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Publié par Gaia - Dreuz le 17 mars 2019

« J’ai fait une énorme faute et maintenant, je ne sais pas comment me repentir », déclare Khadija, une Tunisienne qui a quitté l’EI pendant la bataille de Raqqa en 2017 (MEE/Stéphane Kenech)

Source : Middleeasteye

Baghouz est inépuisable. Chaque jour, un flot de centaines de civils et de membres de l’État islamique (EI) quittent le dernier bastion du groupe en Syrie. « Il y a encore des milliers de personnes cachées dans les tunnels.

« Les Français représentent la troisième plus grande population », déclare une Irakienne, dont la voix est entrecoupée par les tirs de roquette des Forces démocratiques syriennes (FDS), perçant le ciel du plateau désertique.

Cette femme âgée de 38 ans, elle-même épouse d’un combattant de l’EI, vient de fuir avec ses deux enfants les combats finaux menés par les FDS avec l’appui de la coalition internationale dirigée par les États-Unis.

« Les femmes étrangères étaient les pires, même pires que les hommes »

– Une yézidie fuyant Baghouz

Après une fouille minutieuse, les FDS la parquent avec deux Françaises dans une des bétaillères qui servent à évacuer le corridor de civils vers le nord.

L’une d’entre elles, Julie, originaire de Lyon, témoigne : « Je suis arrivée en Syrie en 2012. Ce qui m’a poussée à venir, c’est la politique de [l’ancien président] Nicolas Sarkozy et la question de la laïcité. On ne pouvait pas pratiquer l’islam comme on le souhaitait. »

La jeune femme, âgée d’une trentaine d’années, n’aborde aucunement les exactions ou les attentats commis par l’EI. Au même moment pourtant, des victimes directes, yézidies, sortent de Baghouz. « Les femmes étrangères étaient les pires, même pires que les hommes », livre l’une d’elles à MEE.


Julie, Française ayant rejoint l’EI en 2012, et son fils, transférés de Baghouz au camp d’al-Hol (MEE/Stéphane Kenech)

Chez la jeune Française, aucun regret ne transparaît. Ce qui lui tient à cœur est, comme avant son départ, sa vision et sa mise en pratique de l’islam. « Je ne voulais pas que mes enfants apprennent la théorie du singe [l’évolution de Darwin] en France, mais que nous sommes des enfants d’Allah, en Syrie ».  

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Elle a rapidement compris toutefois que ce n’était pas sous le « califat » que ses enfants seraient éduqués : « Finalement, mes enfants ne sont pas allés à l’école, j’ai perdu deux filles lors de bombardements, et j’ai fini par mendier à Baghouz. »

Aujourd’hui, Julie « souhaite vivre pleinement [s]a religion et [s]’installer en terre d’islam, au Maroc par exemple ».

Le « micro-califat » des camps

Cependant, c’est dans le camp d’al-Hol, dans la région de Hassaké, que Julie est emmenée, pour une durée indéterminée. Les autorités françaises n’ont pas encore récupéré leurs ressortissants et restent toujours silencieuses sur le sujet.

« Je ne voulais pas que mes enfants apprennent la théorie du singe [l’évolution de Darwin] en France, mais que nous sommes des enfants d’Allah »

– Julie, française

Al-Hol, qui accueille des civils et notamment des familles de combattants de l’EI ayant fui les combats, est aujourd’hui surpeuplé. Outre l’arrivée soudaine en novembre 2016, lors de l’offensive menée par l’armée irakienne contre l’EI, de 927 réfugiés de Tall Afar et de Mossoul, le camp abrite désormais les réfugiés des batailles de Deir ez-Zor et, aujourd’hui, de Baghouz.

Femmes et enfants représentent 90 % des nouveaux venus, pour un total de plus de 65 000 personnes, un nombre rapidement évolutif.

Outre des conditions de vie difficiles, il s’y forme, selon des témoignages recueillis sur place, un « micro-califat ». Les femmes de l’EI les plus radicales, récemment arrivées de Baghouz, vont jusqu’à brûler les tentes de celles qu’elles sentent se détacher de l’idéologie du groupe.

