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Publié par Eduardo Mackenzie le 30 avril 2018

Erna Solberg, Première ministre du Royaume de Norvège, a rencontré deux chefs des FARC à Bogota le 9 avril dernier.

Ce fut une rencontre très particulière, extrêmement discrète, quasi clandestine. Le président Juan Manuel Santos n’avait pas annoncé cette réunion, ni même évoqué a posteriori. La presse colombienne n’a pas non plus dit un mot à ce sujet. Néanmoins, le chef du gouvernement norvégien était bel et bien en visite officielle en Colombie.

Le 9 avril, les services du palais Nariño ont déclaré que la visite d’Erna Solberg visait à signer plusieurs accords avec le président Santos (sur l’Amazonie, les forêts, la pêche, l’énergie, les visas, les réfugiés vénézuéliens et le sport pour les jeunes) et pour soutenir les dialogues avec l’Eln. Ils n’ont rien dit sur une réunion de Mme Solberg avec les chefs des FARC. Le lendemain, le palais Nariño diffusait quelques  photos de la première ministre norvégienne dans la ville de Leticia, accompagnée du chef de l’État colombien, dans des actes liés à la déforestation. Et rien sur les FARC. Le 11 avril, ces mêmes services ont omis toute référence à Erna Solberg, bien qu’elle ait consacré cette journée-là à visiter un camp des FARC à Vista Hermosa (Meta), accompagnée du commissaire à la paix Rodrigo Rivera. En revanche, des gens proches des FARC ont diffusé des photos de la Première ministre dans les réseaux sociaux.

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Si la Colombie a eu connaissance du rendez-vous d’Erna Solberg à Bogota avec les dirigeants des FARC, le 9 avril, ce ne fut que par les twitts de deux dirigeants de cette organisation: alias Pastor Alape et alias Victoria Sandino. Ayant appris que Jésus Santrich, l’un des « négociateurs de paix » des FARC à La Havane, avait été arrêté à son domicile à Bogota par ordre d’Interpol et du procureur général colombien et que la justice américaine demandait son extradition, après avoir découvert qu’il négociait avec la mafia mexicaine pour envoyer dix tonnes de cocaïne –un cargaison qui lui aurait rapporté 15 millions de dollars (320 millions de dollars sur le marché américain)–, Pastor Alape et Victoria Sandino ont protesté, en disant que cette arrestation était un « attentat contre le processus de paix ». Pour finir ils ont révélé que la capture avait été faite alors qu’ils étaient réunis avec Erna Solberg et qu’ils avaient discuté avec elle de ce qui se passait chez Santrich. « Nous avons dit à la délégation [norvégienne] ce qui s’est passé », a déclaré Victoria Sandino.

L’arrivée à Bogota de la Première ministre norvégienne était passée inaperçue. Il n’y eut ni réception officielle ni les honneurs militaires habituels, ni de rencontre avec la ministre colombienne des affaires étrangères à l’aéroport et aucun article dans la presse. A quel titre Erna Solberg est-t-elle venue ? Était-ce une visite privée? Non. Une visite est qualifiée de privée quand un chef d’état, ou un chef de gouvernement étranger, entre sur le territoire d’un pays ami pour passer quelques jours de repos, ou pour donner un cours, ou recevoir un prix, etc.

Or ce n’était pas le cas. La Première ministre norvégienne s’est rendue à Bogotá, comme l’a affirmé le journal El Tiempo, pour demander plus de transparence au gouvernement colombien dans l’administration des fonds donnés par la Norvège et d’autres pays européens pour le « post conflit ». Elle était donc à Bogota pour accomplir une mission d’Etat. On ne comprend pas pourquoi les services de presse du gouvernement Santos ont passé sous silence les contacts entre Mme Solberg et les agents des FARC. On ne sait pas pourquoi elle a accepté ce manque de transparence autour de sa visite.

La question que beaucoup se posent est la suivante: quels engagements Erna Solberg a-t-elle pris avec les FARC? A-t-elle aussi rencontré Santrich?

Aujourd’hui, nous savons que quelques jours avant l’arrestation de Santrich, il y a eu des fuites d’informations et que Santrich avait été averti par téléphone qu’il allait être appréhendé et extradé vers les États-Unis. Deux médias de Bogota (1) ont déclaré que des « sources gouvernementales » leur avaient révélé le nom du mouchard : Fabio Borges. Celui-ci n’est rien moins qu’un ancien guérillero qui travaille à l’Unité nationale de Protection (UNP), organisme officiel chargé de la sécurité rapprochée des chefs des FARC, entre autres. Ils ont précisé que Borges, en outre, faisait partie de la Commission Technique Nationale de Sécurité, une entité créée pour «coordonner tous les systèmes de protection des FARC».

