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Publié par Pierre-André Taguieff le 14 octobre 2018

Le 12 juillet dernier, à l’unanimité, les députés ont symboliquement supprimé le mot «race» de l’article 1er de la Constitution. Est-ce une victoire importante dans la lutte contre le racisme ou cette décision peut-elle avoir des effets pervers?

Pierre-André TAGUIEFF.- Il s’agit d’une victoire imaginaire. L’illusion est ici à son comble. Elle dérive d’un certain nombre d’erreurs d’analyse, de connaissances insuffisantes sur la question et d’un manque de réflexion. Le consensus observé est le simple effet du conformisme idéologique des députés qui ont voté la proposition de loi en croyant qu’ils adaptaient ainsi le texte constitutionnel aux «nécessités du temps». Ce conformisme, expression d’une orthodoxie dont la formation date du début des années 1970, est fondé sur un certain nombre de présuppositions qui ne sont jamais soumises à un examen critique. En disqualifiant, au nom des progrès de la connaissance scientifique, la catégorie de «race», un certain nombre de généticiens engagés avaient cru alors, en toute bonne foi, avoir définitivement privé le prétendu «racisme scientifique» de son fondement, qui serait un «déterminisme» génétique total des aptitudes humaines. Leur erreur était de croire que l’efficacité de la lutte contre le racisme dépendait principalement de l’autorité accordée à la science.

Les adeptes de cette gnose antiraciste sont donc convaincus en premier lieu que les progrès de la génétique ont établi définitivement que la notion de race, simple «construction sociale» à leurs yeux, est scientifiquement dépourvue de sens, étant dénuée de toute valeur opératoire. Ils témoignent ainsi de leur ignorance du rebondissement des débats sur la question depuis le début des années 2000, dans le sillage des travaux sur le génome humain. Et, d’une façon plus générale, ils oublient que le savoir scientifique ne cesse d’évoluer, et qu’en particulier, dans le savoir sur la diversité humaine, il n’y a pas de vérités définitives. En deuxième lieu, ils croient fermement que le mot «race» est le véhicule de croyances fausses, de mythes et d’illusions dangereuses qui se sont traduites dans l’histoire par la traite atlantique, le colonialisme européen et le génocide nazi des Juifs d’Europe, et que son emploi pourrait alimenter et légitimer dans l’avenir de nouvelles formes d’exclusion, de discrimination ou d’extermination. Ils attribuent ainsi au recours à ce mot une valeur causale qu’il n’a jamais eue, ce qui les conduit à sous-estimer les facteurs relevant d’intérêts de divers ordres, individuels ou collectifs. Cette surestimation des effets du vocabulaire, de ses bienfaits comme de ses méfaits, est conforme à l’esprit du temps, marqué par le politiquement correct. Le lexicocentrisme politiquement orienté en est une illustration frappante. Ces antiracistes sans esprit critique supposent aussi, naïvement et paresseusement, que l’histoire se répète, sans pouvoir imaginer que le pire surgit le plus souvent d’une manière imprévue. En troisième lieu, et c’est leur conclusion pratique, ils affirment comme une évidence qu’il faut bannir du vocabulaire, en commençant par le supprimer dans les textes officiels, ce mot jugé intrinsèquement souillé et corrupteur. Ils postulent donc que le simple emploi du mot «race» constitue à la fois un indice et un vecteur de racisme. L’antiracisme devient ainsi une police du langage, appelant à manier un rasoir d’Occam politisé pour supprimer les mots jugés suspects ou criminels, en commençant par le mot «race». C’est là en même temps criminaliser les interrogations et les discussions sur la question, et donc nourrir le terrorisme intellectuel. Pour les «éliminativistes», il est clair que du savoir supposé dérive un devoir: éliminer le mot «race» du vocabulaire usuel, en commençant par «purifier» le texte constitutionnel, afin de contribuer à l’élimination du racisme.

L’antiracisme devient une police du langage.

L’argument le plus fort contre la suppression du mot «race» de l’article 1er de la Constitution est qu’elle lie la validité de cet article aux derniers résultats supposés de la recherche scientifique, en les considérant comme définitifs. C’est oublier que les résultats futurs de la recherche sont imprévisibles, et que réduire la lutte intellectuelle contre le racisme à la négation des races humaines implique de reconnaître que si ces dernières existaient, le racisme serait légitime. C’est donc se montrer singulièrement imprudent, voire irresponsable. Loin d’être la conclusion logique d’une somme de connaissances scientifiques, la lutte contre le racisme dérive d’un choix d’ordre moral en faveur d’une thèse ne relevant pas du savoir objectif, celle de l’égale dignité des humains en tant qu’humains. La science n’a rien à en dire.

