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Publié par Eduardo Mackenzie le 10 janvier 2019

La France de Macron est en train de passer brutalement d’une crise sociale à une crise de régime.

Emmanuel Macron ne veut pas admettre que la violence policière ne fera pas fléchir les gilets jaunes. La vaste mobilisation populaire apparue le 17 novembre n’est pas l’émeute d’un groupe de « séditieux », comme le président français ne se lasse pas de le répéter. C’est le symptôme d’un malaise social profond qui vient de loin et qui nécessite des réponses politiques, concrètes et substantielles, que le gouvernement n’a pas été en mesure de formuler jusqu’à présent. Les 10 milliards d’euros que Macron dit avoir cédé à la pression des gilets jaunes, personne ne les a vus.

Les manifestations se poursuivent donc et celles du 5 janvier, à Paris et dans d’autres capitales, dénommées « l’acte 8 » de ce mouvement, ont montré que les gilets jaunes ne sont ni « épuisés » ni « divisés », comme le prétend le gouvernement. Au contraire, ils persistent dans leur action de protestation. Malgré l’incursion d’individus violents dans les manifestations, mais également en dépit de la répression policière, des menaces et des insultes que le pouvoir et leurs chiens de garde déploient au quotidien dans les média, les gilets jaunes continuent d’être soutenus par la majorité des citoyens.

Ainsi, la France de Macron est en train de passer brutalement d’une crise sociale à une crise de régime. Les revendications initiales (assez d’une vie de misère, demande de salaires et de pensions décents, demande pour une justice fiscale et des prix raisonnables des carburants) sont maintenant complétées par d’autres, telles que le rétablissement de l’ISF (impôt sur les grandes fortunes), demandée par 77% des citoyens, la dissolution de l’Assemblée nationale, de nouvelles élections législatives, la proportionnalité dans la loi électorale, un référendum d’initiative citoyenne et, enfin, comme le crient les manifestants, le départ de Macron de l’Elysée.

Comme, au lieu d’apaiser les esprits, le chef de l’Etat persiste en approfondissant la politique qui a provoqué le conflit, la violence des deux parties, casseurs et certaines forces de l’ordre, augmente chaque semaine. Et les policiers font savoir qu’ils sont épuisés par le rythme infernal imposé par l’État dans la répression des manifestations.

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À la veille de l’acte 8, le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, résumait les décisions du conseil des ministres et a lancé trois définitions évoquées par la presse comme le nouveau cri de guerre de Macron: « Nous sommes sur la bonne voie », « nous allons accélérer et approfondir les réformes » et « les gilets jaunes sont des agitateurs qui veulent l’insurrection et renverser le gouvernement».

La réponse a été la manifestation accrue du samedi et la radicalisation des femmes gilets jaunes qui ont fait, dimanche, leur propre manifestation à Paris et dans d’autres villes.

L’habitude de Griveaux de lancer des accusations aberrantes contre les manifestants et contre les partis d’opposition crée des problèmes supplémentaires. Ceux qui ne sont pas avec Macron sont accusés par lui d’avoir «quitté le camp républicain» et d’avoir «un esprit Munichois», comme il l’a martelé le lundi 7 janvier à la radio.

Il est vrai qu’un mystère entoure la destruction de l’entrée de son ministère lorsque des individus ont jeté contre le puissant portail un monte-charge que quelqu’un avait trouvé abandonné dans la rue. Griveaux avait été exfiltré par ses gardes à travers le jardin du bâtiment. Comment est-il possible qu’il n’y ait pas eu un seul policier pour garder ce palais? Pourquoi personne n’a remarqué la présence du monte-charge à quelques pas de l’endroit où la manifestation passerait?

« Aucun parti de l’opposition n’a réagi », s’est plaint Griveaux. « Ils sont en train (…) d’instrumentaliser politiquement la colère des gens ». Faux: tous les partis d’opposition ont condamné les violences du 5 janvier et critiqué en même temps la politique de Macron.

La violence policière n’est pas un problème mineur. Samedi dernier, il y a eu deux manifestations autorisées à Paris. La plus grande a été harcelée dès le début. Le point de départ était la place de l’Hôtel de Ville. Les gilets jaunes rassemblés à cet endroit ont reçu des grenades assourdissantes et essuyé des jets de gaz lacrymogène. La police voulait-elle causer une débandade? Personne n’a bougé. La marche a commencé avec des difficultés, mais le cortège pacifique a été stoppé avec encore plus de gaz lacrymogène à deux endroits: devant un commissariat de police et dans l’atrium du musée d’Orsay.

