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Publié par Gaia - Dreuz le 20 janvier 2019

Pour les soignants, l’ampleur des blessures physiques observées lors des manifestations des gilets jaunes est inédite.

Antoine et Frédéric ont chacun eu une main arrachée à Bordeaux. Jérôme, Fiorina, Patrick et Alexandre ont tous les quatre perdu un oeil. Quant à Florent et Geoffrey, ils sont désormais défigurés. Leur point commun, au-delà des sutures et des bandages : tous ont été blessés ces dernières semaines lors des manifestations des gilets jaunes. L’IGPN – la police des polices – a reçu 200 signalements sur sa plate-forme et a été saisie par la justice à 78 reprises.

Sur les réseaux sociaux, les vidéos de CRS en action se multiplient, tout comme les photos et témoignages de blessés. Aux premières loges de ce triste spectacle, les soignants, qui chaque week-end de manifestation pansent les plaies de dizaines de victimes. Les passages aux urgences s’intensifient régulièrement les samedis, jours de rassemblement de ce mouvement social inédit. Témoins d’une situation sans précédent, ils craignent, non pas d’être débordés, mais bien de devoir faire face à de plus en plus de cas graves.

Une centaine de blessés graves

Mi-décembre, Amnesty international alertait déjà contre un « usage excessif de la force lors des manifestations des gilets jaunes ». Selon l’Intérieur, 1800 manifestants et 1000 membres des forces de l’ordre ont été blessés au cours des neuf premiers actes de la révolte populaire. Le ministère ne distingue pas les cas graves des autres car « il est impossible de qualifier la nature des blessures », assure-t-on à Beauvau.

Du côté des militants, une comptabilité non officielle est mise à jour. Sur sa page Twitter, le documentariste engagé David Dufresne relaie le signalement de plus de 300 blessés graves. Dans cet hospice 2.0, il répertorie mains arrachées, mâchoires brisées et yeux crevés. Sur les réseaux sociaux, des pontes de la médecine comme le Professeur Lantieri -spécialiste de la greffe de visage- dénoncent aussi cette vague de mutilation hors norme, toujours difficile à quantifier.

Selon le collectif « Désarmons-Les », les forces de l’ordre auraient grièvement blessé 98 personnes ces deux derniers mois. Un ordre de grandeur proche de ce que constatent, sur le terrain ou dans les hôpitaux, les services d’urgence amenés à soigner ces manifestants.

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Le résultat « n’est pas beau à voir »

« Certaines journées ont provoqué un nombre de passages aux urgences supérieur à la moyenne, en particulier à Paris, notamment lors de l’acte IV [le 8 décembre 2018] », souligne Christophe Prudhomme, urgentiste au SAMU 93. Pour faire face à l’afflux de blessés, l’hôpital Cochin, dans le 14e arrondissement, a ainsi mis en place des mesures d’exception, afin de permettre aux urgences de continuer à tourner malgré les épidémies et le manque de personnel.

« Nous devons rester disponibles en cas de besoin », explique le docteur François Lecomte, qui précise qu’un plan d’urgence est également prévu en cas d’attaque terroriste, un jour de manifestation. « Nous avons renforcé le SAMU de Paris et les pompiers. Les associations de secouristes ont aussi multiplié leurs effectifs par deux, voire par trois », complète Patrick Pelloux, président de l’association des médecins urgentistes de France. Malgré l’afflux, pas de panique au bloc. « Certains hôpitaux, à proximité des lieux de rassemblements, ont vu arriver un nombre conséquent de blessés. Mais ça n’a pas provoqué de catastrophe. Nous n’avons pas été totalement débordés, confirme son confrère, le Dr Prudhomme. En revanche, le nombre de blessés graves a augmenté au fil des semaines. Il commence à être très conséquent. » Et le résultat « n’est pas beau à voir », assure le soignant.

« Il y a des lieux prévus pour manifester, avec des parcours protégés. Les rassemblements spontanés, eux, sont beaucoup plus violents », observe François Lecomte. Mutilations, blessures à la tête, lésions fonctionnelles importantes – notamment intracrâniennes, comme à Bordeaux où un gilet jaune a été placé en coma artificiel la semaine dernière – et séquelles permanentes… Face à la gravité des cas, il est temps d’alerter sur les moyens de défense utilisés par la police, inappropriés selon lui. « En termes de santé publique, nous constatons un usage disproportionné de la force. La police doit s’adapter si on ne veut pas encore voir le nombre de blessés graves augmenter. »

Le Flash-Ball au coeur des préoccupations

Selon Libération, les tirs de Flash-Ball (ou « lanceur de balles de défense » dans leur dernière version) sont impliqués dans 60 des cas graves répertoriés au 11 janvier. Les grenades de désencerclement (9 cas) et les grenades lacrymogènes (2 cas), complétant le tableau. Face à « l’évidence » de la dangerosité des tirs de Flash-Ball, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, réclame que le gouvernement prenne des dispositions et suspende son utilisation. Avant lui, dès 2016, des médecins du CHU Pellegrin de Bordeaux alertaient déjà sur la dangerosité de cette arme dite « non-létale ». Mais pour le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, il y aurait « beaucoup plus de blessés » si elle n’était pas utilisée.

D’autant que la tête est par ailleurs touchée – les enquêtes détermineront si elle était réellement visée – dans la majeure partie des cas (67 personnes) contre 8 personnes blessées à la main et une au pied. « La tête est tout de même quelque chose de très fragile. Au niveau de la face, des projectiles à haute vélocité ne peuvent que provoquer des dégâts », confirme l’urgentiste Christophe Prudhomme. Les policiers ciblent-ils volontairement le visage des manifestants – ce qui est interdit – ou ne maîtrisent-ils que partiellement ces armes ? « Que ce soit volontaire ou un signe d’incompétence, ça pose problème », tranche le médecin, qui voit défiler « des citoyens lambda, pas des délinquants » dans sa salle d’attente.

Les « street medics » en renfort

Pour lui, l’ampleur des dégâts physiques est inédite. « Je travaille depuis les années 1980 dans ce secteur et c’est la première fois que je vois autant de blessés graves lors d’un mouvement social. » Sur ce point, ni la loi Travail, pourtant perçue comme particulièrement violente à l’époque, ni les manifestations étudiantes de ces quarante dernières années n’égaleraient celles des gilets jaunes.

Sur le terrain, une aide informe s’est aussi organisée: les « street médics » – des manifestants secouristes souvent équipés de matériel d’urgence dont certains sont formés au secourisme – gèrent une partie des premiers soins ainsi que les blessures superficielles. Munis de désinfectant, bandages et sérum physiologique, ils parcourent les manifs un peu partout en France chaque samedi. « Cela évite que les patients dont les blessures sont les moins graves ne se rendent aux urgences, où ils craignent d’être fichés », analyse l’urgentiste.

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Doit-on s’attendre à une aggravation de la situation ? Pour Patrick Pelloux, le plus inquiétant, ce ne sont pas les prochaines manifestations des gilets jaunes, mais la potentielle tenue d’une marche en soutien à Emmanuel Macron – annoncée fin décembre pour le 27 janvier. « Cela risque de rameuter ses opposants, les gilets jaunes notamment. Et si les gens commencent à se taper dessus, entre eux, là on risque d’être réellement débordés. »

Source : Lexpress

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