Qu’est-ce qui est si problématique dans le mot «race»?

Il s’agit d’un mot qui a une longue histoire et dont l’étymologie elle-même reste incertaine. La question est de savoir d’où viennent ses connotations négatives et dans quelles conditions elles ont fait de ce terme descriptif et classificatoire une sorte de «gros mot» répulsif, un terme maudit dont l’emploi suffit à identifier le locuteur comme «raciste». Rappelons brièvement que le terme s’est peu à peu imposé, à partir de la fin du XVIIe siècle, pour décrire et catégoriser la diversité interne au genre humain, dans des discours savants qui mêlaient les critères géographiques, culturels et somatiques (la couleur de la peau, la texture des cheveux, la forme du crâne, etc.). Ses significations multiples n’ont cessé de s’entrecroiser: la race comme lignée, lignage ou ascendance commune, la race comme variété de l’espèce humaine ou sous-espèce, la race comme type héréditaire. Au cours des années 1860 est apparu un relatif consensus chez les anthropologues sur un modèle définitionnel dont on rencontre différentes variantes: la race est un groupe d’hommes qui possèdent des caractères communs transmis par l’hérédité.

Dès le milieu du XIXe siècle, alors même qu’elle était devenue un outil privilégié dans les travaux d’histoire naturelle et d’anthropologie physique, la notion de race humaine a été critiquée pour certains de ses usages, d’abord en raison du réductionnisme biologique qu’elle impliquait, ensuite du fait qu’elle était associée à la thèse de l’inégalité entre les groupes humains, thèse dont les applications politiques pouvaient légitimement choquer. Pour s’en convaincre, il suffit de lire la correspondance entre Alexis de Tocqueville et Arthur de Gobineau, à la suite de la publication de l’Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855). Tocqueville formule alors certains arguments qui, inspirés par un humanisme et un universalisme d’origine chrétienne, se retrouveront dans la plupart des variantes du discours antiraciste. En 1876, Ernest Renan, qui croyait lui-même à l’inégalité des races humaines, notait: «Le principe le plus nié par l’école démocratique est l’inégalité des races et la légitimité des droits que confère la supériorité de race.» L’esprit égalitaire de la démocratie moderne est en effet incompatible en principe avec la vision raciste du monde telle qu’elle était alors observable, à savoir fondée sur la thèse de l’inégalité des races. Mais on sait qu’entre les valeurs déclarées et les comportements observables, les contradictions et les distorsions sont de règle.

Dans l’imaginaire antiraciste, le mot « race » est perçu comme porteur du « virus » raciste.

Néanmoins, dans le monde savant, l’idée qu’il existait des races inférieures et des races supérieures n’a pas été sérieusement ébranlée avant le deuxième tiers du XXe siècle. Les critiques de la notion de race mettaient jusqu’alors l’accent sur la multiplicité des critères définitionnels et leur incohérence, ainsi que sur l’arbitraire des classifications raciales et des hiérarchisations. Le terme de race n’est devenu intrinsèquement suspect qu’au cours des années 1930, en réaction à ses usages par les nazis, donc avant tout pour des raisons idéologico-politiques. Un nouveau discours antiraciste s’est construit alors sur la base de l’antinazisme et, plus largement, de l’antifascisme.

Le mot «race» a été lui-même nazifié, donc jugé en tant que tel non seulement inemployable, mais aussi dangereux, comme s’il était contagieux. On connaît la conception populaire du racisme, fondée sur la métaphore virale: le racisme serait une «maladie qui s’attrape» par l’échange de certains mots. Et le mot «race» serait un agent idéologiquement pathogène. Dans l’imaginaire antiraciste, le mot «race» a depuis lors été perçu comme porteur du «virus» raciste, voire assimilé à un virus. Dans la vulgate antiraciste, en effet, le racisme est fantasmé et dénoncé comme une maladie contagieuse. C’est là rester sous l’emprise de la pensée magique, qui se représente les noms comme des véhicules de forces bénéfiques ou maléfiques. Et les antiracistes qui croient lutter contre le racisme en proposant d’interdire l’usage du mot supposé contagieux se comportent comme des magiciens. Il ne s’agit plus de soumettre à un examen critique une thèse ou une notion, mais de prohiber l’emploi d’un mot diabolisé. Alors qu’ils prétendent bruyamment «démonter» ou «déconstruire les stéréotypes et les préjugés», ces antiracistes illustrent par ce programme de prohibition lexicale la vision magique qu’ils ont du racisme et de leur lutte. C’est cette vision naïve et irréfléchie qu’ils devraient commencer par déconstruire.

