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Publié par Michel Gurfinkiel le 18 août 2018

Le 15 février 1989, le major-général Boris Vsevolodovitch Gromov franchit le pont de l’Amitié, un ouvrage métallique à la fois routier et ferroviaire dont le nom, tout orwellien, cache mal la fonction réelle : construit sept ans plus tôt, enjambant l’Amou-Darya, il a servi avant tout à l’acheminement nord-sud des troupes et des matériels soviétiques vers l’Afghanistan.

Mais aujourd’hui, Gromov passe le pont dans le sens sud-nord : il rentre chez lui. Ses troupes – la XLe Armée de l’URSS, près de cent mille hommes – l’ont précédé au cours des derniers mois, en vertu des accords de Genève du 15 avril 1988. Un retrait en bon ordre, soigneusement mis en scène pour la télévision et les agences de presses : les combattants ont été habillés de neuf, leurs véhicules décorés de fleurs et pavoisés aux couleurs soviétiques et afghanes. Symboliquement, Gromov est le dernier à partir. En bon commandant qui a rempli sa mission…

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En fait, cette guerre a été une catastrophe pour l’URSS, et Gromov le sait. Le régime n’y survivra pas. Tout semblait pourtant avoir commencé près de dix ans plus tôt sous de bons auspices. Dans la nuit du 24 au 25 décembre 1979, pendant que l’Occident fêtait Noël, des troupes aéroportées soviétiques s’étaient emparées de Kaboul et des routes stratégiques. But officiel : consolider un « régime frère » précaire. But réel : gagner la guerre froide. Les anciens Grecs avaient un terme pour désigner un tel comportement : l’Hubris, « arrogance devant les dieux », confiance exagérée en soi-même. Et un autre pour ses conséquences : la Némésis, « vengeance des dieux », retournement du pour au contre.

En 1979, l’Afghanistan venait à peine de se convertir au communisme. Sans comprendre ce qui lui arrivait, et sans que les Soviétiques l’eussent voulu le moins du monde. Jusqu’au début des années 1970, ce pays montagneux, enclavé, quasi-médieval – à part sa capitale, « petit Berlin » pour ses immeubles à angle droit et « petit Paris » pour ses étudiantes en jupe et ses cinémas – avait été une monarchie « neutraliste », sachant se tenir à égale distance de l’URSS, de la Chine, de l’Inde, de l’Iran du chah et des Etats-Unis. Ce qui arrangeait les uns et les autres.

Mais le roi Zaher Chah, monté sur le trône à dix-neuf ans en 1933, avait été déposé en 1973 par son cousin Daoud Khan, qui avait instauré une « République démocratique » – avant d’être lui-même renversé et assassiné en 1978 au cours d’un coup d’Etat fomenté par les communistes locaux. Ceux-ci, issus des classes moyennes aisées ou de l’élite féodale, souvent passés par les meilleurs lycées de Kaboul, notamment le Lycée français, puis par des universités européennes et américaines, se divisaient en deux « tendances » : le Khalq (« Peuple »), « léniniste », lié à l’ethnie majoritaire, les Pashtuns ; et le Parcham (« Drapeau »), plus modéré, lié aux ethnies minoritaires non-pashtunes. Un expert américain, Louis Dupree, professeur à Harvard, décrivait les uns et les autres comme « des marxistes tendance Groucho, et d’autant  plus dangereux. »

La « révolution » de 1978 avait été ourdie par le seul Khalq et son chef, le journaliste Nur Mohamed Taraki, ancien attaché culturel à l’ambassade afghane de Washington : les Soviétiques n’avaient pas été informés. Dogmatique, caricaturale (Taraki s’était autoproclamé « Grand Leader » et « Grand Enseignant »), sanglante (des villages réfractaires avaient été « liquidés »), elle s’était rapidement aliéné la plus grande partie de la population. En septembre 1979, Taraki avait été éliminé par son principal adjoint, Hafizullah Amin, un ancien de Columbia, qui, pour assurer la survie du nouveau régime, avait peut-être envisagé un retour au neutralisme. Babrak Karmal, le chef du Parcham, d’origine tadjike, voire cachemirienne, mais fils d’un général de l’armée royale, avait alors demandé au Kremlin d’intervenir. Il se faisait fort de rallier une partie au moins des chefs de tribus et des chefs religieux.

Dès le printemps 1979, les Soviétiques avaient compris que sans leur aide, le pouvoir communiste allait s’effondrer. Alors que la décennie qui s’achevait avait été,  de leur point de vue, une période particulièrement faste.

La guerre du Vietnam et l’affaire du Watergate, de 1963 à 1975, avaient déstabilisé les Etats-Unis, désormais perçus, avec Jimmy Carter, comme une puissance sur le déclin ; le rival maoïste chinois s’était pour ainsi dire suicidé à la travers la Révolution culturelle, de 1965 à 1976 ; les révolutionnaires du tiers-monde, repris en main par le KGB de Youli Andropov, via Cuba et les Palestiniens, marquaient partout des points, de l’Amérique centrale (Nicaragua, Salvador) à l’Afrique (Ethiopie, Angola, Mozambique, Rhodésie), en passant par le monde islamique (Libye, Liban, et semblait-il aussi Iran) ; l’Europe occidentale, étranglée depuis 1973 par la crise du pétrole, inquiète devant l’affaiblissement américain – mais aussi infiltrée par de nombreux « agents d’influence » -, se laissait tenter par des scénarios combinant un rapprochement économique avec les pays de l’Est et une plus grande distance stratégique vis à vis de Washington (la « finlandisation »).

