Publié par Abbé Alain René Arbez le 2 mars 2018

On le sait, une langue, c’est vivant, et ça évolue en permanence, mais à partir d’une colonne vertébrale solide. Ça peut également être parasité. Ainsi, de plus en plus, des signes d’appauvrissement du français parlé (et écrit) s’illustrent par des détournements de sens, des formules abêtissantes, des tics de langage simplistes, ce qui indique au fond une sorte de déculturation générale de la francophonie.

Dans les médias, mais aussi dans la vie de tous les jours, on entend constamment des expressions répétitives inadéquates et vulgarisées. Elles sont étonnamment contagieuses. Les fléchissements se signalent d’abord au niveau grammatical. Ainsi, la confusion ambiante des genres masculin et féminin se manifeste également dans l’usage erroné des participes passés : même un officiel de la communication n’hésite pas à dire à la télé : « les décisions que j’ai pris… ». Les auxiliaires sont également confondus : « elle s’est faite agresser ».

Puis il y a les classiques, dans les commentaires de radio ou de TV, ou les articles de journaux : « La situation n’est pas prête de changer » au lieu de « n’est pas près de changer ». La serveuse au restaurant qui vous dit : « Je vous amène du pain… », alors qu’en réalité on « amène » une vache et on « apporte » un verre d’eau.

Le pire, ce sont ces expressions quotidiennes, répétées ad nauseam dans les bureaux, les services de toutes sortes, face à un client : « pas de souci ! » L’infirmière, le livreur, l’employé de bureau, confrontés à un problème, tous veulent rassurer à bon compte votre tranquillité mentale : « pas de souci ! »

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Ces locutions nouvelles se répandent comme une épidémie dans la discussion ordinaire. Dans le même registre, les disciples du « on va dire » répètent la formule cinq fois par phrase. Depuis une dizaine d’années, cette expression mouton de Panurge annonce tout et son contraire ; on ne se risque pas à énoncer quelque chose de fiable, tout étant devenu relatif et conventionnel ! Alors, « on va dire » que….

Il y a aussi l’expression omniprésente et fatigante « voilà ». Comme si le simple fait de la prononcer affirmait une évidence. Certaines personnes la casent à chaque recoin de phrase, elle peut même carrément remplacer un mot quand on est en panne de discours. « Elle m’a bien dit que voilà, elle ressent ceci ou cela… »

On retrouve « voilà » dans tous les milieux, mais ce démonstratif incolore a son site « banlieue » où, avec l’accent, elle joue un rôle d’identification : « oualla ! ». En fait, voilà devrait normalement refléter ce qui vient d’être dit, mais « voilà » vient remplacer « voici », plus approprié pour annoncer ce qui va être développé ensuite. Certaines interviews négligées ne contiennent que des voilà successifs, comme si tout était évident. Cette hésitante prise à témoin est pénible à suivre.

Puis il y a les reporters qui nous expliquent en direct une situation. Alors, dans ce cas, on a droit à un « effectivement » toutes les deux secondes. Pire que le redondant « car en effet » d’autrefois, le « effectivement » se veut objectif et explicatif. Et certains croient pouvoir vous convaincre par la méthode Coué : «effectivement ».

Autre expression typiquement désagréable et omniprésente : « du coup »… C’est un véritable syllogisme qui compte sur votre acceptation immédiate. Avec « du coup », tout devient automatiquement légitime. C’est comme un raccourci dans un raisonnement. Mais c’est aussi une référence violente, car quel est le coup qui contraindra à admettre quelque chose instantanément ? En fin de compte, ce terme « du coup » remplace continuellement « alors » ou « de ce fait » ou « dès lors » ainsi que « par conséquent » ou « c’est pourquoi », tout de même plus élégants et moins incisifs.

Passons sur les fameux « en temps réel » issus de l’essor numérique (real time) et l’expression envahissante « au final », simple adjectif devenu substantif et qui remplace « en fin de compte » ou « finalement » beaucoup plus corrects.

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Il faut bien constater – évidemment sans juger personne – que l’espace d’une expression de pensée vraiment individualisée usant de toutes les nuances de la belle langue française se restreint jour après jour, au profit d’un volapük bizarre et passe-partout. Les études effectuées sur le rétrécissement de vocabulaire chez les adolescents et les jeunes, ainsi que le constat sociologique de l’addiction grandissante à la violence et au sexe, semblent anticiper un véritable délitement culturel.

La contagion du bla-bla médiatique aidant et du remplissage continuel d’un vide exténuant, nous voilà donc formatés à de pauvres locutions utilitaires et réduits à reproduire un vocabulaire de perroquet anémié qui nous tire tous vers le bas.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, Commission judéo-catholique des évêques suisses, pour Dreuz.info.

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