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Publié par Magali Marc le 7 mai 2019

Selon Amir Taheri, en se comportant comme une secte, les mollahs ont échoué à créer un État de droit iranien.

Pour les lecteurs de Dreuz, j’ai traduit cet article de Amir Taheri paru le 5 mai sur le site du Gatestone Institute.


L’Iran et l’histoire de deux échecs

En novembre dernier, l’Université de Westminster à Londres a organisé un séminaire sur un thème séduisant : Un plan B pour l’Iran est-il possible ?

Dans sa forme la plus simple, l’argument principal était que 40 ans après la Révolution islamique, l’élite dirigeante menée par le clergé se comportait toujours comme une secte plutôt que comme un État, empêchant ainsi l’Iran de se comporter comme une nation normale avec ses qualités et ses défauts.

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Pour la thèse que j’ai proposée, j’ai puisé dans les enseignements de plusieurs historiens iraniens classiques, notamment Abul-Fazl Beyhaqi (mort en 1077). Retraçant la voie par laquelle les Ghaznavids, une tribu guerrière turque, avaient pris le pouvoir en Iran et établi une dynastie, Beyhaqi a identifié cinq étapes.

  1. La première étape est celle de la «conquête» lorsque Saboktakin, le chef-guerrier, s’est emparé d’une partie du territoire afin de s’en servir comme base pour les futurs épisodes de son aventure.
  2. Dans l’étape suivante, dite de « domination », la tribu conquérante s’impose comme la force dominante sur le territoire conquis.
  3. L’étape suivante est connue sous le nom de « prise de contrôle » et voit la nouvelle élite dirigeante fixer l’ordre du jour dans toute la région saisie, et empêcher les rivaux présumés de la contester sur des questions majeures.
  4. La quatrième étape est celle de la « gouvernance ». Le pouvoir conféré – grâce à la « prise de contrôle » – est utilisé pour arbitrer entre des intérêts et des programmes divers, souvent contradictoires, d’une manière qui assure un minimum d’ordre public et l’élimination de la menace d’une guerre civile.
  5. La cinquième étape, le niveau le plus élevé, est celle de l’« État de droit », qui devient possible lorsque la société est habituée à la primauté du droit, quelle que soit la qualité du droit en vigueur, et respecte la primauté des institutions de l’État en tant que représentations de la volonté et de l’intérêt publics.

Ainsi, la création d’un « État » est-elle considérée comme le but suprême de la politique et la condition sine qua non de ce que l’on pourrait appeler la civilisation.

Au XIXe siècle, certains intellectuels musulmans, dont beaucoup avaient des antécédents cléricaux, ont identifié l’échec de la « oummah » islamique dans le développement des structures de l’État comme étant la principale cause du déclin de l’Islam et de sa domination finale par les puissances occidentales.

Les élites dirigeantes du monde islamique, y compris même les bâtisseurs d’empire tels que les Ottomans et les Safavides, ont progressé au cours des quatre premières étapes décrites ci-dessus, mais n’ont jamais atteint la cinquième étape, c’est-à-dire la création d’un véritable « État » fondé sur l’État de droit. Il en va de même pour la plupart des nations islamiques actuelles. Dans de nombreux cas, ce qu’elles présentent est une caricature de l’État dans le sens voulu par les historiens classiques musulmans.

Dans certains cas, comme ceux de l’« émirat » taliban en Afghanistan, les « califats » de Boko Haram en Afrique de l’Ouest et d’ISIS en Irak et en Syrie, le processus s’est arrêté à la deuxième étape (domination) ou à la troisième (prise de contrôle). Mais qu’en est-il de « l’imamat » créé par l’ayatollah Ruhollah Khomeini en Iran ? Par ce qui a pu être une coïncidence, il semble que le « Guide suprême » de la République islamique, l’Ayatollah Ali Khamenei, ait pu lire certains des textes que j’avais relus l’hiver dernier.