Vous faites référence à de récents travaux de généticiens sur la diversité humaine qui renouvellent le regard sur la question, et vous soulignez que les milieux antiracistes, notamment en France, n’en tiennent pas compte. Pouvez-vous résumer votre analyse?

Rappelons tout d’abord la thèse antiraciste orthodoxe, telle qu’on la trouve exposée dans l’article de référence sur la question, publié en 1972 par le généticien de Harvard Richard C. Lewontin. Son argumentation est fondée sur une analyse statistique de la distribution des gènes, qui lui permet d’établir que les différences génétiques entre un Africain et un Européen choisis au hasard sont du même ordre que les différences génétiques entre deux Européens choisis au hasard. D’où cette estimation de la variation génétique largement diffusée: 85 % environ de la variation génétique totale se manifeste entre individus d’une même population locale (tribu, nation, groupe ethnique), et, dans les 15 % qui restent, 8 % se manifeste entre populations locales au sein d’une «grande race» et 7 % entre «grandes races». Les différences génétiques entre les «grandes races» de l’anthropologie physique sont si petites qu’elles deviennent négligeables. En 1976, le généticien Jacques Ruffié annonce aux Français la bonne nouvelle: «Chez l’homme, les races n’existent pas.» Au milieu des années 1980, le consensus paraît sans réserve dans la communauté scientifique, dont Lewontin se fait le porte-parole en affirmant: «La différenciation de l’humanité en “races” est très superficielle, puisqu’elle repose essentiellement sur la couleur de la peau. Ceux qui jugent profondes les différences entre races dans l’espèce humaine ne peuvent s’appuyer sur la biologie pour justifier ce jugement.»

La thèse de la non-scientificité de l’idée de race, qui fonctionne depuis comme un dogme pieusement récité, nous empêche de voir que la question est en train de rebondir, mais sur de nouvelles bases théoriques et dans un nouveau vocabulaire. En témoignent, par exemple, les débats suscités aux États-Unis par l’ouvrage du généticien de Harvard David Reich, Who We Are and How We Got Here: Ancient DNA and the New Science of Human Past, paru en mars 2018, qui dénonce l’«orthodoxie» du discours sur la diversité génétique établi depuis les années 1970, ce discours orthodoxe étant devenu le fondement du catéchisme antiraciste contemporain. Bien que, le plus souvent, le mot «race» soit évité par les généticiens pour ne pas déclencher une chasse aux sorcières contre des «racistes scientifiques» imaginaires, la conceptualisation scientifique des différences entre groupes humains est en cours. Ces débats scientifiques anglo-saxons montrent que le consensus des années 1970-1990 sur l’inexistence des races humaines s’est affaibli chez les biologistes depuis les années 2000. Le contraste avec une France intellectuelle et politique emmurée dans ses convictions idéologiques et son vertuisme est affligeant. C’est bien sûr, comme sur d’autres questions sulfureuses, la peur d’ouvrir la boîte de Pandore qui se traduit par l’évitement systématique du débat de fond, sans anathèmes. S’y ajoute la crainte d’être accusé de racisme par des activistes ignorants et sans scrupule. Le courage intellectuel est décidément la chose du monde la moins bien partagée.

Le concept de «race» est jugé non scientifique, mais le «racisme» existe bel et bien. Ne faut-il pas se donner les moyens de nommer ce que l’on veut combattre? Faire disparaître le mot «race» peut-il réellement permettre de faire disparaître le racisme?

Si l’on pose comme une vérité scientifique l’inexistence des «races humaines», comment en effet définir et dénoncer le «racisme anti-Noirs» ou le «racisme anti-Blancs»? Pour identifier et combattre le «racisme anti-X», il faut bien reconnaître d’une façon ou d’une autre l’existence de groupes ordinairement nommés «races humaines», et parmi ces dernières, celle de la «race X» désignée comme victime de racisme. Et l’on ne saurait procéder à des enquêtes sur le «racisme anti-X», qui visent à le mesurer au sein de telle ou telle population, si l’on n’accepte pas l’idée que les représentants de la «race X» sont victimes de «racisme».

