de sécurité syriennes ont à dessein agressé sexuellement des opposantes, ou des proches d’opposants. «Un officier des services de renseignement militaire m’a dit : « Ces gens doivent être tués. Nous devons violer les femmes. Nous devons tout faire pour les arrêter »», se souvient ainsi un ancien lieutenant de l’armée syrienne en poste à Idlib.

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A l’automne 2011, le régime commence à craindre pour sa survie et durcit sa répression, attestent les témoignages d’anciens fonctionnaires et militaires que nous avons pu recueillir. Haut fonctionnaire à Homs en 2011-2012, Mahmoud (1) participait régulièrement à des réunions avec officiers et responsables de services de renseignement, les redoutés moukhabarat. Il a vu alors les forces de sécurité employer une violence inédite contre l’opposition, comme si un verrou avait sauté. «Un membre des moukhabarat m’a dit : « Nous avons reçu l’ordre de notre chef de faire tout ce que l’on veut. Cela veut dire que les filles sont en danger maintenant »» se souvient-il, désormais réfugié en Turquie. Il raconte encore comment le directeur des services de renseignement de l’armée de l’air à Homs a lancé à un autre officier : «Allez baiser les femmes de leurs familles ! Faites tout ce que vous voulez ! Personne n’aura à rendre de comptes.»

«Faites tout ce que vous voulez.» Comme un leitmotiv aussi implicite que pernicieux, levant tout interdit et encourageant les forces de sécurité à la violence la plus sauvage. Les menaces proférées à l’encontre des détenues font écho à cette politique répressive. Accusée de participer aux manifestations, Safa, une photographe de 34 ans aujourd’hui réfugiée en Turquie, a été emprisonnée dans un centre des renseignements de l’armée de l’air début 2012. «Les gardes entraient dans ma cellule et me menaçaient : « Tu es une fille de la côte, là où les gens ont commencé la révolution. On va te violer !» Et ils décrivaient différents actes sexuels »», raconte-t-elle la gorge serrée.

«Ils s’en vantaient»

A cette époque, Fadel Tlass travaille à Homs comme agent de renseignement – ces agents chargés d’arrêter et de détenir les prisonniers politiques. Un jour de l’automne 2011, son directeur, le colonel Okab Abbas, le convoque avec ses collègues. «Notre grand chef vous remercie pour vos efforts, leur dit-il d’un ton solennel, faisant allusion à Bachar al-Assad. Il veut que vous employiez tous les moyens nécessaires pour garantir la puissance du régime et pour résister à la révolution. Donc vous pouvez faire tout ce que vous voulez. Vous pouvez arrêter les habitants de Baba Amr et de Khalidye [quartiers pro-opposition de Homs, ndlr].» «Une fois que l’on a arrêté une femme, que fait-on ?» demande un agent. «Prends-la et couche avec elle», répond Okab Abbas sans hésiter.

Okab Abbas et ses proches collaborateurs – choisis parce qu’ils étaient alaouites, la minorité chiite à laquelle appartient la famille Al-Assad – conduisaient les interrogatoires d’opposants ou des membres de leur famille à huis clos. «Un jour, ils ont arrêté une lycéenne de 17 ans pour l’interroger sur son frère qui faisait partie de l’opposition. Je l’ai aperçue, dans la salle des interrogatoires. Elle était toute nue et elle pleurait, se souvient Fadel Tlass. Elle a ensuite été emmenée dans le bureau d’Okab Abbas et il l’a violée, m’a dit un de mes collègues.» Peu de temps après, un des proches collaborateurs d’Okab Abbas lance à Fadel Tlass : «Tu penses qu’on va laisser le régime tomber ? On va baiser toutes les femmes pour les punir !» Fadel Tlass fait défection peu de temps après.

«Le régime utilise le viol comme punition parce que c’est extrême. Il n’y a rien de pire dans notre culture», souligne Mahmoud. Les autorités ont sciemment utilisé les violences sexuelles comme une tactique de guerre redoutable pour humilier et punir les Syriennes – et à travers elles les Syriens – qui ont osé se rebeller contre le régime, mais aussi pour les terroriser. Ces viols leur ont permis d’atteindre leurs objectifs politiques. «Ils voulaient effrayer les gens pour qu’ils arrêtent d’aller aux manifestations et qu’ils abandonnent la révolution», explique Fadel Tlass. «Ils s’en vantaient. Ils se sentaient fiers», ajoute Mahmoud.

