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Publié par Magali Marc le 13 janvier 2019

Qui se souvient de l’attaque du USS Cole le 12 octobre 2000 ? Et de la passivité de Bill Clinton à l’égard d’Al-Qaïda, lui qui se sentait plus à l’aise avec une interne à quatre pattes sous son bureau qu’avec les généraux du Pentagone ? Qui sait ? Si Bill Clinton avait permis des représailles contre Ben Laden, peut-être aurait-il évité l’attaque du 11 septembre 2001 ?

Pour les lecteurs de Dreuz, j’ai traduit cet article de Warren Bass* paru dans le Wall Street Journal, le 10 janvier dernier.

**********************

L’attaque de Ben Laden à laquelle deux présidents n’ont pas réagi

Al-Qaïda a tué 17 marins américains lors du bombardement de l’USS Cole en octobre 2000, mais ni l’Administration Clinton sortante ni l’Administration Bush entrante n’ont riposté.

Le 1er janvier 2019, un djihadiste yéménite nommé Jamal al-Badawi conduisait seul son véhicule à l’est de la capitale yéménite de San’a, sans savoir que c’était le dernier jour de sa vie. Il a été tué par une frappe de précision, selon des responsables de la défense américaine. Si Badawi a été surpris dans ses derniers instants, c’est peut-être parce qu’il pensait avoir échappé à la justice – et parce que si peu de gens semblent maintenant se souvenir de l’attaque audacieuse et sans réponse qu’il avait autrefois aidé à planifier.

En octobre 2000, Badawi faisait partie d’une cellule d’Al-Qaïda dont les agents ont percuté l’USS Cole au large du port yéménite d’Aden, tuant 17 marins américains et en blessant 40 autres. Il s’agit de la dernière attaque majeure d’Al-Qaïda avant le 11 septembre 2001 et elle demeure peut-être l’épisode le plus troublant de l’histoire des efforts américains contre Oussama ben Laden pour la simple raison que ni le président Bill Clinton ni le président George W. Bush n’ont riposté.

(J’ai personnellement participé à l’enquête sur cet incident en tant que membre de la Commission 9/11 ; tous les détails et citations que j’utilise sont tirés du rapport final de la commission, sauf indication contraire.)

En Afghanistan, Ben Laden s’est préparé à des représailles militaires américaines après l’attaque du Cole. Non seulement il a ordonné à Al-Qaïda d’évacuer son complexe à l’aéroport de Kandahar, mais il s’est personnellement enfui, se précipitant d’abord dans le désert près de Kaboul, puis dans deux autres villes afghanes – probablement en se rappelant la tentative américaine de le tuer par des frappes aériennes de représailles après les attentats d’Al-Qaïda d’août 1998 dans les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. Lorsque Ben Laden est retourné à Kandahar, il a « vécu en alternance dans cinq ou six résidences », ne passant qu’une nuit dans chacune d’elles. Pour plus de sécurité, il a envoyé un conseiller de haut niveau, Muhammad Atef, dans une autre section de la ville et a veillé à ce que le député d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, se rende à Kaboul afin que, comme le rapport du 11 septembre le souligne, « tous trois ne puissent être tués dans une attaque ». Mais les bombes américaines attendues ne sont jamais arrivées.

L’histoire de ce chien qui n’a pas aboyé – de l’échec bipartisan des représailles afin de punir l’assassinat de 17 marins américains – a été ignorée par deux administrations, la communauté du renseignement et le Pentagone. Quelques années auparavant, Al-Qaïda avait commencé à planifier l’attaque d’un navire dans les eaux côtières du Yémen, pensant à l’origine cibler un pétrolier commercial jusqu’à ce que Ben Laden décide de frapper un navire de guerre américain à la place. En janvier 2000, Al-Qaïda a fait sa première tentative : la cellule yéménite a essayé de bombarder l’USS The Sullivans, un destroyer américain, mais les djihadistes ont surchargé leur bateau suicide d’explosifs et il a coulé.

