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Publié par Abbé Alain Arbez le 4 juin 2018

La croix est devenue au fil du temps le symbole universel de la chrétienté. Elle reste même encore souvent, dans les mémoires juives, l’image d’un christianisme oppresseur et meurtrier.

Le tournant définitif pris à Vatican II, et le rapprochement qui s’est opéré, n’efface pas les mauvais souvenirs, la mémoire reste sentinelle, mais ce virage salutaire permet de voir l’actualité différemment. Aujourd’hui, la croix ne menace plus les juifs. Mais elle irrite les tenants de la laïcité…

La croix, symbole de civilisation aux bases judéo-chrétiennes, la croix signe d’appartenance à la foi par adhésion personnelle, la nuance est de taille, mais elle fait débat.

Quelle est l’historique de la croix ?

SYMBOLE POSITIF

Les bras de la croix évoquent quatre directions, c’est-à-dire l’universalité du message de vie selon la Bible, comme les quatre bras du fleuve de la Genèse (Gn 2.10) arrosant le jardin d’Eden de la création, ou comme les quatre tsitsit d’angle du tallit (châle de prière que portait le juif Jésus).

SUPPLICE

Il n’est pas question d’idéalisme déconnecté de l’histoire : la croix a d’abord été un terrible supplice romain ramené de Perse par les légions. Sa fonction était celle d’une mise à mort ignominieuse, telle que l’a connue Jésus, et comme lui des centaines de milliers de condamnés avant et après lui.

C’est pour cette raison qu’il a fallu trois siècles aux premières générations chrétiennes pour faire de la croix du Christ une lecture théologique et un emblème public. Qui donc aujourd’hui attribuerait une valeur positive à un gibet, à un poteau d’exécution ou à une guillotine ?

Aux premiers siècles du christianisme, la croix n’est donc pas le symbole de reconnaissance des croyants à Jésus le messie. Dans les catacombes de Rome, aux 1er et 2ème siècles, les représentations les plus fréquentes du salut en Jésus Christ sont des figures moins macabres que la croix des condamnés à mort. On trouve surtout, sur les murs et les sarcophages, des peintures évoquant le bon berger, la multiplication des pains et la pêche miraculeuse. Mais pas de crucifié !

Le poisson est un code fréquent de reconnaissance entre chrétiens persécutés : ichtys en grec, un sigle dont les lettres renvoient à Jésus sauveur.

PREMIERES REPRESENTATIONS

Il y a d’abord l’épisode du tav, cette lettre hébraïque qui avait la forme d’un x ou d’une + dans l’alphabet ancien. C’était le T de torah, que l’on pouvait tracer sur

le front d’un croyant comme une bénédiction, une marque d’adhésion à l’alliance. Les premiers disciples de Jésus ont fait spontanément le lien entre le tav de la torah et la croix du crucifié relevé d’entre les morts par le Dieu des vivants.

Puis les pères de l’Eglise ont vu dans la croix l’allégorie de l’arbre de vie biblique. La première représentation visuelle de la croix apparaît à Rome au 5ème siècle, sculptée sur la porte de bois de l’église Sainte Sabine afin de rappeler l’historicité de la crucifixion de Jésus.

Il faut attendre le 8ème siècle pour que la croix prenne une place de plus en plus significative dans l’espace chrétien. C’est alors que s’élabore autour d’elle une piété populaire dont les risques de dérapage superstitieux , comme par rapport à toute image fabriquée, sont manifestes.

Face à ce danger possible dans la vénération de la croix, des résistances se manifestent : en 823, un évêque catholique, Claude, fait détruire les croix des églises de Turin, estimant qu’il y a là un symbole de mort et non de vie. A la même époque, à Byzance, des chrétiens dissidents jugent malsain le développement du culte de la croix et ils s’en prennent également à ses représentations invasives. Mais leurs intentions ne sont pas toujours innocentes car le docétisme qui les influence prétend que Jésus n’a pas connu la croix, un être aussi parfait ne pouvant rejoindre de la sorte la condition des damnés de la terre ! (On retrouve des traces de ce refus gnostique de la crucifixion dans le Coran, inspiré de traditions hétérodoxes).