Plus encore, les Soviétiques avaient le sentiment qu’ils s’étaient dotés dans les années 1970 de l’armée la plus puissante de tous les temps, à la fois sur le plan nucléaire, grâce à une manipulation habile des accords Salt, et sur le plan conventionnel, en termes d’infanterie, de blindés (avec le T-72 et le T-80), d’artillerie lourde, de missiles (notamment la nouvelle série SAM-300), d’aviation (Mig-27 et 29, Sukhoi-20 à 27), mais aussi de marine. Ces progrès s’étendaient à la logistique : l’analyste américain Edward Luttwak notait que le pont aérien organisé en 1977 pour renforcer le nouveau régime communiste éthiopien du général Mengistu Haile Mariam, à près de 4000 kilomètres des bases du Caucase et d’Asie centrale, avait convaincu l’état-major soviétique qu’il était désormais en mesure de se « projeter » sur tous les continents.

Dans ce contexte, Moscou ne pouvait abandonner les communistes afghans à leur sort, en particulier avec un leader plus « modéré » tel que Karmal. C’eût été introduire un doute quant à la montée inexorable de la puissance soviétique. Mais aussi renoncer à une sorte grand chelem qui semblait à portée de main : se rapprocher du golfe Persique et de l’océan Indien, mers chaudes devenues routes du pétrole ; et en même temps renforcer une alliance « rouge-verte »entre le marxisme et les nationalismes islamiques. D’excellentes raisons pour intervenir. Elles relevaient cependant de l’Hubris. Et la Némésis, déjà, se mettait en mouvement.

Sur le terrain, les Soviétiques allaient découvrir rapidement qu’ils étaient tombés dans le même piège que les Américains au Vietnam. Dès lors qu’ils soutenaient des Afghans contre d’autres Afghans, les premiers apparaissaient comme des collaborateurs ou des traîtres, et les seconds comme des patriotes. D’autant plus que le « mythe » national de l’Afghanistan moderne, c’est d’être resté indépendant au cœur du « Grand Jeu » opposant les Russes, conquérants de l’Asie centrale au XIXe siècle, aux Britanniques, maîtres des Indes depuis le XVIIIe. Par trois fois, en 1838, 1870, 1881, les Britanniques avaient occupé Kaboul. Par trois fois, ils avaient été refoulés.

Les Soviétiques allaient découvrir également que, dans le contexte de la guerre froide, le « coup de Kaboul » était le coup de trop.

Plusieurs experts de premier plan avaient tenté, tout au long des années 1970, d’alerter l’opinion américaine et occidentale sur le nouvel expansionnisme russe. Paul Nitze, ancien secrétaire adjoint à la Défense et secrétaire à la Marine, l’homme qui avait été, dans les années 1950, le premier stratège du « containment », avait relancé une campagne en 1976 – à travers le Comité sur le Danger présent -, en exigeant un débat contradictoire au sein d’une CIA par trop irénique. Richard Pipes, professeur d’histoire russe à Harvard, avait soutenu Nitze. Une fois le débat autorisé, il avait coprésidé avec ce dernier l’ « équipe B », chargée de combattre la doxa officielle. Ces mises en garde n’avaient eu, sur le moment, aucun effet. Mais l’invasion de l’Afghanistan leur apportait une sorte de validation rétroactive et les remettait au cœur de l’actualité. Cela allait bénéficier à l’un des rares hommes politiques qui avaient pris Nitze et Pipes au sérieux : Ronald Reagan.

En novembre 1980, celui-ci était élu président, et décidait de tenir tête aux Soviétiques. En aidant directement ou indirectement la résistance afghane. Et en lançant l’Amérique dans un programme de réarmement non seulement quantitatif, mais aussi qualitatif, à travers des technologies « intelligentes » que l’URSS ne maîtrisait pas. En 1985, c’en était fait des ambitions de la décennie précédente : les Russes, avec Mikhaïl Gorbatchev, reconnaissaient qu’ils devaient lâcher prise et s’engager dans une réorganisation totale (perestroïka) de leur système.

La guerre d’Afghanistan avait enfin entrainé une troisième Nemesis, plus grave encore que les deux premières. Confrontés à un peuple profondément attaché à sa foi et à son identité, les soldats soviétiques redécouvraient leurs propres fois et identités – chrétiennes, musulmanes, juives, bouddhistes -, niées ou édulcorées sous le communisme. Et le faisaient savoir en rentrant dans leurs familles. L’impact était particulièrement fort dans les républiques soviétiques musulmanes (un tiers de la population de l’URSS), dans les pays baltes, en Ukraine. En s’ajoutant à la perestroïka, ce réveil allait conduire tout droit à l’implosion du régime.

Près de trente ans ont passé depuis le retrait soviétique d’Afghanistan. Dans les années 1990, c’est l’Occident qui a connu, à son tour, son Hubris : la tentation d’un monde « unipolaire ». Puis sa Nemesis : défi de l’islam, essor de la Chine, et retour d’une Russie nationaliste. Le major-général Gromov ? Ministre adjoint de la Défense puis de l’Intérieur sous Boris Eltsine. Puis gouverneur de la région de Moscou sous Vladimir Poutine, de 2000 à 2012. Reconversion réussie.

© Michel Gurfinkiel & Valeurs Actuelles, 2018.

Membre du Comité éditorial de Valeurs Actuelles, Michel Gurfinkiel est le fondateur et président de l’Institut Jean-Jacques Rousseau et Shillman/Ginsburg Fellow au Middle East Forum.

 

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