Al-Qaïda a réessayé le 12 octobre, avec un effet mortel. Le complot contre le Cole, comme le disait le rapport du 11 septembre 2001, « était une véritable opération d’Al-Qaïda », supervisée personnellement par Ben Laden, qui « a choisi la cible et le lieu de l’attaque, a sélectionné les attaquants suicidaires et fourni l’argent nécessaire pour acheter les explosifs et le matériel ».

Parmi les coordinateurs locaux de l’attaque figurait Badawi, « qui devait filmer l’attaque depuis un appartement voisin ».

De retour à Washington, pendant les jours de déclin de l’Administration Clinton, le conseiller à la sécurité nationale Sandy Berger était furieux que cette attaque ait eu lieu. Le coordinateur de la Maison-Blanche pour la lutte contre le terrorisme, Richard Clarke, s’est souvenu d’avoir vu Berger s’en prendre au directeur de la CIA, George Tenet, lors d’une réunion du cabinet, « exigeant à plusieurs reprises de savoir pourquoi les États-Unis avaient subi de telles attaques » jusqu’à ce que le chef espion se décide à surveiller Ben Laden.

Au lieu d’ordonner une riposte militaire, Bill Clinton et M. Berger on décidé qu’il revenait à la communauté du renseignement américaine de déclarer publiquement qu’Al-Qaïda était responsable de l’attaque du Cole.

Une dynamique débilitante s’est rapidement développée : les responsables de l’élaboration des politiques ont rechigné à agir sans avoir la confirmation absolue de la part du FBI et de la CIA, et la communauté du renseignement, inquiète d’être laissée seule à porter le paquet, n’a pas aimé se faire dire qu’il était de son ressort de transformer un jugement (aussi lourd de preuve soit-il) en une déclaration sans ambiguïté.

La frustration de Clarke s’est accrue lorsqu’il a tenté de convaincre les services de renseignement de se livrer à des évaluations plus directes et d’inciter les décideurs à agir de façon plus audacieuse. Il a écrit à Berger le 7 novembre que les analystes de la CIA n’accuseraient pas Al-Qaïda de cette attaque mais qu’ils diraient que, comme le canard proverbial, le coupable « nage comme un canard, marche comme un canard et fait coin coin comme un canard ».

Le 25 novembre, Berger et Clarke ont écrit au président qu’ils croyaient que les enquêtes du FBI et de la CIA « allaient bientôt conclure que l’attaque avait été menée par une cellule importante dont les membres supérieurs appartenaient à Al-Qaida ». Mais près d’un mois plus tard, lors d’une séance d’information de la CIA à l’intention des fonctionnaires du Cabinet, les diapositives de l’agence ne présentaient qu’un « jugement préliminaire » selon lequel Al-Qaïda avait « soutenu l’attaque ».

Cela a permis de laisser les décideurs politiques tirer les marrons du feu.

Bill Clinton a déclaré à la Commission du 11 septembre qu’il aurait été irresponsable d’envahir un pays sur la base d’un « jugement préliminaire ». Les assistants de la secrétaire d’État Madeleine Albright craignaient que les bombardements « n’enflamment le monde islamique » ou ne sabotent les pressions de dernière minutes exercées par l’Administration Clinton afin d’obtenir un accord de paix israélo-palestinien.

Pendant ce temps, les responsables du Pentagone n’étaient pas enthousiastes à l’idée de lancer des missiles de croisière valant un million de dollars dans des camps d’entraînement de fortune d’Al-Qaïda. Le chef du département d’État chargé de la lutte contre le terrorisme, Michael Sheehan, s’est montré furieux en posant la question rhétorique suivante aux responsables du Ministère de la Défense : « Al-Qaïda doit-il attaquer le Pentagone pour attirer votre attention ? »

Intentionnellement ou non, le temps a passé, et la question de l’attaque du Cole a échoué entre les mains du nouveau gouvernement de George W. Bush.

