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Publié par Gaia - Dreuz le 19 novembre 2018

Un ex-chef de la direction de surveillance du territoire raconte dans un documentaire comment il a été décidé de négocier avec ceux qui venaient d’attaquer la rue du quartier juif

Yves Bonnet, ancien directeur de la DST, explique comment il a négocié avec le groupe terroriste Abou Nidal (Crédit: capture d’écran France 2)
En 1982, la France a donné carte blanche au groupe terroriste palestinien Abou Nidal qui venait de commettre l’attentat dans la rue des Rosiers pour qu’il évolue librement sur son territoire contre l’assurance qu’il ne frapperait plus le pays.

C’est ce que dévoile le documentaire-choc de Patrick Rotman et Vincent Nouzille intitulé Histoire secrète de l’anti-terrorisme diffusé sur France 2 le 13 novembre et disponible sur le site en rediffusion.

En 2011, le général Philippe Rondot avait déjà évoqué ce sombre aspect de l’anti-terrorisme français. Il avait fait partie des membres de la direction de surveillance du territoire (DST) à négocier avec Abou Nidal- mais c’est la première fois que le directeur de la DST de l’époque, Yves Bonnet, nommé par le président de l’époque François Mitterrand, en charge de cette négociation dévoile officiellement cette opération.

Nous sommes en 1982 au lendemain de l’attentat de la rue des Rosiers qui a visé le restaurant de Jo Rosenberg et qui a fait 6 morts et 22 blessés. L’appareil judiciaire et policier français épargné jusqu’alors par ce genre d’attaques terroristes n’est pas encore prêt à affronter ce genre de menaces d’un genre nouveau.

Les secours et la police rue des Rosiers, à Paris, après un attentat qui a fait six morts et 22 blessés, le 9 août 1982. (Crédit : Jacques Demarthon/AFP)

« La France ne pouvait pas s’imaginer alors être attaquée par un autre Etat sur son propre territoire, » explique le journaliste Vincent Nouzille. Devant cette menace, le président français François Mitterrand choisit la voie de la « négociation ».

Suite à l’attentat, la police suit dans un premier temps la piste du groupe dit des Irlandais de Vincennes, puis celle d’un groupuscule néo-nazi, puis ses soupçons la portent sur le groupe terroriste palestinien.

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« Nous avons pu établir à peu près d’une façon certaine qu’il s’agissait du groupe Abou Nidal, explique Jean-Louis Bruguières, juge anti-terroriste chargé de l’affaire de la rue des Rosiers dans le documentaire. L’arme retrouvée – un fusil mitrailleur WZ 63- à proximité de la scène de crime était la même que celle utilisée dans d’autres affaires similaires dans des pays voisins qui étaient imputées au groupe Abou Nidal, » se souvient-il. Mais si le commanditaire est bien identifié, les exécutants eux jouiront – et pour certains jouissent – encore d’une certaine impunité. C’est en 2015 seulement, soit 33 ans après les faits que la France, via le juge Marc Trévidic émettra des mandats d’arrêt contre trois membres de l’organisation.

Sabri Khalil al banna dit Abou Nidal, mort le 16 août 2002 à Bagdad, est le fondateur du Fatah-Conseil révolutionnaire, un mouvement terroriste palestinien dissident du Fatah de Yasser Arafat. Il est responsable de plusieurs attaques meurtrières dans les années 1970-1980 qui ont tué plus de 300 personnes.

Abou Nidal est à la tête d’un groupe de terroristes palestiniens, mais c’est « avant tout un mercenaire au service de la Syrie [pays alors dirigé par Hafez al-Assad] qui ne supporte la présence française au Liban, » racontent les journalistes. Il décide alors de lui faire payer.

A cette époque, la lutte contre le terrorisme est encore balbutiante, chaque service travaille dans son coin. Et la DST le fera sans aucune coordination avec l’enquête judiciaire du juge Bruguières.

Nommé par François Mitterrand, le préfet Yves Bonnet prend la direction de la DST fin 1982 soit quelques semaines après le drame. Il adapte le service et crée la première division antiterroriste de la DST. Il en donne la direction à Jean-François Clair, ce dernier confiant à Louis Caprioli les « affaires moyen-orientales » incluant le cas du groupe Abou Nidal.

La DST, tout comme le juge Bruguières remonte rapidement jusqu’à Abou Nidal. Mais au lieu de le traquer, ils prennent contact avec lui à Vienne et Alger.

