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Publié par Abbé Alain Arbez le 3 janvier 2019

« Doit-on oui ou non payer l’impôt à César… » C’est avec dignité que Jésus se sort du piège qui lui a été tendu par ses adversaires à travers cette question apparemment anodine. Qui sont-ils? Principalement des Hérodiens, c’est à dire – avec les Sadducéens – des collaborateurs locaux de l’occupant romain.

Jésus est l’un de ces rabbis connaisseurs de l’Ecriture que l’on va consulter sur des questions d’ordre éthique; d’où la façon de lui poser une question : est-il permis? Son autorité est reconnue ! Le cas de conscience ainsi abordé est particulièrement délicat, car l’impôt que l’on paye à l’occupant, c’est le signe même que le peuple d’Israël n’est plus maître chez lui, sur ses terres ancestrales. Et cette terre, elle est la Terre des promesses, confiée pour toujours par Dieu à son peuple, et certainement pas confiée à César ou à d’autres envahisseurs païens! C’est bien pourquoi la réponse de Jésus est étonnante d’authenticité. Avec finesse, Jésus renvoie chacun à sa conscience et à sa liberté, mais en fonction d’une seule et unique logique : l’alliance…

Malheureusement, les interprétations du « rendez à César » que l’on entend habituellement, vont trop souvent à l’encontre de ce que Jésus a exprimé avec intelligence. Ce qui est compris la plupart du temps, c’est: « chacun son domaine! » Dieu dans son ciel, César sur ses terres…

Ce verset a fait couler beaucoup d’encre. Surtout depuis le 19ème siècle, période d’effervescence politique, on a voulu voir dans cette répartie une définition intemporelle des rapports de l’Eglise et de l’Etat. Une séparation des pouvoirs : chacun chez soi ! Une formule de laïcité. Et il semble bien que Jésus ait voulu exprimer tout autre chose, en totale conformité avec la culture biblique…

Si Jésus répond qu’il faut payer l’impôt à César, il apparaît comme un opportuniste qui se soumet aux Romains alors que leur présence est oppressive et sacrilège. S’il affirme qu’il faut refuser de payer, il entre ouvertement en révolte contre l’occupant, et il peut être suspecté d’être un agitateur favorable à la résistance armée.

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Or, par ses contacts quotidiens, Jésus sait à quel point l’impôt romain oppresse et fait souffrir le peuple, il sait que la présence en terre d’Israël de l’armée d’un empire idolâtrique est une humiliation pour les croyants et une offense envers Dieu. Le changement que Jésus désire, c’est surtout – à la racine des problèmes – le changement de mentalité et de conscience éthique des gouvernants et des gouvernés. Cela dit, cette transformation ne se fera pas de façon autoritaire, mais par une force intérieure, une rédemption venue d’en-Haut qui ne fasse violence à personne et qui libère tout le monde par la puissance convaincante de l’Esprit.

Voilà pourquoi Jésus remet ses interlocuteurs en face de leurs propres responsabilités. S’ils profitent de la présence de César, qu’ils lui rendent son dû. S’ils sont contre lui, qu’ils n’en retirent pas des avantages et des bénéfices. On se souvient à ce propos des tables de changeurs renversées par Jésus au Temple de Jérusalem, révolté du fait que les Sadducéens étaient les principaux bénéficiaires lors des sacrifices d’expiation demandés par la population.

On voit bien que Jésus a pris du recul par rapport aux multiples enjeux de la question-piège qui vient de lui être posée; c’est d’ailleurs pour cela qu’il demande malicieusement à ceux qui veulent jouer au plus fin avec lui: et l’effigie sur la pièce, de qui est-elle?

L’effigie, c’est l’image. Et l’image, (tselem) cela renvoie aux origines, à la Genèse, lorsqu’il est dit que Dieu a voulu l’homme à son image. S’il est vrai que cette pièce d’argent appartient à César puisqu’elle montre son portrait – par ailleurs divinisé dans l’Empire – il est vrai aussi que les membres du peuple obligés de payer l’impôt appartiennent d’abord à Dieu !

