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Publié par Gilles William Goldnadel le 16 mai 2018

De la création de l’État d’Israël à aujourd’hui, le regard sur cette jeune nation a été profondément modifié par la nouvelle morale européenne, explique l’avocat Gilles-William Goldnadel.

Au moment où l’État juif fête ses 70 ans, il est non seulement intéressant mais crucial d’interroger les raisons qui font que le regard que les Français lui portent s’est modifié en profondeur.

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On peut tenter de tergiverser, on peut essayer, non sans raison, d’opposer le regard médiatique et conformiste à celui de la France charnelle. On peut se consoler en consultant des sondages en rien catastrophiques. Il n’empêche. Quelles sont loin les années d’avant l’indépendance où Français et sionistes faisaient corps pour forcer clandestinement les barrages de la Royal Navy, les soutes des rafiots en partance de Port-de-Bouc, pleines de réfugiés des camps d’extermination. Elle est loin la IVe République socialiste et radicale, celle des Bourgès-Maunoury, Félix Gaillard, Guy Mollet ou Christian Pineau, prête à partir en guerre contre le nassérisme ou à permettre à l’État hébreu d’assurer sa survie avec l’arme suprême.

Le tournant, le virage tragique, on le connaît: 1967, la guerre des Six-Jours et la transformation symbolique du peuple de déportés en nation occupante. Le changement est brutal: la victoire de la petite armée hébreu contre l’armée du pharaon dans les sables du Sinaï, vécue par le peuple de France comme une manière de miracle. Las, quelques mois plus tard, le maintien de soldats dans des territoires où une large partie de la population autochtone n’en veut pas autorisera dès lors la dure réalité d’une occupation et les pires fantasmes des comparaisons obscènes avec la période hitlérienne.

Que l’on m’entende bien: on peut parfaitement considérer, comme le font au demeurant de nombreux Israéliens, que la poursuite de l’occupation en Cisjordanie, et davantage encore la politique d’implantations, aura gâché durablement la perception à l’étranger de la nation israélienne.

Au rebours, on peut tout à fait soutenir que c’est l’irrédentisme de l’islamo-nationalisme palestinien consubstantiellement antisémite, comme en attestent encore récemment les propos de Mahmoud Abbas, qui a placé l’État juif dans une alternative diabolique: céder les Territoires et perdre un glacis stratégique existentiel ou les conserver au risque de se perdre.

Mais l’essentiel, à mes yeux, est ailleurs: je veux soutenir ici que, quel que soit le regard que l’on porte sur la politique israélienne, celui que l’on porte sur l’État démocratique est rien moins que rationnel et en dit long, non seulement sur l’État juif, mais plus encore sur l’Occident.

Irrationnelle en diable

Et nous ne sommes plus dans la réflexion politique mais dans la psychologie de l’inconscient collectif. Après juin 1967, mai 1968. La première génération quasi adulte, frappée en plein cœur par la révélation de la Shoah et des crimes de la collaboration. «Nous sommes tous des juifs allemands!», crient les manifestants qui protestent contre l’expulsion de Cohn-Bendit. Soudain, voilà que l’être juif souffrant devient une qualité. «CRS SS!» L’absurde amalgame entre l’État nazi et l’État-nation occidental. Une nouvelle religion postchrétienne est née. Irrationnelle en diable. La Shoah est vécue comme une nouvelle Crucifixion. Il faut dire que le Juif en pyjama rayé ressemble à s’y méprendre à Jésus le juif crucifié: décharné, il ne sourit pas, il ne se défend pas.

Et voilà où je veux en venir: l’Occident postchrétien venait de se réconcilier avec son Juif autrefois honni: il n’était plus le déicide mais au contraire le supplicié. Et voici que le Judéen israélien, le Judas, faisait le coup de feu et devenait l’occupant! Celui qui adorait le Juif en pyjama rayé ne pouvait, dépité, qu’abhorrer l’autre en uniforme kaki. La nouvelle religion postchrétienne, profondément honteuse du génocide suprême commis par le plus détestable de tous les Occidentaux, est devenue fondamentalement antioccidentale et elle a tôt fait de descendre de sa Croix le juif israélien déchu pour le remplacer par un Nazaréen de Palestine censé vivre un nouveau calvaire.

Voilà dans quel cadre fantasmatique un jeune Français d’aujourd’hui a grandi sans le savoir.

Mais il y a autre chose, issu du même traumatisme historique, qui explique pour quelles raisons l’angle du regard sur l’État juif a changé et qui n’a rien à voir avec l’Israël septuagénaire et tout avec la France contemporaine. C’est le regard que l’on porte aujourd’hui sur le devenir d’un État-nation occidental, avec ses frontières et une identité culturelle – pour ne pas écrire ethnique -, à protéger, voire à défendre avec une police et une armée. À un moment où la réticence envers une immigration étrangère illégale est vécue par une partie des élites et des médias comme la manifestation de la xénophobie et du racisme, comment vouloir que la force militaire israélienne soit vécue comme il y a un demi-siècle? Sans parler, évidemment de la transformation de la démographie française, qui fait que nombre de nouveaux arrivants et davantage leurs descendants, ont été souvent élevés dans l’hostilité à l’État du peuple juif, quand ce n’est pas à ce dernier.

Quittons pour terminer la fantasmagorie collective qui explique la réalité virtuelle pour revenir à la crudité du réel. Soixante-dix ans plus tard, Israël a changé et n’a pas changé. Les kibboutzim existent toujours, mais le rêve n’est plus le même. On ne confie plus ses enfants à une garde commune pour leur enseigner l’idéal sioniste et collectiviste. La société israélienne est dure aux faibles, y compris aux derniers survivants de la Shoah. Le personnel politique israélien est d’une rare médiocrité morale et intellectuelle, la faute du mode de recrutement de celui-ci à la proportionnelle intégrale. Du temps de Ben Gourion, ce n’était pas très grave: l’élite de l’armée et des kibboutzim formait le corps des législateurs, mais à l’heure de la professionnalisation des députés à la Knesset, le résultat est consternant. Mais Israël, c’est aussi la start-up nation qui produit des brevets d’invention, comme nulle autre, à foison. C’est encore, c’est toujours, l’armée d’un peuple décidé à conjurer l’antique malédiction.

Surtout, Israël, assoiffé de paix pour autant qu’elle soit vraie et définitive, est toujours menacé de destruction. De Gaza jusqu’à Téhéran en passant par Sevran. Ontologiquement détesté. Furieusement diffamé. Obsessionnellement observé.

Raison et déraison de plus, quel que soit le regard énamouré ou lucide qu’on lui porte, pour lui souhaiter bon anniversaire.

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Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Gilles-William Goldnadel. Publié avec l’aimable autorisation du Figaro Vox.

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