La nouvelle conseillère à la sécurité nationale, Condoleezza Rice, a maintenu Clarke à son poste à la Maison-Blanche, mais avec moins d’accès aux décideurs de haut niveau. Le 25 janvier 2001, quelques jours après l’assermentation de Bush, Clarke a remis à Rice une longue note de service sur le terrorisme dans laquelle il demandait une décision rapide sur « quand et comment répliquer à l’attaque du l’USS Cole ».

Le même jour, Tenet mettait le nouveau président au courant concernant l’attaque du Cole, en répétant les mêmes termes de « jugement préliminaire » de la CIA sur la responsabilité d’Al-Qaïda.

Mais l’Administration Bush ne s’est pas montrée plus désireuse de riposter que l’Administration Clinton. Apprenant que le vice-président Dick Cheney devait se rendre au siège de la CIA en février, Clarke a tenté discrètement de l’exhorter à faire pression sur les responsables de la CIA afin qu’ils « concluent définitivement » qu’Al-Qaïda était responsable de l’attaque du Cole, mais sans succès.

La nouvelle équipe du Pentagone n’était pas intéressée non plus : le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld pensait que « trop de temps s’était écoulé » et son adjoint, Paul Wolfowitz, considérait l’attaque du Cole comme « périmée ».

Mme Rice a déclaré à la Commission du 11 septembre que l’équipe Bush n’avait jamais pris « la décision formelle et officielle de ne pas riposter » à l’attaque du Cole. Au lieu de cela, les discussions entre Bush, le secrétaire d’État Colin Powell, Rumsfeld, Tenet et elle-même avaient « produit un consensus » sur le fait qu’une réplique du tac au tac ne serait d’aucune utilité.

Le 4 septembre 2001, l’Administration Bush a tenu sa première réunion de cabinet sur Al-Qaïda, et Clarke a envoyé à Rice un mémo cinglant demandant si les États-Unis prenaient la menace au « sérieux ». « Le fait que l’USS Cole ait été attaqué sous la dernière Administration ne nous dispense pas de répondre à l’attaque » a-il-écrit en italique. Al-Qaïda et les Talibans « ont peut-être tiré la mauvaise leçon du Cole: ils peuvent tuer des Américains sans qu’il y ait de réaction américaine, sans qu’il y ait un prix à payer… On aurait pu penser qu’avec un trou de 250 millions de dollars dans un destroyer et 17 marins morts, le Pentagone aurait la volonté de réagir ».

Après l’attaque du 11 septembre 2001, la dérobade a cessé. Lorsque Bush s’est adressé à la nation le 20 septembre, il a catégoriquement déclaré qu’Al-Qaïda était « responsable du bombardement de l’USS Cole ».

Al-Qaïda n’avait aucun moyen de connaître les détails du renvoyage de balles à Washington, mais le groupe se sentait clairement enhardi par l’absence de réplique des États-Unis. L’attaque du Cole « a galvanisé les efforts de recrutement d’Al-Qaïda », a noté la Commission, et le comité des médias d’Al-Qaïda a réalisé une vidéo de propagande largement diffusée montrant une « effrayante reconstitution de l’attaque ».

Le maître d’œuvre de l’attaque du Cole a certainement remarqué la passivité américaine. En février 2001, les renseignements recueillis par les États-Unis donnaient à penser que Ben Laden s’était plaint à plusieurs reprises de l’absence de représailles de la part des États-Unis. Selon une source, Ben Laden souhaitait que les États-Unis attaquent, et « si ce n’était pas le cas, il était prêt à lancer quelque chose de plus gros ».

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Traduction de Magali Marc (@magalimarc15) pour Dreuz.info.

* Warren Bass est rédacteur en chef du Wall Street Journal

Source : Wall Street Journal

 

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