S’il faut supprimer le mot « race », il faut aussi supprimer tous les termes dérivés : « racial », « racisme », « raciste »…

Le projet de supprimer le mot «race» de la Constitution, au nom de la lutte contre le racisme, n’est pas seulement d’une grande naïveté. Une telle mesure serait contre-productive, car elle priverait les magistrats comme les citoyens ordinaires des moyens de condamner clairement les discriminations ou les actions violentes contre des personnes en raison de la «race» qu’on leur attribue, quelle qu’en soit la définition. Le risque est de laisser entendre que la «distinction de race» – en clair, la discrimination raciale – n’est plus interdite. S’il faut supprimer le mot «race», il faut aussi logiquement supprimer tous les termes dérivés du mot impur: «racial», «racisme» et «raciste», «racialiste», «antiracisme», etc.

Pourquoi dès lors ne pas exiger l’interdiction d’autres mots au sens incertain et associés, comme le mot «race», à des violences ou des exclusions de diverses sortes? Par exemple l’interdiction de «nation» susceptible d’alimenter le nationalisme, de «sexe» qui pourrait inciter au sexisme, d’«étranger» qui stimulerait la xénophobie, ou d’«origine», celle-ci pouvant être géographique, mais aussi nationale ou raciale. Sans parler du mot «identité» qui, déshonoré par l’existence même des «identitaires», est réputé désormais d’extrême droite.

Le mot «race» pose problème… mais le mot «racisme» est mis à toutes les sauces depuis longtemps, comme le notait déjà Claude Lévi-Strauss. Comment ce terme doit-il être défini?

De quoi parle-t-on lorsque l’on parle ordinairement de «racisme»? D’attitudes (opinions, croyances, préjugés, stéréotypes), de comportements (individuels ou collectifs), de systèmes ou de fonctionnements institutionnels (discriminatoires), de formations idéologiques ou doctrinales? De tout cela en même temps. Et dans le désordre, sans que ces divers types de phénomènes soient bien distingués et hiérarchisés. On postule ordinairement qu’ils sont tous liés, donc tous également dangereux, tous également condamnables. C’est là un des postulats de la raison antiraciste contemporaine. On plonge et on s’enferme ainsi dans la nuit où toutes les vaches sont noires.

De là les questions qui se posent: parle-t-on d’un type de pensée (dite «raciale», «racialiste» ou «raciste») ou d’un ensemble de conduites observables (dites «racistes»)? D’un ensemble d’idées, de thèses, de théories ou de doctrines (dites «raciales», «racialistes» ou «raciologiques») sur l’évolution sociale, de préjugés négatifs et de passions mauvaises (haine, mépris, etc.) ou d’un ensemble de comportements dénoncés comme «racistes» (discriminations, agressions physiques, etc.)? De visions du monde jugées fausses ou d’actions (individuelles ou de masse) jugées intolérables, motivées par des passions négatives (haine raciale)? Pour y voir clair, il importe de distinguer les «préjugés raciaux» des comportements, des pratiques ou des fonctionnements institutionnels racistes, mais aussi du racisme-idéologie. Ce dernier se distingue donc du racisme-opinion, du racisme-comportement et du racisme institutionnel. Avant d’avancer une définition, il faut rappeler ces quatre dimensions distinctes du phénomène complexe nommé «racisme».

Les divers types de racismes ne sont pas bien distingués ni hiérarchisés.

On peut définir le racisme-idéologie comme une doctrine utilisée par un groupe pour justifier l’oppression, la domination ou l’exploitation d’un autre groupe. Cette fonction de rationalisation a été mise en évidence par les premiers travaux savants sur le racisme. Mais il faut aussi distinguer le racisme de domination ou d’exploitation, celui des forts, qui descend du haut vers le bas, du racisme de ressentiment, celui des faibles, qui monte du bas vers le haut. Et ne pas confondre le racisme de contact, dont le moteur affectivo-imaginaire relève de la phobie, avec le racisme de concurrence, qui s’exprime par la haine. Il paraît en outre de bonne méthode de poser une distinction de principe entre le racialisme, fondé sur la croyance à la valeur descriptive ou explicative de l’idée de race, sans incitation à la haine, à la discrimination ou à la violence, et le racisme sociétal, comme ensemble d’attitudes et de comportements reconnus comme injustes, violents, infériorisants ou déshumanisants.

