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Publié par Thierry Ferjeux Michaud-Nérard le 16 juin 2018

Dans sa Lettre au Pape sur le pardon au peuple juif*, Raphaël Draï propose (en pacifiste convaincu) deux rappels tirés de la Thora.

Le premier se trouve dans le livre de la Genèse et décrit la configuration de l’Humanité après qu’a été conclue l’Alliance entre Dieu et Noé, puis précisée la généalogie de Chem, comme l’une des figures, et certainement pas l’unique, de cette humanité rescapée, cela avant que ne surgisse l’entreprise babélique qui devait la défigurer et la disloquer : « Voici les enfants de Chem selon leurs familles, selon leurs langues, selon leurs territoires, selon leurs nations. » (Gen ; 10, 31)

Entendons bien : leurs familles (michpeh’otam), au pluriel ; leurs langues (lechonotam), au pluriel ; leurs territoires (artsotam), au pluriel ; leurs nations (goyehem), au pluriel.

Si l’on accepte la déclaration de Pie XI selon laquelle les chrétiens sont spirituellement des Sémites et non pas les Sémites, il faut accepter que le sémitisme soit pluriel, qu’il ne se résorbe ni se convertisse dans aucune de ses diverses composantes.

Et qu’à ce titre lui-même prenne place parmi les peuples, les cultures rescapées de la confusion diluvienne pour attester leur propre intelligence des voies de la vie, et si à leurs yeux elles conduisent ou les reconduisent au Créateur : « Voici les familles des enfants de Noé selon leurs engendrements, en leurs nations, et de ceux-là se sont répartis les nations sur la terre après le Déluge. » (Gen ; 10, 32)

Là encore, entendons. Les enfants de Noé constituent à leur tour une famille de familles, un ensemble d’ensembles, non pas atrophiés, stériles, ou caducs, mais en perpétuels engendrements, puits vivants d’eaux vives, et là encore au pluriel (létoldotehèm). Il aura fallu que l’humanité s’amnésie, qu’elle s’aveugle, qu’elle retourne à la fascination des résidus diluviens, pour changer d’état, pour rechercher la scission et la faille, avant de tenter d’y pallier par l’ordre total auquel Dieu fera pièce en confondant les langues par cette forme de confusion qui n’est pas la démultiplication des usages de chacune d’elles, mais leur affolement mutuel et cumulatif.

L’autre rappel est tiré du prophète Michée (Mikha, littéralement : « Qui est toi ? »).

Il tente de discerner les voies futures d’une humanité en chemin vers le Créateur : « Et il sera, bienheureusement (vehaya), dans la suite des jours, le mont (la pensée, har) de Dieu sera la maison de Dieu, exactement (nakhon) à la tête des monts (au principe des pensées, roch héharim) et il sera élevé parmi les monticules et afflueront (penseront, naharo) vers lui des peuples (âmim). » (4, 1)

Dieu désigne le point de l’esprit qui pense parce que libre, fluent, dirigé vers la destination qu’il pense juste, et cet esprit n’est pas d’un seul peuple, d’un peuple seul, mais de peuples nombreux, qui ne sauraient ne pas l’être : « Et s’en viendront des peuples nombreux (goyim rahim) et ils diront : « Que nous allions et nous nous élèverons vers la pensée de Dieu, vers la maison du Dieu de Jacob et il nous enseignera de ses voies (midérakhav) et nous irons selon ses voies hospitalières (orh’otav), car de Tsion sort la Thora et la parole de Dieu (Tétragramme) de Jérusalem. »

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Jérusalem n’est pas (le lieu insatiable et égoïste d’une dimension) cosmique dont le monde serait la périphérie exsangue et décharnée. C’est le lieu d’une convergence entre peuples soucieux non pas d’être endoctrinés, mais d’entendre l’enseignement qu’un peuple dispense aux autres à partir de sa propre histoire, qui n’est que la sienne, Dieu en serait-il le protagoniste. La Thora sort de Tsion pour ce peuple.

Jérusalem, qui en est l’écrin, irradie, elle, de toute parole qui soit préoccupation de Dieu.

Quelle est alors la vocation et la responsabilité d’un tel peuple ?