D’autres camps ont été les témoins de ce phénomène de retranscription des systèmes internes à l’État islamique, comme ceux de Roj ou Aïn Issa. Ils accueillent, depuis le début du déclin territorial de l’EI en Syrie, des milliers de civils, y compris des familles de combattants du groupe.

Dans le camp de Roj, à une trentaine de kilomètres de la frontière irakienne, enserré d’effluves de puits de pétrole, les femmes de l’EI – surnommées « les réfugiées de Daech » par les autorités kurdes – ne sont pas séparées des autres civils. Lorsque MEE a visité le camp en septembre 2018, Sophia, une Belge de 45 ans, y résidait avec une de ses filles depuis un an et demi. Son aînée, majeure, extrêmement radicalisée, avait choisi de rester avec l’EI.

Sophia s’est rendue en Syrie en 2014 sans mari, à bord d’un avion de ligne desservant Gaziantep, ville turque située à proximité de la frontière avec la Syrie, depuis Bruxelles. « Là-bas, on est venus nous chercher pour nous amener jusqu’à Jarablous, puis Raqqa. J’ai ensuite passé un an à Manbij, et au moment de la reprise de la ville, nous sommes retournées à Raqqa », se souvient-elle.

Pourquoi ce départ vers la Syrie ? « Daech a vendu un super projet social à ma fille aînée, alors âgée de 24 ans. Puis je me suis rendu compte du piège une fois ici. À Manbij, j’évitais les Français, compliqués et dangereux. Ils cherchent toujours à porter plainte au tribunal islamique, sont peu instruits et aiment à regarder les sévices ».  

« Certaines femmes, comme les Françaises, exercent d’énormes pressions sur les autres […], maintiennent l’ordre originel de Daech. Elles devraient rester en Syrie, ne pas être rapatriées, car elles sont vraiment très dangereuses »

– Sophia, belge

Sophia affirme avoir été particulièrement marquée par les femmes. « Pour fêter les attentats en Europe, elles donnaient des bonbons aux enfants. Dans les madafa [lieu réservé ​à l’accueil des invitées], les femmes célébraient cela. Des crapuleuses », lance-t-elle.   

Sophia surnomme désormais le règne de l’EI « la planète des singes ».

Elle se remémore sa fuite : « À Raqqa, il y avait des dissidents et des personnes qui avaient peur des bombardements. Les Kurdes [des FDS] avançaient. Ma fille enceinte a fui de l’autre côté de l’Euphrate [vers Hajine] pour continuer avec Daech. Moi j’avais peur, et je voulais partir depuis un moment. Il faut 5 000 dollars pour les quitter, et trouver une personne de confiance. Alors je me suis rendue aux Kurdes. »

Lorsqu’elle parvient finalement à quitter le fief de l’EI, pris en étau armé, et arrive au camp de Roj, elle dit cependant y retrouver « un petit califat », cette fois-ci contrôlé par les femmes, un véritable « matriarcat ».

« Finalement, ce que je voulais quitter, je le vis ici, au camp de Roj », résume-t-elle.

« Certaines femmes, comme les Françaises, exercent d’énormes pressions sur les autres, elles sont toujours à deux, elles nous contrôlent, maintiennent l’ordre originel de Daech. Elles devraient rester en Syrie, ne pas être rapatriées, car elles sont vraiment très dangereuses », estime-t-elle.

Rédemption et dissimulation

Pourtant, lorsque l’on parle avec ces supposées « djihadistes », beaucoup expriment un certain repentir. De fait, l’EI a laissé sortir des femmes qui ont intégré un discours lissé, de rédemption, pour permettre leur réintégration. Et qui seront, certains le craignent, des bombes à retardement.

À l’image de Julie, qui semblait pourtant très endoctrinée à sa sortie de Baghouz. « Je sais que je risque dix ans de prison en France, ça m’a servi de leçon. Aujourd’hui, j’apprends de mes erreurs », déclarait-elle d’un ton assuré.

Même son de cloche du côté de Delia, une Allemande de 35 ans rencontrée dans le camp de Roj. Son mari est à Dayrik (al-Malikiyah) dans une prison pour les hommes de l’EI, en instance de jugement.

« Je peux comprendre que les Occidentaux aient peur de Daech, j’ai mis les pieds dedans et j’ai honte. Aujourd’hui, je ne veux pas à avoir à porter le nom de ‘’femme de Daech’’ », affirme-t-elle.