Souriant, énigmatique, Yves Bonnet raconte face caméra et pour la première fois ce que fut l’attitude officielle de la France : « Nous sommes rentrés en relation avec l’organisation Abou Nidal. A partir de ce moment-là nous avons passé une sorte de marché non-écrit qui voulait que les gens d’Abou Nidal ne commettraient plus d’attentats en France, et en revanche je leur garantissais qu’ils pourraient venir en France ».

Lé général Philippe Rondot a raconté à Giacomo Battiato un scénariste italien les détails de cette histoire, qui sont venus alimenter la trame du film L’Infiltré avec Jacques Gamblin.

Ainsi « par l’intermédiaire d’un officier français des renseignements, un accord est conclu avec le terroriste aux termes duquel il s’engage à ne pas frapper la France ni ses intérêts. En retour, poursuit La Dépêche la France libère des terroristes prisonniers et accueille à ses frais des étudiants dans ses universités »

Confrontés à cette déclaration par les journalistes, Jean-Louis Bruguières, à l’instar des anciens subordonnés de Bonnet apparaissent un peu abasourdis par l’audace de leur ancien collègue et supérieur.

En rigolant, Caprioli répond : « eh bien, le préfet Bonnet vous en a parlé, moins je ne vous le dirai pas ». Et Jean-François Clair : « il s’est exprimé, il a dit ce qu’il a envie de dire. C’était le patron, je n’ai rien à dire sur le sujet ».

Pourtant sur le même ton badin l’ancien préfet Bonnet affirme : « Disons que Clair était très au courant ».

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Louis Caprioli dément en revanche que ces négociations aient pu être à l’initiative seule de Yves Bonnet : « toutes les décisions qui sont prises dans la lutte anti-terroriste sont des décisions politiques, raconte-t-il au début du reportage. Les services ne s’engagent pas dans une opération s’ils n’ont pas le feu vert des autorités. Donc dans ces opérations, puisque le préfet Bonnet vous en a parlé, le président de la République était informé, tout cela était une décision politique ».

Grâce à ces marchandages secrets, le groupe Abou Nidal ne frappera plus la France. Mais le 27 décembre 1985, le groupe terroriste revendique les attentats perpétrés dans les aéroports de Rome et de Vienne dans lesquels des ressortissants israéliens sont visés. A l’aéroport Léonard-de-Vinci de Rome Fiumicino quatre hommes armés ouvrent le feu sur le comptoir de la compagnie d’El Al, tuant 16 personnes et en blessant 99 autres. Quelques minutes plus tard, à l’aéroport de Vienne-Schwechat, trois hommes lancent des grenades sur les passagers d’un vol pour Tel Aviv, tuant 4 personnes et en blessant 39 autres.

En 2017, à la veille du 35e anniversaire de l’attentat, des associations ont demandé aux autorités françaises de se mobiliser pour obtenir l’extradition des suspects de l’attentat de la rue des Rosiers.

En 2015, le juge anti-terroriste Marc Trévidic avait délivré quatre mandats d’arrêts contre l’organisateur présumé de l’attentat et trois membres possibles du commando qui avait mené cet assaut.

« Ces demandes n’ont pas été satisfaites. 35 ans après les faits, les victimes restent donc dans l’attente d’un procès », regrettaient dans un communiqué le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) et l’Association française des victimes du terrorisme (AFVT).

La justice jordanienne a rejeté la demande d’extradition de ses deux ressortissants d’origine palestinienne, Souhair Mouhamed Hassan Khalid al-Abassi, alias « Amjad Atta », présenté comme le cerveau de cette attaque, et Nizar Tawfiq Mussa Hamada, membre présumé du commando.

La justice française recherche toujours Mahmoud Khader Abed Adra, alias « Hicham Harb », qui vit aujourd’hui en Cisjordanie, et Walid Abdulrahman Abou Zayed, alias« Souhail Othman », qui vit en Norvège.

Les deux associations appelaient « les autorités françaises à tout mettre en œuvre auprès de leurs homologues norvégiens, jordaniens et palestiniens pour que les suspects soient entendus en France par le juge en charge du dossier et que la justice puisse travailler en toute indépendance et en dehors de toute considération politique. »

« Pendant ce temps, dans le quartier du Marais, les traces de l’attentat s’effacent, note le Crif. Le restaurant de Jo Goldenberg a fermé ses portes en 2006, remplacé par une boutique de vêtements, en 2010. Seule une plaque commémorative, apposée en 2011 en remplacement de la précédente inaugurée en 1983 par François Mitterrand et disparue en 2007, conserve la mémoire de cet événement tragique. Et, 36 ans après les faits, les victimes restent toujours dans l’attente d’un procès ».

Source : Bnvca

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