C’est alors que s’est passé un étrange incident sur la passerelle Léopold Sédar Senghor. En se voyant encerclés, un groupe de manifestants a quitté le cortège principal et a tenté de se disperser sur la passerelle, mais la police leur a bloqué le passage. Au milieu d’un épais nuage de gaz, une bataille rangée éclata entre eux et les CRS. Soudain, un homme vêtu de noir, qui sera plus tard identifié comme étant Christophe Dettinger, 37 ans, ancien champion de boxe, a donné des coups de poing à un policier qui avait repoussé les gilets jaunes avec son bouclier antiémeute, son casque en métal et sa matraque . Quelques secondes plus tard, Dettinger a frappé un autre policier qui avait glissé dans la mêlée. Lundi, et accompagné de son avocat, Dettinger s’est rendu à la police. Dans une vidéo mise en ligne quelques heures auparavant, Dettinger expliquait qu’il n’était ni d’extrême gauche ni l’extrême droite, qu’il était un Français comme les autres avec un revenu modeste et qu’il avait vu lors de ces manifestations la police « faire mal aux gens avec ses flash-balls ». « J’ai vu des blessés, des retraités gazés, j’ai vu beaucoup de choses ». Il a expliqué que le 5 janvier, sa femme et un ami avaient été gazés et que la colère l’avait submergé. « J’ai mal réagi, mais je me suis défendu », a-t-il admis. Visiblement ému, il a demandé aux gilets jaunes « de continuer le combat pacifiquement ». La presse prédit qu’il sera condamné à cinq ans de prison et à une lourde amende.

Le gouvernement exploite ce fait pour montrer à quel point les gilets jaunes sont violents. Mais il n’explique pas pourquoi il a placé des CRS sur un pont piétonnier où la bagarre est si risquée. Heureusement, personne n’est tombé dans la Seine et la passerelle ne s’est pas effondrée. Le ministre de l’Intérieur Castaner et le préfet de police de Paris, restent muets sur leur rôle dans cet accident qui aurait pu aboutir à une catastrophe.

Quelques jours avant l’acte 8, le climat populaire était très tendu. La gendarmerie avait démonté les points de rencontre des gilets jaunes dans les rond-points de province. 72 heures avant la manifestation, Éric Drouet, chauffeur routier âgé de 33 ans et l’un des fondateurs des gilets jaunes, souhaitait allumer des bougies à Paris pour rendre hommage aux personnes décédées dans les précédentes manifestations. Mais il a été arrêté. Cela a provoqué l’indignation des gilets jaunes et des partis d’opposition, à droite comme à gauche: « La violation systématique des droits politiques des opposants dessine un visage extrêmement inquiétant d’Emmanuel Macron », a tweeté Marine Le Pen, présidente du Rassemblement National. Jean-Luc Mélenchon, dirigeant de la France Insoumise, a écrit: « Abus de pouvoir. Une police politique harcèle maintenant les animateurs du mouvement des gilets jaunes. ». Tel était le climat psychologique qui a précédé la journée du 5 janvier.

Amnesty International accuse le gouvernement d’avoir « fait un usage excessif de la force lors des manifestations de gilets jaunes ». Elle note que « les forces de l’ordre ont utilisé des flash-ball, des grenades de désencerclement et des gaz lacrymogènes contre des manifestants majoritairement pacifiques. » Depuis le 17 novembre, 9 personnes sont décédées dans des accidents liés aux mobilisations. Au cours des manifestations, 407 personnes ont été blessées (46 gravement et même mutilées). 717 policiers, gendarmes et pompiers ont également subi des actes de violence. Le 8 décembre, environ 400 personnes ont été arrêtées à Paris avant leur arrivée à la manifestation. Dans tout le pays, 5 600 personnes ont été arrêtées. Dont un millier ont été condamnées.

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Le chef de l’exécutif propose la réalisation d’un « grand débat » pour savoir quelles sont les aspirations des invisibles. Cependant ces derniers croient que Macron essaie de gagner du temps et de détourner l’opinion. On ne sait pas comment ce « débat » fonctionnera, ni quelles sont les garanties pour que les mesures réclamées soient prises en compte par le gouvernement. En tout état de cause, il a déjà opposé son veto à des questions clés telles que la taxation des riches. D’autres prédisent que ce « débat » consistera à envoyer des textes par Internet à un portail gouvernemental. Dans de telles conditions, le dialogue a peu de chance de calmer l’immense colère populaire. Pendant ce temps, tout le monde se prépare pour « l’acte 9 » samedi prochain. Le Premier ministre Edouard Philippe a promis des nouvelles mesures techniques: il annonce qu’il déploiera 80 000 policiers en France, dont 5 000 à Paris, et que ses services constitueront un fichier d’individus auxquels il leur sera interdit de manifester.

© Eduardo Mackenzie (@eduardomackenz1) pour Dreuz.info. Toute reproduction interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur.

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