Elle poursuit, la voix lasse : « Quand je suis arrivée, il n’était pas interdit de venir en Syrie. Au camp, ils savent qui est bonne ou pas, mais on nous laisse mélangées. Certaines ne veulent pas dire qu’elles sont allemandes, elles se dissimulent, car elles veulent continuer à se battre. »

« Je peux comprendre que les Occidentaux aient peur de Daech, j’ai mis les pieds dedans et j’ai honte »

– Delia, allemande

Un discours qui s’entend dans d’autres camps visités par MEE, comme à Aïn Issa, dans le centre de la Syrie. Ce camp a accueilli, au moment de la bataille de Raqqa, des milliers de civils, notamment des femmes mariées à des combattants de l’EI ou leurs veuves.

L’une d’elles, Khadija, rencontrée en décembre 2017, gérait les interviews comme les rendez-vous médicaux des enfants. « J’ai fait une énorme faute et maintenant, je ne sais pas comment me repentir », déclarait dans un français parfait cette jeune Tunisienne de 28 ans.

« Je suis déçue par Daech, par Abou Bakr al-Baghdadi, qu’on n’a jamais vu, c’était un mensonge, un piège. Daech, c’est un jeu ».

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Quel avenir pour les enfants ?

Si les degrés d’implication de ces femmes dans les crimes de l’EI sont incertains, et les preuves difficiles à recueillir pour les autorités qui en ont la charge, qu’en est-il des enfants, à qui elles peuvent transmettre les dogmes ?

Les plus jeunes, qu’ils soient de nationalité étrangère ou apatrides, vivent dans des conditions difficiles, isolés, dans des camps, victimes silencieuses d’un choix parental.

Certains d’entre eux, à Aïn Issa par exemple, semblent désarçonnés, totalement sous emprise, criant « koufar » (infidèles), l’index levé en signe d’allégeance à l’EI, et s’agitant frénétiquement à la vue de journalistes.


Un combattant des FDS montre sur son téléphone portable une photo d’enfants de membres étrangers français ? de l’EI faisant le symbole de l’allégeance au groupe (MEE/Stéphane Kenech)

Pour Nesrin Abdullah, porte-parole des YPJ, organisation militaire kurde membre des FDS, la gestion de l’après Baghouz s’annonce particulièrement complexe.

« Si on n’arrive pas à les éduquer, la génération future va poser un problème a posteriori. Les femmes risquent de les élever dans un élan de revanche. Et une autre guerre est prévisible »

– Nesrin Abdullah, porte-parole des YPJ

« Les familles de Daech dans nos camps sont originaires de 49 pays. Que va-t-on en faire ? Si on n’arrive pas à les éduquer, la génération future va poser un problème a posteriori. Les femmes risquent de les élever dans un élan de revanche. Et une autre guerre est prévisible », déclare-t-elle à MEE dans sa base de Qamishli.

Une crainte partagée par les pays occidentaux d’où sont originaires ces familles, comme la Belgique, un des premiers pourvoyeurs, avec la France, de membres étrangers de l’EI.

« Un parlementaire belge, Georges Dallemagne, est venu rendre visite aux femmes », se remémore Sophia. « Ils ont vu tellement d’horreur qu’ils nous prennent tous pour des monstres. »

Fin décembre, un juge a exhorté l’État Belge, en référé, à rapatrier six enfants de membres de l’EI, une décision invalidée par la cour d’appel de Bruxelles fin février. 

« Le BND, le service de renseignements allemand, est venu deux fois discuter avec moi », confie à son tour Delia. « Ils ne m’ont donné aucun espoir de retour, même pour mes enfants, dont trois sont nés en Syrie. Je veux pourtant un avenir radieux pour eux, même si je dois m’en séparer. »

Le statut de ces familles est aujourd’hui totalement opaque. Selon les autorités des pays d’origine, les prises en charge diffèrent, sans que l’Europe n’ait établi une quelconque ligne directrice.

En attendant, ce sont les Kurdes qui en ont la gestion, bien qu’ils ne forment pas un État reconnu par la communauté internationale. « Un fardeau », selon Nesrin Abdullah, appesanti par l’épée de Damoclès du retrait prochain de l’essentiel des troupes américaines.

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