Est-il possible que l’arrivée subite d’Erna Solberg en Colombie ait eu quelque chose à voir avec la crise qui allait éclater au sein des  FARC avec la révélation de la DEA et avec l’arrestation de Santrich? Alape et Sandino ont-ils demandé à la Première ministre norvégienne de travailler pour exfiltrer Santrich de la Colombie avant son arrestation? Le bureau du Procureur général et la DEA américaine ont-ils fait échouer cela grâce à la rapidité de leurs agents?

La presse colombienne a révélé, en tout cas, que le Bureau du Procureur et la DEA avaient été forcés d ‘«accélérer les opérations d’arrestation» après avoir intercepté un appel téléphonique dans lequel une personne s’identifiant comme «Fabio» avait averti Santrich.

Celui-ci a été capturé avec d’autres membres de son réseau: Fabio Simón Younes Arboleda et Armando Gómez Espagne, alias « le docteur » ainsi que Marlon Marín, le lien de Santrich avec le cartel de Sinaloa, et le neveu de l’ex-chef en liberté des  FARC, Iván Márquez.

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Le cas de Marlon Marín est spécial. En plus de sa relation avec Santrich, il faisait  l’intermédiaire entre «des douzaines d’entreprises intéressées par des programmes de santé des projets de démobilisation, agricoles et piscicoles dans des zones du post-conflit et de supervision de travaux». C’est-à-dire qu’il se remplissait les poches en distribuant l’argent du Fondo Colombia en Paz (FCP) aux amis des FARC et non aux victimes de celles-ci. Marlon Marín, l’homme qui en savait beaucoup, conscient de ce qu’il aurait à payer pour cela, a trahi ses complices et, en échange d’avantages judiciaires, a accepté de parler à deux agents de la DEA dans le bunker du procureur. Pendant plus de sept heures, il leur a donné des détails sur l’opération que Santrich préparait avec le cartel de Sinaloa, à court et à long terme. En tant que témoin protégé, il a pris, dans la nuit du 16 avril, un vol à New York où il a été arrêté à sa descente de l’avion.

Tel est le contexte explosif de la rencontre de la Première ministre norvégienne avec deux chefs des FARC.

Pourquoi Alape et Sandino ont-ils décidé de rompre la consigne de silence à propos de cette réunion et ont tout révélé, via un réseau social? Pensaient-ils que la rencontre avec la chef du gouvernement norvégien les protégerait, eux et Santrich?

L’opinion publique colombienne ignore si la visite d’Erna Solberg au camp de Vista Hermosa, accompagnée par le commissaire à la paix Rodrigo Rivera et Jean Arnault, le responsable de l’ONU en Colombie, a été improvisée après l’arrestation de Santrich.

Pourquoi les services du palais Nariño restent-ils silencieux sur ce point?

Le journaliste César Betancourt Restrepo affirme dans un article (1) que l’ordre d’alerter Santrich a été donné par le président Juan Manuel Santos, peu après que le procureur général l’eut informé des préparatifs de l’arrestation. Il dit que grâce à cela, Santrich aurait eu le temps « d’effacer toutes les preuves possibles » sur ses ordinateurs. L’article d’El Parlante ajoute que dans le détournement de l’argent « pour la paix », et dans le blanchiment d’actifs, sont compromis non seulement Santrich mais aussi « deux ministres d’Etat, trois sénateurs de l’unité nationale [la coalition de gouvernement] et Juan Manuel Santos lui-même ». Ce n’est pas tout. César Betancourt estime que Santrich aurait pu avoir une « rencontre rapide » avec Erna Solberg au cours de laquelle il aurait conclu un pacte sur le sort d’un butin secret qui s’élèverait, selon Betancourt, à 7 milliards d’euros. Ce capital aurait pour origine « les coffres de l’Etat colombien et le trafic de drogue», somme qui serait déjà en Norvège et qui devrait être « investie » en Colombie, selon l’accord lors de la rapide rencontre. Betancourt ne donne pas d’indication précise sur la source de cette information.

Si la vérité est établie, Marlon Marín serait le plus indiqué pour confirmer ou infirmer ce point lors des interrogatoires aux Etats-Unis auprès de la DEA, car ce thème est aussi grave, pour ne pas dire plus grave, que les informations révélées les 9 et 10 avril par le Bureau du Procureur sur les aventures de Jesús Santrich avec la mafia de Sinaloa. Une confirmation de cette affaire aurait un impact transatlantique.

© Eduardo Mackenzie (@eduardomackenz1) pour Dreuz.info. Toute reproduction interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur.

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