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Publié par Dreuz Info le 6 novembre 2018

Ils étaient des dizaines dans le grand oiseau blanc
Heureux de fuir les autres et les jours anonymes
D’aller chercher au loin ce soleil brûlant
Qui raffermit la peau et soigne la déprime

C’était déjà octobre et lorsqu’ils reviendraient
Ils pourraient raconter aux crétins du bureau
La douceur du Bosphore et les hauts minarets
Les bains qui purifient et les supers restos

Tel sentait déjà sous sa langue impavide
Fondre tous ces meze dont le Turc est avide
Et après des orgies qui le laisseraient heureux
Boire ce fameux café qui digère pour deux

Telle autre se voyait déjà dans Galata
Dans les bras d’un grand brun aux yeux clairs
Qui lui dirait qu’il l’aime en riant aux éclats
Et la ramènerait ivre chez lui en scooter

Celui-ci qui aimait les monuments antiques
Parcourrait la ville son Nikon à la main
Pour immortaliser de manière artistique
Le génie de Sinan et des Constantiniens

Et ce couple serein qui se roulait des pelles
En bavant insensible au monde extérieur
Comptait enjoliver via l’offre culturelle
Sa singulière virée au pays du bonheur

Istanbul serait un grand terrain de jeu
Où leur VISA Premier ouvriraient des possibles
Ça valait bien le coup parfois d’être audacieux
Et puis fallait le dire : c’était très accessible…

Bien sûr en sortant ils feraient attention
Aux fous qui comme Dieu ont un grand incendiaire
Et ils étaient conscients des abominations
D’un régime violent et son nouvel Hitler

Mais il faut distinguer le peuple du tyran
Qui sait jouer des peurs et qui promet la lune
Dont la police écrase tous les récalcitrants
Et dont l’Occident couard cautionne la fortune

Pour ces braves Anglais la Terre était amie
À l’instar de leurs pères au temps de Victoria
C’est la planète entière qui était leur patrie
Mais eux venaient en frères et non pas en soldats

Ils venaient apprendre et non pas pour juger
Ils venaient rencontrer cet Autre qui sait lui
Que la joie est le fruit de la simplicité
Et qui a des valeurs et qui n’est pas aigri

Bien vautrés sur leurs sièges ils envoyaient
Des nuées de textos qui voulaient divertir
Quand soudain apparut de deux hommes flanqué
Un garçon menotté – ils arrêtèrent de rire

C’était un grand gaillard à l’œil malicieux
Qui hurlait en silence comme toutes les victimes
Des mille injustices que les hommes oublieux
Justifient quand elles sont les alibis du Crime

C’était un réfugié qu’on renvoyait ainsi
Que l’État expédiait vers une mort certaine
Qui rentrait vers la guerre la famine la haine
« En Afghanistan » estima sûr de lui

Un quadra révolté par cette scène indigne
Et qui fut rejoint par d’autres globe-trotteurs
Qui exigèrent des deux auxiliaires du malheur
De réévaluer leurs odieuses consignes

Ils étaient tous unis par leur indignation
Ils ne laisseraient pas s’accomplir l’expulsion
Ça s’était décidé dans un élan commun
Au fond n’était-ce pas tout simplement humain ?

Les matons sidérés luttaient avec le gars
Que ce hardi soutien avait rasséréné
Le craintif Pachtoune s’était alors mué
En féroce guerrier comme on en fait là-bas

Pour ce nouveau Bounty c’était l’heure cruciale
Il ne s’agissait plus d’émouvoir la flicaille
Alors à la rescousse du demandeur d’asile
Allèrent ces touristes un petit peu fébriles

C’est qu’ils prenaient le risque évident
De se voir louer sur les réseaux sociaux
Et d’être par la presse statufiés vivants
Et par le maire de Londres qualifiés de héros

S’ils perdaient un cheveu dans cette juste lutte
Des armées d’avocats sans parler honoraires
Briseraient le destin des deux affreuses brutes
Qui s’étaient comportées en nazis ordinaires

Ils savaient et pourtant écoutant leur courage
Sous les cris des assis qui tendaient leurs portables
Ils prirent l’iniquité à l’abordage
Et enfin put cesser la chose insupportable

Dans tout l’aéroport les échos du scandale
Avaient fait redouter un nouvel attentat
Les renforts policiers à l’allure martiale
Se pressaient à la porte avec tout leur barda

Comme il était entré le migrant ressortit
On entendait au loin la voix de la victoire
Alors devinrent claires les raisons des retards
Et par la foule inquiète l’homme fut applaudi

Le calme revenu dans l’avion mutiné
Les justiciers du jour regagnèrent leur place
Ils étaient tout surpris et fiers de leur audace
(Une femme affirma qu’ils seraient remboursés)

Quelques jours plus tard devant Sainte-Sophie
Sur les Îles des Princes et devant Topkapi
Ces redresseurs de torts apprirent via Twitter
Qu’ils avaient eu tout faux sur leur ami boxeur

Il n’était pas Afghan mais plutôt Somalien
Et s’il était monté avec eux sur ce vol
C’est parce qu’avec trois de ses charmants copains
Ils avaient fait subir à une ado un viol

Et parce que délinquant multirécidiviste
Et parce que sans remords et un peu terroriste
Il avait agacé un juge conséquent
Qui l’avait condamné au bannissement

Il s’appelait Ahmed et pour épiloguer
C’était un vrai supplice que celui de la fille
À qui ce moins que rien sans doute racisé
Avait pris l’innocence en citant Mucchielli

Grâce à l’intervention des idiots en partance
Il pouvait espérer qu’un ténor du barreau
Blâmant la société l’enfance les bistros
Lui fasse prolonger ses taquines vacances

Car lui aussi en somme était un voyageur
Qui confondait ses droits avec ses désirs
Qui réclamait sa part d’insolites plaisirs
Mais le faisait peut-être avec trop de ferveur

Nicolas Lévine. Ecrivain, auteur de plusieurs livres. Il aime Flaubert, la boxe et les coquelicots

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Nicolas Lévine pour Dreuz.info.

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