Dans ma perspective, le racisme commence avec la réduction d’un être humain à son apparence physique, définie par tel ou tel trait censé dévoiler ses origines dites raciales ou ethniques, lesquelles constitueraient sa nature ou son essence. C’est cette opération mentale que l’on appelle essentialisme ou essentialisation, laquelle porte non seulement sur des caractères somatiques visibles, mais aussi sur des traits culturels, qui sont ainsi naturalisés. S’y ajoute d’abord l’exclusion symbolique de certaines catégories groupales, qui met en jeu un certain nombre de stéréotypes négatifs, oscillant entre l’animalisation et la diabolisation. Ensuite ce que j’appellerai la «barbarisation» de certaines catégories d’«autres», ces derniers étant jugés imperfectibles, inéducables, inassimilables, soit parce qu’ils seraient intrinsèquement inférieurs, soit parce qu’ils seraient irrémédiablement différents, ce qui implique l’existence de plusieurs «espèces humaines», thèse qui fait renaître la vision polygéniste.

Comme je l’ai établi dans mes premiers travaux au cours des années 1980, il faut désormais tenir compte de l’apparition d’un nouveau racisme, un racisme différentialiste et culturel, qui absolutise et essentialise les différences groupales sans nécessairement affirmer une inégalité entre les groupes identifiés, ni présupposer une catégorisation raciale explicite, d’ordre biologique. Ce néo-racisme se présente souvent comme un racisme subtil, indirect, non assumé, dit «symbolique» par certains sociologues étatsuniens. II représente un produit de compromis entre des visions ou des attitudes racistes et des normes antiracistes intériorisées. On peut y voir un effet pervers de l’existence des législations antiracistes. Les formes voilées du racisme sont bien évidemment plus difficiles à identifier et à sanctionner que ses formes explicites ou flagrantes. C’est l’une des raisons des échecs rencontrés par les associations antiracistes, échecs qui expliquent en partie leur campagne en faveur de la suppression du mot «race», érigé en mot raciste.

Vous parlez également de mixophobie. Qu’entendez-vous par là?

J’ai forgé au milieu des années 1980 le néologisme «mixophobie» pour désigner l’hypothèse selon laquelle toutes les formes de racisme dérivent d’une hantise du mélange, imaginé comme souillure. On en trouve une illustration dans le célèbre ouvrage de Gobineau, son Essai sur l’inégalité des races humaines, dont la thèse centrale porte moins sur l’inégalité raciale que sur la disparition, par l’effet de métissages sucessifs, du «rameau arian» de la race blanche, supposée porteuse exclusive du «sang civilisateur». Pour reprendre une distinction proposée par les psychologues sociaux Benjamin Matalon et Gérard Lemaine, la hantise de la «tache» (irrémédiable, «indélébile», etc.), autour de laquelle semble organisé l’imaginaire raciste, ne doit pas être confondue avec la hantise de la «tare», qui, située au cœur de l’imaginaire eugéniste, se traduit par la peur d’un déclin des aptitudes intellectuelles ou d’une «baisse de l’intelligence moyenne», qu’accompagne une crainte de la «dégénérescence» ou de la multiplication des êtres «dysgéniques». Mais il faut noter que les deux imaginaires se rejoignent dans une vision de la décadence, effet supposé du mélange, lequel est censé engendrer de l’indifférenciation et de l’égalisation par le bas. Dans ma perspective, la hantise de la «tache» (mixophobie) diffère de la hantise de la «tare» comme le racisme différentialiste diffère du racisme inégalitariste. On peut dès lors mieux comprendre pourquoi ce dernier s’est si souvent présenté, depuis les années 1860, sous la forme de synthèses idéologiques comprenant une composante eugéniste. Ce n’est pas la différence comme telle qui inquiète les racistes, c’est le mélange indifférenciateur, supposé à la fois niveleur et destructeur des identités et des différences. Le problème, c’est que l’indifférenciation peut être aussi rejetée par des individus totalement étrangers aux passions racistes.

