Publié par Michel Gurfinkiel le 21 novembre 2018

Octobre 1940 : des pluies torrentielles s’abattent sur les Pyrénées Orientales. Une apocalypse naturelle qui fait suite à celle de la défaite.

Pour les enfants qui, voici soixante ou soixante-dix ans, grandissaient dans les Pyrénées-Orientales, ou venaient y séjourner l’été, cela tenait de l’Atlantide ou de la Ville d’Ys : les anciens racontaient que de riches bourgades, de belles maisons, s’élevaient ici ou là ; et qu’elles avaient été anéanties, « balayées », en 1940, c’est-à-dire peu de temps avant leur naissance. Le plus étrange, dans ces récits, c’est que cette catastrophe avait été provoquée par le petit torrent ou le ruisseau qui coulait en contrebas. Les adultes affirmaient qu’en quelques heures à peine, nourri par des pluies diluviennes, cet infime cours d’eau avait démesurément grossi, et tout emporté sur son passage. Ils parlaient avec tant de gravité, tant de précision, qu’il fallait les croire. Et puis, il y avait quand même les ruines : la façade béante de ce qui avait été un hôtel de luxe, les quatre murs, à demi cachés par les ronces et les herbes folles, de ce que l’on appelait « la maison du Docteur »…

Le souvenir de ce drame – l’Aiguat del 40 en dialecte local – revient à chaque fois que des pluies violentes et de brusques intempéries frappent le Roussillon et le Languedoc. C’était à nouveau le cas la semaine dernière, devant « l’épisode méditerranéen » qui a dévasté l’Aude : onze morts et plusieurs disparus pendant la seule nuit du 14 au 15 octobre. Le scénario est bien rôdé : il tombe en quelques heures l’équivalent de trois mois de pluie, les cours d’eau montent d’un centimètre toutes les minutes, d’un mètre toutes les heures et demies. A Coursan, près de Narbonne, le niveau du fleuve Aude s’est ainsi élevé de huit mètres entre huit heures du matin et quatorze heures. Comment faire face ? Eric Menassi, le maire socialiste de Trèbes, l’une des municipalités les plus touchées, a certes invoqué, idéologie oblige, le « dérèglement climatique, qui amène des situations extrêmes ». Mais la population et les géographes savaient à quoi s’en tenir : cette région, si belle et si douce, est structurellement menacée par des pluies hors norme et des inondations. Comme les Antilles et le Sud américain sont sans cesse en proie aux cyclones…

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Le site internet du Préfet des Pyrénées Orientales dresse un historique des « aiguats » (le terme, qui signifie « crue » en catalan, a pris le sens scientifique d’épisode combinant un « fort abat de pluie » et la crue rapide et irrésistible qui l’accompagne) depuis près de mille deux cents ans. Le premier aiguat recensé, dans la vallée de la Têt, remontre à 878. Le premier qui ait été décrit en détail, celui de 1763, dévaste les deux flancs du Canigou et même, en amont, le plateau glaciaire du Capcir : il fait treize morts. Les catastrophes se succèdent ensuite, tout au long des XIXe et XXe siècles, affectant tour à tour ou simultanément le réseau hydrographique du département : l’Agly, au nord, qui coule entre le massif des Corbières et celui des Fenouillèdes ; le Têt, au centre, qui irrigue le Conflent, ainsi que son affluent le Cady ; le Tech, au sud, qui irrigue le Vallespir. L’aiguat de 1940 est le plus destructeur : plus de cinquante victimes, des pertes matérielles immenses. Mais celui de 1999, qui s’étend sur quatre départements, n’est pas en reste : trente-six morts dont trois dans les Pyrénées Orientales.

L’aiguat de 1940 dure quatre jours : du 16 au 20 octobre. Une apocalypse naturelle qui s’ajoute, pour l’opinion publique, à l’apocalypse militaire et politique survenue six mois plus tôt : la défaite, l’invasion, la chute de la IIIe République. La presse des deux zones, occupée et non-occupée, ne s’y trompe pas : elle partage sa une entre les bombardements allemands sur Londres ou l’entrevue Hitler-Pétain à Montoire, qui a lieu le 24, et la catastrophe pyrénéenne. Paris-Soir imprime en gras, le 22 octobre : Un Milliard de Dégats. Dans le Journal du 23, un reportage sur le vif agrémenté de photos et de cartes : Premier voyage avec les ravitailleurs à travers les vallées sinistrées. L’envoyé spécial de L’Illustration décrit « des quartiers éventrés, des maisons grabataires et des terres ensablées ».