Dans ce qu’il appelle « un guide pour la nouvelle civilisation islamique », publié en mars dernier, il affirme que la révolution khoméiniste a réussi les quatre premières étapes de la conquête, de la domination, du contrôle et du gouvernement de l’Iran, mais a échoué dans la cinquième étape qui est la création de l’État. Pourtant, il soutient que sans la construction de véritables structures étatiques, il serait incapable de réaliser son rêve de créer « la nouvelle civilisation islamique » dans le délai de quatre décennies qu’il s’est fixé.

Dans 40 ans, Khamenei sera peut-être encore là pour évaluer le succès ou l’échec de son projet pour l’humanité sous son État idéal.

Pour ma part, comme je doute d’être encore là pour interjeter un «je vous l’avais bien dit», mieux vaux affirmer d’emblée qu’en ce qui concerne la création de structures étatiques adéquates, le mouvement khoméiniste ne fera probablement pas mieux que la Qarametah, le Thwarat al-Zanj (rébellion des esclaves noirs en Irak en 869) et le Hashasheen d’Hassan al-Sabah sans parler du mollah Abdul-Rahman au Somaliland, Akhund Abdul-Ghafour dans le Swat, Muhammad Ahmad dans l’île d’Aba, et plus récemment le mollah Omar et Abubakr al-Baghdadi.

L’histoire de l’islam regorge de cas où une tribu, un groupe ou même un leader charismatique ont utilisé la religion comme point de ralliement au service d’un projet politique. Mais ceux qui ont réussi au-delà des deux ou trois premières étapes l’ont fait en remettant la religion à sa place et en passant aux dernières étapes du progrès vers l’État. Dans certains cas, cette « remise à sa place » a pris la forme de massacres d’anciens alliés. Dans d’autres cas, l’objectif a été atteint par la réforme, la redéfinition des rôles et, comme souvent dans l’histoire islamique, la corruption pure et simple.

Dans le meilleur des cas, on s’est rendu compte de part et d’autre que la confusion de l’espace politique avec l’espace religieux était mauvaise pour les deux. Il ne s’agit pas d’adopter la « laïcité », quoi que cela signifie ou, pire encore, de soumettre la religion à l’État comme ce fut le cas en Turquie kémaliste.

En Iran des années 1930, un groupe d’intellectuels a tenté de guider la nation vers un État moderne, non pas en enfermant la religion dans un ghetto mais en la persuadant et, au besoin, en la contraignant à connaître sa place et à jouer son rôle propre, nécessairement limité, dans la société en abandonnant ses ambitions totalitaires. Le projet a fonctionné et a permis à l’Islam de prospérer dans sa sphère propre tandis que l’Iran se refondait en un État-nation moderne.

Aujourd’hui, quatre décennies après la prise du pouvoir par les khoméinistes, l’Iran ne peut se comporter comme un État-nation alors que l’islam, dans sa version chiite iranienne, a subi un revers historique.

Khamenei a admis son échec à créer un véritable État. Et le grand ayatollah Abdullah Jawadi Amoli, l’un des plus hauts dignitaires religieux chiites d’Iran, a signalé un échec tout aussi important sur le plan religieux : « Au cours des 40 dernières années, le Séminaire de Qom n’a pas produit un seul livre qui puisse être considéré comme une référence », a-t-il déclaré lors d’une conférence de séminaristes chevronnés, le mois dernier. « Si on nous enlève le séminaire Nadjaf, il ne nous reste rien. » (NdT: Nadjaf, en Irak, est le quatrième lieu saint chiite, derrière La Mecque, Médine et Jérusalem).

Le khomeinisme a produit deux perdants : L’Iran en tant que nation et le chiisme en tant que foi.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Traduction de Magali Marc (@magalimarc15) pour Dreuz.info.

*Amir Taheri a été rédacteur en chef du quotidien Kayhan en Iran de 1972 à 1979. Il a travaillé ou écrit pour d’innombrables publications, publié onze livres. Il est chroniqueur pour Asharq Al-Awsat (un important quotidien panarabe créé en 1978 à Londres), depuis 1987.

Source : https://www.gatestoneinstitute.org/14180/iran-two-losers

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