REALISME DE LA MORT DE JESUS

La croix montrant un Christ souffrant entend assumer le réalisme du salut par l’amour donné jusqu’à la mise à mort. Dans des périodes de tragédies éprouvantes (guerres, épidémies, famines) l’Occident insiste sur le drame du Vendredi-saint. C’est pourquoi apparaît sur la croix (en hébreu et en latin) l’inscription mentionnée dans l’évangile « INRI », Jésus roi des Juifs, signe de l’inculpation romaine correspondant au « crimen lesae majestatis » (crime de lèse-majesté) envers le pouvoir occupant.

On représente de plus en plus le Christ mort en croix, la tête entourée d’une couronne d’épines, tandis qu’au début du moyen-âge, sous l’influence byzantine, les christs en croix avaient encore le visage paisible irradié de lumière et les yeux ouverts. C’est ce style d’icône lumineuse qui apparaît dans le célèbre crucifix de François d’Assise. En revanche, à la Renaissance, on dramatise intensément la croix et on représente des christs morts, yeux fermés, la tête inclinée après le dernier soupir.

Au 18ème siècle, la tendance à privilégier cette expression de la souffrance s’amplifie encore dans la piété populaire. Comme si ces croix tragiques offraient aux malheureux et aux opprimés de toutes sortes une identification personnelle

avec Jésus agonisant sous les tortures et expiant tous les péchés du monde. C’est l’époque où règne la théologie de la « satisfaction » (abandonnée depuis le 20ème siècle) selon laquelle Jésus doit souffrir au maximum et verser son sang pour satisfaire la colère divine. (Exemple, le cantique populaire de Noël : « Minuit, chrétiens, c’est l’heure solennelle, où l’homme-Dieu descendit jusqu’à nous, pour effacer la tache originelle, et de son père APAISER LE COURROUX ::: »

DIVERSITE

Après la profonde révolution culturelle qui suit la Réformation au 16ème siècle, la croix reste présente dans les temples protestants. Mais elle ne porte pas le crucifié.

La croix nue se veut d’abord expression d’une fidélité dans le refus de toute représentation humaine. Mais l’accent est également mis sur la résurrection du Christ présent à la droite du Père, et qui de ce fait ne devrait donc plus être visible en tant que cadavre cloué sur le bois du supplice.

La sensibilité catholique, plus encline à la représentation, insiste sur la véracité historique du don que le Christ fait de sa personne, et par conséquent cela doit se traduire par une visibilité.

Ce qui compte finalement, c’est que le symbole de foi judéo-chrétienne qu’est la croix reste un humble signe, et ne soit plus un symbole triomphaliste ou hégémonique. La croix doit rester un symbole de médiation pascale qui nous renvoie à la fois à l’histoire réelle d’il y a 2000 ans et à la joie éternelle du Royaume du Dieu de la Bible.

L’ISLAM DETESTE LA CROIX CHRETIENNE

Le coran parle de la croix comme supplice d’infamie. Mais il nie catégoriquement la crucifixion de Jésus, reprenant les positions hérétiques de certains groupes dissidents pour lesquels un « prophète de Dieu » comme Jésus ne peut connaître une telle fin ignominieuse, exactement à l’inverse de ce qu’évoque la prophétie d’Isaïe et à l’opposé de la théologie johannique, pour laquelle la croix est paradoxalement le trône de gloire du Fils porte-parole de l’Amour divin du Père accompagnant l’humanité.

Cependant, dans la sourate 37 « La table est servie » au verset 33, il est question de crucifixion infligée aux chrétiens, puisque rejetés par Allah :

« La récompense de ceux qui combattent Allah et son messager et qui s’efforcent de semer la corruption sur terre, c’est qu’ils soient tués ou crucifiés ! Ou que soient coupées leur main et leur jambe opposée… »

Au cours des siècles d’invasions islamiques, les musulmans ont utilisé ce supplice contre leurs prisonniers chrétiens. En Indonésie, à notre époque, des chrétiens sont régulièrement assassinés de cette manière par des islamistes : ils

se retrouvent cloués sur des croix où on les laisse agoniser dans d’atroces souffrances en se moquant d’eux et de leur « impiété ». La passion continue.

La croix, revendiquée en Bavière comme symbole légitime de civilisation face aux incursions hétérogènes, soulève des controverses où même les hiérarques de l’Eglise catholique sont en position de recul, par crainte de voir ressurgir les démons du passé lorsque le symbole de l’amour du Christ était devenu emblème d’oppression.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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