Plus émouvants encore, parce que plus proches des victimes, les articles publiés par la presse locale, notamment L’Indépendant, le grand quotidien de Perpignan : « Des cantons entiers ne peuvent donner de leurs nouvelles, et ce silence est angoissant… Fuyant les eaux déchainées, c’est un triste cortège de vieillards appuyés sur leurs bâtons, de mères avec leurs enfants sur les bras… »

Mais le document qui finit par s’imposer, et qui fait référence de nos jours encore, c’est le livre de Michel Maurette : La Crue. D’origine à la fois roussillonnaise et languedocienne, catalane et occitane, cet auteur vit alors à Caux-et-Sauzens, près de Carcassonne. Il a travaillé à la ferme, auprès de ses parents, dès l’âge de douze ans. Ce qui ne l’a pas empêché de publier un premier livre en 1930. Il a suivi le drame d’octobre 1940 par la presse, et à travers une correspondance quasi-quotidienne avec sa famille roussillonnaise : une sœur, un oncle, des cousins. Pendant l’été 1941, il parcourt les Pyrénées Orientales pour mieux comprendre ce qui s’est passé et recueillir des témoignages. La Crue paraît en 1949. Un chef d’œuvre : dru, précis, épique.

« Dès le début de la seconde quinzaine d’octobre », écrit Maurette, « un orage s’est installé sur les monts ; les roulements du tonnerre se répercutent d’une cime à l’autre… Ce n’est pas assez de dire qu’il pleut : les éclairs font éclater les nues ». Les paysans pensent soudain « au brancard de charrue, oublié la veille, qu’ils ne reverront plus ». L’eau s’infiltre déjà dans le sous-sol, le rez-de-chaussée : « On fait monter le cochon au premier ».

La pluie ne cesse pas. De toutes les stations thermales du département, Vernet-les-Bains, au pied du Canigou, est la plus élégante. Lancée en 1846 par le vice-roi d’Egypte, Ibrahim Pacha, séjour fréquent de l’écrivain britannique Rudyard Kipling, elle se compose d’un vieux village, juché sur une colline, et d’une ville nouvelle, voluptueusement étendue, avec ses hôtels, son casino, ses jardins, de part et d’autre d’un minuscule torrent, le Cadi. Le 16 octobre, un orage furieux bat le Canigou : les Vernetois se sont « murés et recoquevillés » dans leur vieux village. Plus d’électricité. On entend l’eau gronder de toutes parts.

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Le matin suivant, « les fenêtres du vieux village se sont ouvertes dans un bruit de bois mouillé ». De maison en maison, c’est la même stupéfaction – celle de Noé quand il ouvrit la lucarne de l’Arche : « Toute cette eau, d’où vient-elle ? » Car « la face du monde a changé : le Cadi roule sur toute la largeur de la vallée… » La rivière « assaille les maisons inhabitées, les prend à bras le corps et les soulève… La façade colorée de la Villa Juliette s’est décrochée comme un panneau… » Ailleurs, « un immeuble se penche, les tuiles du toit glissent dans l’eau, et l’immeuble décapité s’ouvre en deux comme un livre »…

Dans le Conflent, des paysans ont voulu croire jusqu’au dernier moment que le Têt épargnerait leurs maisons. Maurette a recueilli l’histoire de Menout, emporté par les flots alors que, par bravade, il se préparait une grillade d’escargots, ou celle du vigneron Pierre, qui veillait sur ses celliers. Il relate aussi de pures tragédies : ces femmes dont les maris ou les fils sont captifs en Allemagne, qui ne peuvent se résoudre à quitter l’exploitation familiale, en dépit des mises en garde des voisins ou des gendarmes, et qui sont noyées au dernier moment, leurs enfants dans les bras ; ces fonctionnaires, préposés à la sécurité de barrages, qui partent en inspection sur un véhicule électrique, et dont on ne retrouve rien ; ce village de haute montagne, qui semble soudain épargné par l’aiguat, mais qui finit englouti par une coulée de boue, comme le prédit l’ingénieur Tiste… La Crue, poème de la fatalité.

Après la guerre, on a cherché à tirer les leçons d’octobre 1940. Deux approches ont prévalu. D’abord, la reforestation, afin de limiter, en cas de pluie excessive, les phénomènes de ruissellement. Elle a été menée avec ténacité et succès depuis soixante-dix ans : à demi-chauves en 1939, les Pyrénées Orientales sont aujourd’hui largement replantées, jusque dans les vallées les plus isolées. Ensuite, l’aménagement des cours d’eaux, à travers des jeux complexes de quais, de parapets, de lacs de retenue. A Vernet-les-Bains, le lit du Cadi a été entièrement maçonné.

Mais une troisième approche n’a pas connu le même succès : l’interdiction de construire dans les zones inondables. Le big bang des résidences secondaires et de l’habitat social, depuis les années 1960, a été plus puissant que le principe de précaution – dans la région languedocienne et catalane comme ailleurs en France. Les drames de 1999 et 2018 n’ont probablement pas d’autre explication.

Michel Maurette, La Crue. Editions de l’Olivier, 235 pages, 22 euros.

http://www.valeursactuelles.com/histoire/intemperies-en-1940-quand-des-pluies-torrentielles-engloutissaient-le-roussillon-100183

http://michelgurfinkiel.com/articles/705-LAiguat-de-1940-le-deluge-qui-a-englouti-le-Roussillon.html

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Michel Gurfinkiel pour Dreuz.info.

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