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Publié par Abbé Alain Arbez le 9 avril 2019

En 1990, le pape Jean Paul II déclare : « Il est bien difficile de comprendre le sens de l’eucharistie si on ne connaît rien de la première alliance ! ». 

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Rien d’étonnant à cela, lui qui avait déjà dit : « Qui rencontre Jésus Christ rencontre le judaïsme ». Voilà une clé essentielle de compréhension de ce qu’est l’eucharistie, c’est à dire la messe, la cène. Il est vrai que – pendant la célébration, lorsque Jésus dit : (Matthieu 26.27) « Buvez-en tous, ceci est mon sang, le sang de l’alliance qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés » nous risquons d’oublier quil cite les paroles de Moïse 1250 ans avant lui : (livre de l’Exode 25.8 : « Moïse ayant pris le sang, le projeta sur le peuple et dit : ceci est le sang de l’alliance que le Seigneur a conclue avec vous et qui vous engage ». C’est précisément au cours d’une commémoration de la Pâque juive que Jésus a institué l’eucharistie, et ce geste est devenu transmissible pour ses disciples. Les apôtres ainsi institués ignoraient qu’ils célébraient une « eucharistie », puisque ce mot grec n’a été utilisé que bien plus tard, après l’ouverture aux païens hellénisants. La prière s’appelle alors initialement en v.o. la tefilah, c.a.d. le lien avec Dieu, dans laquelle s’inscrit laberakha, la bénédiction. Dans le « repas du Seigneur » elle devient toda, c.a.d. reconnaissance envers Dieu, ou : action de grâces (eucharistein).

Cela nous amène à constater que Jésus puise essentiellement dans sa tradition hébraïque pour personnaliser son « mémorial », c.a.d. le zakhor, et il dit précisément : « vous ferez cela en mémorial de moi » (et non pas  « en mémoire de moi » traduction française ambiguë, car elle évoque plutôt un souvenir, et c’est un contresens dans le judaïsme de Jésus de Nazareth). L’anamnèse, mot grec – souvent rendu par souvenir ou mémoire en français – traduit en fait l’hébreu zakhor, mémorial, ce qui signifie clairement se rendre contemporain de l’événement que l’on commémore. Lorsque les juifs célèbrent la Pâque, ils revivent l’événement salvateur comme s’ils y avaient eux-mêmes été présents. Ce n’est pas une évocation du passé, c’est une réactualisation au présent, ce qui réactive dans la vie d’aujourd’hui tout ce qui est arrivé des siècles auparavant. De même, « faire mémoire du Saint nom de Dieu », le D d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, c’est permettre à Dieu de se rendre présent à nous, et c’est comprendre, (comme l’explique d’ailleurs Jésus dans une controverse avec les Sadducéens), qu’il est non pas le Dieu du passé, le D des morts, mais le D des vivants, le D qui éclaire l’aujourd’hui de notre temps terrestre.

Faire mémorial de la Pâque, c’est la revivre au présent. Faire mémorial de la cène, c’est devenir contemporain de l’événement pascal du Golgotha, et non pas se souvenir d’un grand homme du passé !

Ce que signifie l’alliance, dans la Bible :

L’alliance avec Abraham est le lancement d’une relation de confiance et de dialogue, il y a promesse, mais le contrat complet se réalise avec Moïse. En effet, le peuple issu d’Abraham se retrouve en situation d’échec. En Egypte, il est esclave et il ne peut pas assumer sa liberté sur la terre que Dieu lui a promise. On passe donc à l’étape suivante : Moïse reçoit la révélation du vrai visage du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob sur le mont Sinaï. Au buisson ardent, (Ex 3.1) avec une flamme qui brûle sans détruire, il y a un message : « J’ai vu la misère de mon peuple, je suis résolu à le délivrer » (et la tradition juive résume ainsi cet épisode : dans la Genèse, les premiers mots de la Bible sont : « au commencement Dieu crée…bereshit bara ». En inversant les syllabes, cebereshit devient au Sinaï « berit esh » ce qui signifie : alliance de feu !).

Le Dieu créateur se révèle aussi comme le Dieu sauveur, (qui se dit Yehoshua) Il répond à Moïse : « Je serai qui je serai » = Eye asher ayé ! » Et on lit dans Ex 3.12 : son nom sera son mémorial…En d’autres termes, le nom, c’est à dire la « présence » de D, est toujours actuelle, il suffit de l’invoquer, il nous est présent. En effet le chemin de libération des enfants d’Israël doit conduire à la conclusion de l’alliance, c’est la sortie d’Egypte, le grand passage de la mort à la vie par les eaux de la mer, c’est la Pâque régénératrice. C’est au Sinaï sur la sainte montagne que se conclut l’alliance avec Dieu, avec la transmission des 10 commandements.

Depuis le Sinaï, c’est un objet mobile, le mishkan, l’arche d’alliance, qui contient le tabernacle = la « tente de la demeure » abritant les 10 paroles, signe de la présence réelle de Dieu à son peuple ; on lit en Ex 25.22 : « C’est là que je te rencontrerai » Le mishkan est de même racine que la shekhinah qui signifie la présence divine. Tabernacle, présence réelle, ces termes nous parlent, dans notre culture eucharistique ! Cela d’autant plus que l’arche d’alliance est l’objet le plus sacré de l’ancien testament, parce qu’il renferme trois réalités directement liées à ce qui sera l’eucharistie : la Parole de Dieu sur des tables de pierre, un vase rempli de manne (pain vivant descendu du ciel), et le rameau sacerdotal d’Aaron, une branche d’amandier qui avait fleuri et porté du fruit signe de la prêtrise.

Dans l’histoire sainte, il y a la période de l’exil à Babylone, puis le retour à Jérusalem. C’est un nouveau départ pour le peuple ; alors Esdras fait relire la totalité des rouleaux de la Loi de Moïse, et cette assemblée refondatrice, dans une prière pénitentielle, demande pardon pour ses infidélités à l’alliance avec Dieu. C’est précisément dans cette sensibilité de restauration de l’alliance et de repentance des péchés que Jésus – à la suite des prophètes – inscrit son action personnelle, qui va déboucher sur le mémorial eucharistique et sur le sacrement de réconciliation issu du Yom Kippour. Au début de chaque messe, on aura un temps pénitentiel, devenant par la suite Kyrie Eleison.

Cela nous aide à comprendre que le sens de la première alliance n’est pas aboli par son renouvellement dans le sacrifice de Jésus. Ce n’est pas une sorte de préhistoire préfigurative qui perdrait toute signification propre après la passion de Jésus. Puisque dans le dernier repas de Jésus, nous constatons qu’il y a la commémoration de la Pâque juive qui reste entièrement valide, et l’instauration de la Pâque du Messie qui s’inscrit en elle pour en faire rebondir le sens salvifique sur les générations à venir.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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