Paradoxalement, au moment même où on abolit le mot «race» de la Constitution, l’obsession raciale ressurgit comme jamais. Ce sont les réunions publiques interdites aux «Blancs» ou encore le Président de la République qui parle de «mâles blancs»…

En effet, et c’est un retour de bâton. Après la vague anti-essentialiste dont l’objectif déclaré était de dissoudre les identités collectives, on voit surgir une vague néo-racialiste qui réinvente une forme de racialisation des rapports sociaux, sur la base de la vieille opposition manichéenne entre «dominants» et «dominés», héritée d’un tiers-mondisme marxisé. À la frénésie déconstructionniste des antiracistes intellectualisés de campus répond cette fuite en avant des antiracistes associatifs dans la folie racialiste et ethniciste, devenue phénomène de mode. Et des intellectuels ou des politiques suivent le mouvement, croyant qu’il va dans le sens de l’Histoire. Leur postulat mobilisateur est que les minorités ont toujours raison, même quand elles racialisent les ennemis qu’elles s’inventent. Comme s’il y avait un «bon» racisme émancipateur, celui des minorités en lutte contre leurs oppresseurs, et un «mauvais» racisme, celui de la majorité «blanche» au pouvoir. L’axiome est ici que le racisme est nécessairement le fait du «Blanc». Bien entendu, le «bon» racisme des minorités actives n’est pas assumé comme tel: il avance masqué derrière le drapeau de l’antiracisme, celui d’un antiracisme redéfini comme le seul antiracisme authentique, qui s’oppose au pseudo-antiracisme «blanc».

Les « dominés » peuvent aussi être racistes.

Le clip du rappeur Nick Conrad, qui appelait à pendre les «Blancs», a fait surgir un débat sur le racisme anti-Blancs. Beaucoup d’associations ont du mal à reconnaître ce racisme. Pourquoi? Le racisme n’est-il pas un phénomène universel?

Loin de se réduire à son programme déclaré de lutte contre tous les racismes, l’antiracisme est aussi une idéologie, formée sur la base d’un certain nombre d’axiomes ou de postulats. Il présuppose notamment que le racisme va toujours du «Blanc» (le dominant supposé) au non-Blanc (le dominé présumé), et que le «Blanc», coupable et raciste par nature, ne saurait être en position de «victime». Ce sont les «non-Blancs» qui monopolisent le statut de la «victime innocente». Ce dogme idéologique est à ce point intériorisé par les antiracistes militants qu’il les rend aveugles ou indifférents aux faits qui le contredisent. Il faut cependant reconnaître l’évolution récente, certes timide, de certaines organisations antiracistes vers une position réaliste. Après le président de la Licra, Alain Jakubowicz, qui a reconnu publiquement, en novembre 2010, la «montée du racisme intercommunautaire, entre Arabes et Noirs, entre Arabes et Asiatiques» ainsi que la réalité du «racisme anti-Blancs», le MRAP lui-même, lors de son congrès tenu les 30 mars et 1er avril 2012, a reconnu et dénoncé le «racisme anti-Blancs», attribué aux «groupes dominés». Une grande découverte, après un long déni: les «dominés» peuvent être racistes. Mais la question continue de diviser les diverses mouvances antiracistes.

On observe le même tabou autour du nouvel antisémitisme?

L’une des raisons les plus profondes en est que, dans la vulgate antiraciste, les Juifs et les «Blancs» sont identifiés comme des racistes-nés, des exploiteurs et des oppresseurs, alors que les non-Blancs et les non-Juifs sont perçus comme des victimes potentielles des premiers. D’où les négations plus ou moins intellectualisées de ce que j’ai appelé, dès la fin des années 1980, la «nouvelle judéophobie», dont le noyau dur est l’antisionisme radical, qui vise la destruction de l’État d’Israël, à travers la banalisation de l’assimilation polémique d’Israël à un «État raciste» ou d’«apartheid», «colonialiste» et «criminel». Telle est la base permanente de la diabolisation de l’État juif, traité comme l’incarnation du Mal. Dans la rhétorique islamo-gauchiste propalestinienne, le «sioniste assassin» est la nouvelle figure prise par le Juif déicide et meurtrier rituel.

Ce qu’il faut avoir à l’esprit et tenter de comprendre, c’est que la haine des Juifs, la haine de la France et la haine de l’Occident «judéo-chrétien», «sionisto-croisé» ou plus simplement «blanc» s’entrecroisent et s’entre-symbolisent. La judéophobie et la gallophobie s’entremêlent et fusionnent pour s’inscrire dans une haine de l’Occident «mécréant» et «islamophobe», laquelle fait partie de l’offre idéologique islamiste. Cette «hespérophobie» vise autant les Juifs (tous de «sales sionistes» jusqu’à preuve du contraire) que les nouveaux «croisés» (les Européens et les Américains identifiés comme «chrétiens») ou les «Blancs», construits polémiquement comme esclavagistes, colonisateurs, oppresseurs et impérialistes.

