Publié par Ftouh Souhail le 28 juin 2018

Au terme d’une interminable parodie de procès, la justice marocaine de Mohammed VI a accouché d’un verdict digne des années de plomb du règne de Hassan II. Les leaders amazigh du Hirak, le mouvement populaire pour la justice sociale du Rif, écopent de peines totalisent 259 années de prison. La justice de Mohammed VI réprime aussi les sahraouis de la même façon que la population amazigh du Rif. 

Le leader du mouvement des amazigh du Rif, Nasser Zefzafi, ainsi que trois autres meneurs, Nabil Ahmjiq, Ouassim Boustati et Samir Ighid, ont écopé de la peine la plus lourde pour «complot visant à porter atteinte à la sécurité de l’Etat», un chef d’accusation passible selon les textes de la peine de mort. Au total, 53 personnes comparaissaient lors de ce procès.

Ensemble, les leaders amazigh de la révolte du Rif totalisent deux siècles et demi de prison. À l’annonce de ces sentences féodales, des manifestants sont aussitôt descendus dans les rues d’Al Hoceima et de Nador, mais aussi de Fès, Meknès, Oujda. Les commerçants du Rif ont gardé les rideaux baissés pour une « grève de la tristesse » et, dans la soirée, des rassemblements devaient avoir lieu à Rabat, Casablanca, Agadir pour dire non au règne de l’arbitraire.

Mohammed VI veut réduire à néant l’élan de contestation amazigh qui avait pris corps à l’automne 2016, au lendemain de la mort de Mouhcine Fikri, un jeune vendeur amazigh de poisson broyé par une benne à ordures en tentant de récupérer sa marchandise confisquée par les autorités.

Son sort tragique avait suscité une explosion de colère et d’émotion dans sa ville amazigh d’Al Hoceïma et dans tout le pays. Partie d’une demande de justice et de vérité pour Mouhcine Fikri, la révolte du Rif a catalysé le sentiment de marginalisation sociale, économique, culturelle et politique du Rif, où maints soulèvements populaires amazigh ont été réprimés dans le sang depuis 1958 par la dynastie alaouite.

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Pendant sept mois, des manifestations massives amazigh se sont succédé à Al Hoceïma, à Imzouren, à Nador et dans tout le Rif. Jusqu’à l’arrestation, le 26 mai 2017, du porte-parole du mouvement, Nasser Zefzafi.

Nasser Zefzafi, leader de la contestation amazigh, pour la justice sociale

Ce diplômé chômeur avait eu l’outrecuidance de faire irruption dans une mosquée où l’imam profitait de ses prêches pour étriller les protestataires, accusés, selon la vulgate officielle, de semer la « fitna », la discorde entre les musulmans.Le jour même de l’altercation avec le religieux, prié de ne plus se mêler de politique, Zefzafi était cueilli par la police.

À sa suite, une cinquantaine de porte-paroles du mouvement amazigh étaient interpellés et transférés à la prison d’Oukacha, à Casablanca. La « fuite » d’un rapport du très officiel Conseil des droits de l’homme confirmait, dès le début du mois de juillet 2017, les tortures et les mauvais traitements infligés à ces détenus politiques amazigh.

Quelques jours plus tôt pourtant, en sortant d’un dîner à la table royale, Emmanuel Macron se faisait le porte-parole du palais : « Il n’y a pas eu lieu de craindre une volonté de répression » dans le Rif, souriait le président français, alors que, au même moment, tombaient, à Al Hoceima, les premières condamnations de manifestants à des peines de prison ferme.

Dans cette région septentrionale, le taux de chômage des jeunes amazigh est deux fois plus élevé que dans le reste du pays. Quatre personnes sur dix y sont analphabètes. Sciemment livré aux trafics et à la culture du cannabis, qui enrichit moins les paysans que les gros barons de la drogue, le Rif manque cruellement d’infrastructures, de services publics de base.

Le régime marocain gaspille pourtant, chaque année, des milliards d’euros dans le maintien et l’expansion illégale de l’occupation du Sahara Occidental.

 

Que demandaient les révoltés amazigh du Rif ?

Un hôpital, une université, des écoles, des mesures de justice sociale, des emplois pour une jeunesse dont l’avenir a des allures d’impasse. Ils dénonçaient sans relâche, sans euphémisme, la corruption qui gangrène tous les étages d’un appareil d’État verrouillé par le palais. Ils demandaient la levée de la tutelle militaire qui étrangle la région depuis l’écrasement de la révolte de 1958-1959 par Hassan II.

Visés par l’extravagante accusation de « complot visant à porter atteinte à la sûreté de l’État », Nasser Zefzafi et ses compagnons Nabil Ahamjik, Samir Ighid et Ouassim Boustati sont les plus lourdement condamnés : 20 ans de prison ferme. Ensemble, les leaders de la révolte du Rif totalisent 259 années de prison.

Les avocats, qui ont refusé de plaider par solidarité avec la protestation des prévenus contre la «partialité de la justice», ont l’intention de faire appel après concertation avec leurs clients. Comme ses codétenus, Nasser Zefzafi a boycotté les derniers jours d’audience et refusé de prendre la parole aux dernières heures du procès. Cet ancien chômeur de 39 ans, devenu avec ses talents d’orateur le visage du mouvement amazigh, avait été arrêté pour avoir interrompu le prêche d’un imam ouvertement hostile au mouvement dans une mosquée d’Al-Hoceima, l’épicentre de la protestation qui a secoué la région historiquement frondeuse et marginalisée du Rif.