Ce qui doit revenir à Dieu, c’est l’homme tout entier, avec tout ce qu’il est, individuellement, mais aussi socialement, collectivement. Le prophète Isaïe évoquait cette réalité : « celui-ci dira : j’appartiens au Seigneur… celui-là inscrira sur la paume de sa main: je suis à Dieu. » (Is 48.4) Les appels prophétiques à la teshuva sont innombrables : depuis l’étape de la royauté davidique en Israël, il est constamment rappelé que le seul vrai roi est aux cieux et que le pouvoir humain a ses limites. La gestion terrestre du bien commun sera jugée par le Juge céleste qui est en même temps juste et miséricordieux…

La réponse de Jésus est donc bien centrée à la fois sur la Parole de Dieu et sur la condition humaine réelle. C’est exactement la logique de l’alliance que Jésus incarne jusqu’au bout, dans son enseignement, mais aussi dans sa propre personne, jusqu’à subir librement le supplice romain de la croix du Golgotha. Toute l’action de Jésus, dans ses rencontres, dans ses miracles, consiste précisément à restaurer l’image de Dieu en l’homme et de préparer les cœurs à l’avènement du monde à venir.

Au 4ème siècle, époque qui suit les féroces persécutions, un chrétien s’interroge sur le sens de l’image : « L’image de Dieu n’est pas imprimée sur de l’or mais sur le genre humain ! La monnaie de César est en or, mais celle de Dieu c’est l’humanité. Donc, donne ta richesse matérielle à César, mais réserve à Dieu la pureté de ta conscience, là où Dieu est contemplé. Si César a voulu son image sur chaque pièce de monnaie, Dieu a choisi chaque être humain qu’il a créé pour refléter en lui sa gloire. »

De là nous pourrions nous aussi nous interroger : à l’effigie de qui ou de quoi sont nos existences en ce 21ème siècle? A l’image des pouvoirs médiatisés qui resserrent chaque jour leur influence ambiguë sur nous, provoquant ces errances qui imprègnent toujours plus nos comportements?

A qui appartenons-nous ? Aujourd’hui, les chrétiens devraient à la suite de Jésus refuser de sacraliser l’argent et ses multiples images-relais quotidiennes. Ils ne devraient pas accepter la soumission mentale à des pouvoirs matérialistes et à des divinités modernes ; toutes ces formes de violence individuelle et collective vont à l’encontre du monde à venir, et nuisent quotidiennement au salut de tous : ceux qui accueillent la Parole désirent être en phase avec la réalité nouvelle, respectueuse à la fois de la présence de Dieu et de la dignité de l’homme qui lui est intrinsèquement reliée.

Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, il est vrai que tout appartient à Dieu, non pas pour déposséder l’homme de ses initiatives, mais au contraire, pour insuffler la vie en lui, l’inciter à rendre ce monde habitable, et ne pas laisser César le défigurer en le déshumanisant par l’arbitraire de sa puissance terrestre.

César était honoré comme dieu sur terre, avec des pouvoirs multiples : idéologiques, économiques, politiques, à l’image même de ces trois tentations au désert refusées par Jésus. Cela dit, des règles sociétales sont nécessaires, tant pour la vie individuelle que pour la vie collective. Mais il existe parfois des lois humaines, légales, mais pas forcément légitimes, et il y a la loi de Dieu, unique en son genre, qui n’est pas un idéalisme, mais une pratique en acte, conforme à sa volonté. On sait qu’une majorité d’opinions favorables ne garantit pas la validité d’une position gouvernementale.

Si les 10 commandements ont été donnés au peuple de Dieu, ce n’est pas pour restreindre ou étouffer la liberté, mais pour la guider, la construire et l’épanouir. Chrétiens, nous avons hérité de cette règle de vie mosaïque, qui apprend à l’homme à se tenir debout et à traverser les épreuves. On ne peut pas édulcorer l’appel de Dieu : en écoutant St Jean, l’évangéliste qui parle le plus d’amour, on s’aperçoit qu’il est aussi celui qui parle le plus de commandements!

Tout ce qui touche au domaine de César nous concerne et implique des réponses de notre part. Ce qui implique de veiller à ce que ce domaine ne reste pas cloisonné comme une chasse gardée du politique, mais qu’au contraire, tout ce qui recouvre la vie collective puisse rendre des comptes à Dieu. St Irénée estimait que « le Verbe et l’Esprit Saint sont les deux mains avec lesquelles l’homme est modelé à l’image de Dieu ».

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Ce monde a vraiment besoin d’être reconfiguré par le libre rayonnement de la Parole de Dieu et l’engagement de ceux qui y croient; il ne s’agit pas de n’importe quel Dieu, c’est le Dieu de l’alliance, c’est-à-dire le Dieu d’amour de la Révélation biblique. Notre monde – peu à peu libéré de l’emprise des Césars modernes – trouvera ainsi le chemin de la nouveauté annoncée par les prophètes d’Israël et anticipée par Jésus comme un univers de justice et de paix « olam haba » pour tous ceux – croyants ou non – qui le recherchent avec sincérité et parfois dans les larmes!

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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