La judéophobie et la gallophobie s’entremêlent et fusionnent pour s’inscrire dans une haine de l’Occident « mécréant » et « islamophobe ».

Je ne mentionnerai ici que l’une des mythologies contemporaines constituant le nouvel opium des intellectuels engagés. Il s’agit de la thèse de la substitution, ainsi résumable: l’«islamophobie» aurait historiquement remplacé l’antisémitisme en Europe. Ce refrain sloganique s’entend sous diverses variantes: «Les musulmans sont les Juifs d’aujourd’hui», «Aujourd’hui, le musulman a remplacé le Juif en tant que bouc émissaire», «Les antijuifs d’hier se sont convertis à l’islamophobie». Pourquoi dès lors parler d’un «nouvel antisémitisme» ou d’une «nouvelle judéophobie» alors qu’on serait entré dans l’âge de l’islamophobie? Les antiracistes devraient en conséquence lutter prioritairement contre l’«islamophobie», qui serait la forme de racisme dont la montée serait la plus inquiétante. Et dénoncer ceux qui observent avec inquiétude la diffusion croissante des passions antijuives, sous la forme voilée de la propagande «antisioniste».

Pour une grande partie non négligeable de l’opinion française, la grande substitution a eu lieu. Le véritable peuple de victimes, le vrai peuple persécuté, ce n’est plus le peuple juif, c’est le peuple palestinien, et, par cercles concentriques, la «nation arabe», puis les membres de l’oumma, les musulmans. Dans la nouvelle histoire victimaire, les Juifs auraient définitivement perdu leur statut de victimes pour endosser celui de bourreaux. Il s’ensuit qu’il faut d’abord être «antisioniste» pour être un bon antiraciste. La leçon a été entendue et transmise par tous les propagandistes islamistes ou gauchistes ayant accès aux médias, catégorie de démagogues dont Tariq Ramadan a longtemps été le plus célèbre représentant, jusqu’à sa chute pitoyable.

L’antiracisme, autrefois universaliste, est aujourd’hui majoritairement différentialiste et multiculturaliste, quand il n’est pas «indigéniste». Le risque n’est-il pas qu’il nourrisse ce qu’il prétend dénoncer? L’une des principales menaces racistes aujourd’hui ne vient-elle pas d’un antiracisme dévoyé?

Les loups se déguisent volontiers en agneaux et la haine sait parler le langage de l’amour. Dans les sociétés démocratiques qui sont les nôtres, dotées d’une législation antiraciste, le racisme ne pouvait ressurgir qu’en se présentant sous les couleurs de l’antiracisme. Ce racisme clandestin porte le masque de l’antiracisme. C’est ce qu’on a pu observer depuis une vingtaine d’années. Le phénomène n’est pas isolé: la misandrie, et plus précisément la haine des mâles hétérosexuels, s’est légitimée en se réclamant du féminisme et de l’antisexisme. La haine de l’homme hétérosexuel, cette forme méconnue de l’hétérophobie, s’est exprimée aussi dans l’espace public sous les couleurs de la vertueuse lutte contre l’homophobie. Baptisons-la – pardon pour ces néologismes – l’hétérophobie homophile. Et le jeunisme a récemment accouché d’un mépris idéologisé des vieux, perçus comme des intrus et des fardeaux insupportables dans une société de la mobilité permanente: la gérontophobie fait désormais partie des passions ordinaires des élites globalisées.

Un racisme clandestin surgit, qui porte le masque de l’antiracisme.

La synthèse du racisme anti-Blancs (non assumé en général), de la misandrie, de l’hétérophobie homophile et de la gérontophobie n’a pas tardé à s’opérer, ce dont témoigne la banalisation des formules polémiques stigmatisant les «vieux mâles blancs hétérosexuels». La formule-type résume les quatre nouvelles raisons de haïr et de mépriser certains autres pour ce qu’ils sont, à l’âge de la globalisation normalisatrice et de la tyrannie des minorités actives. Autant de figures qu’il est désormais licite de haïr, de pointer du doigt, de clouer au pilori. Des coupables par excellence. L’une des cibles du racisme les plus ignorées par les milieux antiracistes, hantés par le spectre d’une islamophobie insaisissable.

Source : Lefigaro

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