Ces viols sont loin d’être le fait d’agents incontrôlables dans des centres de détention isolés. Des dizaines de témoignages concordants de victimes indiquent que les forces pro-Al-Assad ont violé des femmes, ainsi que des hommes, dans la quasi-totalité des gouvernorats, tout au long du conflit. Selon le Réseau syrien des droits de l’homme, 7 700 femmes ont été victimes de violences sexuelles ou de harcèlement aux mains des forces pro-régime, dont plus de 800 cas en prison. La honte éprouvée lorsqu’il s’agit de révéler ces crimes et la difficulté d’accès aux victimes laissent penser que le nombre réel est plus élevé. La majorité des ex-prisonnières racontent qu’elles ont vu ou parlé avec d’autres femmes violées pendant leur détention.

Impossible d’imaginer que les plus hauts dignitaires ignoraient ces pratiques, tant l’appareil sécuritaire syrien est hiérarchisé et organisé autour d’une stricte chaîne de commandement. Des crimes aussi répandus ne peuvent qu’être tolérés, a minima, au sommet de l’Etat. Un faisceau d’indices indique plutôt une pratique systématique, organisée, préméditée. «Les viols et autres actes de violence sexuelle […] font partie d’une agression répandue et systématique visant la population civile, et s’apparentent à des crimes contre l’humanité», conclut un rapport de la Commission internationale d’enquête sur la Syrie publié le 15 mars.

La préméditation est apparue flagrante à Oum Ahmad, gardienne de prison dans l’est du pays. «Dès que les manifestations ont commencé, en mars 2011, les agents ont distribué une pilule contraceptive aux détenues, tous les jours avec leur repas, raconte-t-elle. Je réceptionnais l’approvisionnement. Chaque semaine, je recevais douze boîtes. Les gardes m’envoyaient aussi vérifier si les femmes avaient leurs règles ou pas.» La voix ferme, les mots précis, Oum Ahmad, qui, à 57 ans, n’a jamais travaillé ailleurs qu’en prison, se souvient des hurlements des opposantes la nuit, des tortures et du viol de deux adolescents sous ses yeux. «J’ai vu des choses horribles. Tellement horribles que je ne peux pas les décrire. En trois mois, mes cheveux sont devenus blancs», souffle-t-elle. Pour avoir dénoncé ces crimes, elle est à son tour enfermée et violée.

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Pilules abortives

Les gardiens ont distribué la pilule aux détenues dans au moins quatre centres de détention à travers le pays en 2012-2013, selon plusieurs témoignages. Parmi les femmes violées qui ne prenaient pas la pilule, certaines sont tombées enceintes. C’est le cas de Maya. Violée à trois reprises, elle finit par être transférée à l’hôpital militaire de Mezze à la suite d’une hémorragie vaginale sévère. Pendant qu’il la soigne, le docteur la supplie : «S’il te plaît, si tu as quelque chose à avouer, dis-le. De nombreuses femmes sont mortes à cause des viols. Tu risques aussi de tomber enceinte. Alors dis ce que tu sais !» Quelques semaines plus tard, Maya se rend compte qu’elle est enceinte et confie ses craintes à un gardien. Un médecin lui fait une prise de sang et lui dit qu’elle est juste faible car elle a perdu beaucoup de sang. Il lui donne des pilules «pour la fortifier». Après avoir avalé deux pilules, Maya ressent une douleur aiguë au ventre et perd beaucoup de sang. Elle comprend alors que les comprimés étaient en fait des pilules abortives et qu’elle a subi un avortement forcé.

L’implication de médecins, conscients des crimes subis par les détenues, et la distribution de médicaments laissent peu de doutes quant au degré d’organisation des autorités pour couvrir ces viols ou au moins en limiter les conséquences. Des éléments accablants, dont se saisira peut-être un jour la justice internationale.

Source : Liberation.fr

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