Rien d’autre que la justice, non pas dominatrice, mais participative, d’où naît la paix commune :

« Et il jugera entre les peuples nombreux et il avertira les peuples puissants, jusqu’au plus loin ; et ils forgeront leurs épées en socs de charrue et leurs lances en serpettes de vigne et un peuple ne tirera pas vers un peuple l’épée et ils ne s’inculqueront plus la guerre. » (4 ; 3)

La vocation d’un peuple qui prétend accéder à la pensée de Dieu, à veiller sur la maison de Jacob, c’est-à-dire sur le passage entre le ciel et la terre (Gen ; 28, 15), n’est rien d’autre que l’arbitrage pacifiant qui ne procède pas après coup, mais surtout à titre préventif. Ce qui exige que l’avertissement ne soit pas furtif, bref et bègue, mais qu’il ait longue résonance et résultat persistant.

Il ne suffira pas de se dire arbitre pour authentifier ce titre, pour mériter de l’être. Un arbitrage se reconnaît à ses effets réels, qui, eux non plus, ne sauraient être fugaces, insignifiants, erratiques.

La guerre doit être tarie dans ses deux sources : celle qui pousse à la fabrication des armes et celle qui incite à la pensée guerrière, à l’enseignement de la meilleure manière de tuer. Tant que ce but n’aura pas été atteint, l’arbitre ne doit pas s’asseoir, ni demander qu’on lui consacre des alléluias.

L’absence de guerre n’est qu’un état négatif qui se conforte par l’effectivité de la paix persistante : « Et chaque personne séjournera sous sa vigne et sous son figuier, et nul qui le pousse à l’extrême (mah’arid) parce que la bouche de l’Éternel Tsehaot a parlé. » (4, 4) La création divine est suffisante pour que chaque être, unique, insubstituable, vive de ses fruits immédiats et de ses productions durables.

Dès lors, nul n’est, en aucun sens, réduit à ses extrémités physiques, condamné à l’extrémisme de sa pensée, comme si, tout à coup, il était au bord ultime de l’univers, risquant de chuter dans le néant.

Et ce Dieu-là, qui enjoint la paix et la mesure, est appelé Éternel Tsehaot.

On mesure l’immense contresens consistant à traduire ce nom de Dieu par « Dieu des Armées », entraînant la divinisation de la guerre, alors que ce nom intervient après que la guerre a été disqualifiée sans réserve ni restriction au nom d’une vision prophétique et messianique de l’avenir des hommes qui atteste, en actes, de l’unité intime du genre humain.

Alors, et alors seulement : « Que tous les peuples aillent : toute personne selon le nom de son Dieu, et nous, nous irons selon le nom de notre Dieu, universellement et en témoignage. » (4, 6)

Cette vision ne concentre pas Dieu en un seul peuple, serait-il le peuple juif, qui en capterait avec l’essence les pouvoirs supposés.

Chaque peuple doit suivre sa voie, dont chaque membre soit une personne, et nul ne saurait invoquer Dieu dans son essence mais seulement l’un des noms de Dieu, chacun en appelant à l’autre comme les Anges dans la vision d’Isaïe sanctifient la Présence divine, chacun pour sa part et à l’unisson des autres, hors de toute « hiérarchie céleste » justifiant les hiérarchies terrestre, mais « s’appelant celui-là vers celui-ci et disant : Saint. Saint, Saint, l’Éternel Tsehaot, toute la terre est plénitude de son chérissement. » (Is ; 6, 3).

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À l’approche d’une date qui n’aura de sens que celui que nous lui conférerons ensemble, puissions-nous, de peuple à peuple, de personne à personne, nous montrer capable d’une sanctification analogue à celle des anges, qui nous rende précieux l’un pour l’autre, qui nous fasse chérir nos histoires mutuelles comme autant de témoignages du courage de vivre, comme la plus haute expression de nos pensées vivantes, pensées d’hospitalité, capable d’accueillir une autre Présence qui préfère encore se tenir à distance, dans le retrait de son innocente Sainteté, plutôt que de forcer notre amour.

Sur ces chemins de revenance vers les sources, avant nos départs vers demain, tandis que l’aube du prochain siècle espère se lever, je vous adresse mes vœux de vie et mon chalom en espérance.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Thierry-Ferjeux Michaud-Nérard pour Dreuz.info.

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