La diaspora amazigh marocaine s’est dite solidaire avec les militants d’Al Hoceima du Rif, ville martyre, et dénonce la répression sauvage dont fait l’objet la population au nord comme au sud du pays. Mohammed VI veut étouffer la lutte légitime de la population amazigh, mobilisée pour des revendications sociales et économiques de base, souvent de survie !

L’ampleur de la crise sociale au Maroc est telle que des mouvements sociaux perdurent depuis plusieurs mois. Au nord comme au sud, ces mouvements expriment les mêmes revendications : le droit à des besoins de base tels que le droit à la santé, au travail des jeunes, aux infrastructures pour les zones marginalisé. La population de Jerada (nord-est du Maroc), est aussi mobilisée depuis plus de sept mois.

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La réponse des autorités marocaines se résume en deux attitudes programmées d’avance :  répression par les forces de sécurités et instrumentalisation de la justice.

S’agissant de la région du Rif, qui a connu un mouvement d’ampleur, revendiquant pacifiquement les droits les plus élémentaires – économiques, sociaux et culturels – de la population rifaine, les défenseurs des droits amazigh  regrettent et condamnent la réponse des autorités marocaines qui s’est traduite par des centaines de jeunes et de moins jeunes qui croupissent dans les prisons du royaume. Leurs leaders sont actuellement condamnés  pour des motifs extravagants.

Au Rif, à Jerada, tout comme dans l’ensemble du royaume, aucune perspective d’avenir n’est offerte à la population exaspérée par tant de mépris et d’inégalités, et en bute à l’autisme du roi qui répond à défaut d’alternatives économiques par des promesses non tenues, par l’arrestation de militants et l’interdiction de marches pacifiques.

Les militants amazigh exigent l’arrêt immédiat de la répression contre les mouvements sociaux au Maroc, demande la libération de tous les prisonniers politiques et réclame l’ouverture de négociations sérieuses avec les représentants des mouvements sociaux sur leurs revendications.

 

Le Maroc a déjà un précédant dans la répression judiciaire… avec le Sahara Occidental occupé

La justice de Mohammed VI réprime les sahraouis de la même façon que la population amazigh du Rif.

En 2017, 25 Sahraouis sont  condamnés à des peines allant de deux ans de prison à la perpétuité  à l’issue du procès dit « de Gdeim Izik ».

Ce procès, ouvert en décembre 2016 revêtait un caractère sensible avec en toile de fond le dossier du Sahara occidental, dont le Front Polisario réclame l’indépendance. Le verdict a finalement été rendu à l’aube par la chambre criminelle de la Cour d’appel de Salé, près de Rabat.

Les 25 sahraouis avaient déjà été condamnés une première fois par un tribunal militaire marocain en février 2013 suite aux événements survenus dans le camp de Gdeim Izik près de Laayoune en 2010, sous l’occupation marocaine.   Les accusés avaient alors écopé de peines allant de vingt ans de prison à la perpétuité.

Ces lourdes condamnations avaient été épinglées par des ONG de défense des droits de l’Homme, qui avaient alors dénoncé un procès politique. Suite à une réforme de la justice militaire introduite par le Maroc en juillet 2015 et en vertu de laquelle les civils ne peuvent pas être jugés par un tribunal militaire – à moins que leurs crimes se soient déroulés en temps de guerre –, Rabat a décidé de faire comparaître ces Sahraouis devant une juridiction civile afin qu’ils soient rejugés.

Les avocats des Sahraouis avaient demandé l’application du droit humanitaire international à l’égard de leurs clients, tandis que les familles des victimes se sont constituées partie civile pour mieux se défendre. Les accusés ont décidé de boycotter ce procès politique, mais les juges ont néanmoins décidé de poursuivre et condamner les militants sahraouis.

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Aujourd’hui encore, la situation des droits de l’Homme ne cesse de se dégrader au quotidien au Sahara Occidental, en raison des violations des droits des citoyens sahraouis par l’État marocain, notamment le droit à l’autodétermination, à la manifestation pacifique et à la liberté d’opinion et d’expression.

Dans son rapport annuel sur la situation des droits de l’Homme au Sahara Occidental pour la période comprise entre le 1er mai 2017 et le 30 avril 2018, une Commission de défense du droit du peuple sahraoui à l’autodétermination a mis en garde contre «le rythme effréné des graves violations perpétrées par l’Etat marocain contre des civils sahraouis».

La Commission qui rapporte l’information a évoqué les grandes difficultés rencontrées pour l’élaboration de son rapport, notamment en raison des «restrictions imposées aux militants des droits de l’Homme et aux journalistes, empêchés de tout déplacement et constamment sous contrôle et soumis à la fouille».

Le rapport cite les cas de «violations marocaines des droits des Sahraouis, la répression intensive et la grave détérioration de la situation humanitaire, des manœuvres visant à endiguer les manifestations pacifiques organisées par des organisations des droits de l’Homme au Sahara Occidental».

La Commission a relevé également plusieurs cas de torture contre des citoyens sahraouis durant la période allant du 1er mai 2017 au 30 avril 2018, notamment les agressions physiques et verbales, le recours abusif à la force, la répression des manifestations, l’arrestation des journalistes et la séquestration des détenus sahraouis dans les geôles marocaines (Salé, Taroudant, El-Arjat…).

Le rapport évoque, par ailleurs, les procès sommaires et iniques organisés à l’encontre de Sahraouis, notamment le groupe de Gdeim Izik, et l’interdiction aux observateurs internationaux et aux familles des détenus d’assister aux audiences.

Les démocrates et les gens épris de paix et de justice, à travers le monde, sont invités à apporter leur soutien et leur solidarité avec ces mouvements amazigh et sahraouis  en lutte pour la dignité, la justice sociale et la liberté.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Ftouh Souhail pour Dreuz.info.

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