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Publié par Abbé Alain Arbez le 13 mai 2019

En parcourant aujourd’hui ces immenses périmètres de la mort, que sont les camps d’Auschwitz-Birkenau, on se sent, humainement parlant déjà, profondément bouleversé à la simple évocation de ce à quoi ont servi ces lieux de malédiction. Mais aussi, spirituellement scandalisé, pour autant que l’on soit conscient d’une part, de ce qu’a été l’histoire tourmentée du peuple juif à travers les siècles, et d’autre part des responsabilités insoutenables des Eglises chrétiennes dans une haine antijudaïque, instrumentalisée par le troisième Reich, et devenue le gigantesque système mortifère que l’on sait.

Et lorsque l’on traverse les lieux et la mémoire d’Auschwitz, le froid ressenti n’est pas qu’extérieur. De ces étendues de nulle part, quadrillées de barbelés et de miradors, montent encore les sanglots, les cris, les râles… comme s’il nous était chuchoté au coeur ce qu’ont pu être les derniers instants effroyables de ces centaines, et centaine et centaines de milliers d’enfants, de femmes, d’hommes, jeunes et âgés, déversés par trains entiers et jetés là, dans la gueule du monstre, simplement parce qu’ils étaient juifs.

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Devant cette toute-puissance du néant, certains ont déjà posé la question : Dieu était-il présent à Auschwitz ? Pourrait s’y ajouter le second versant de la même question : l’homme était-il à Auschwitz ?

Cette interrogation résonne encore de nos jours, car la marche des événements du monde et les nouvelles menaces qui pèsent auraient de quoi nous faire douter de la présence de Dieu comme de la présence de l’homme.

Cette énigme existentielle nous fait rejoindre, dans le Premier Testament, les sentiments désespérés d’Elie, alors qu’il se retrouve, isolé dans la montagne, confronté à une sombre conjoncture, où l’idolâtrie et le paganisme semblent engloutir tout ce que Yahvé a promis à son peuple Israël.

Et dans le livre de Job, 42.7, on voit des personnages bien intentionnés qui critiquent la révolte de leur ami anéanti par l’adversité, voulant, au fond, justifier la souffrance de Job pour des raisons divines ; mais – coup de théâtre – Dieu lui-même les réprimande de lui faire endosser ce rôle…

C’est pourquoi il est si important, pour nous tous, de nous tenir attentifs face à ce mystère d’iniquité qui a frappé le peuple juif d’Europe lors de ce qu’on a appelé la Shoah, la mort organisée de façon industrielle par une politique foncièrement antisémite et ivre de pouvoir sur la vie et la mort de millions de personnes.

« Nous avons absolument besoin, pour l’avenir, de connaître l’histoire vraie de cet enfer construit par les nazis », déclarait la philosophe Anna Harendt, après l’arrivée des troupes soviétiques dans le camp d’Auschwitz et la découverte de l’horreur totale.

Grâce aux survivants, transmetteurs de mémoire, mais aussi à partir de documents laissés par les tortionnaires, le monde civilisé a pu prendre la mesure de ce qui avait été infligé aux malheureuses victimes de cette extermination ciblée. On a alors compris combien la Shoah concerne le peuple juif dans sa vocation spécifique, mais aussi tout être humain vivant sur cette terre ; et elle concerne, bien entendu, les chrétiens dans leur responsabilité, leur identité, leur raison d’être.

Dans cette nuit obscure où s’estompent, en même temps, la présence de Dieu et la présence de l’humain, il est bon de réentendre cette invocation dite par Elie Wiesel : « Béni sois-tu, Israël, pour ta foi en Dieu malgré Dieu. Béni sois-tu, Israël, pour ta foi en l’homme malgré l’homme. Béni sois-tu, Israël, pour ta foi en Israël, malgré les hommes et malgré Dieu ! »

A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Churchill affirmait : « Nous nous trouvons face à un crime sans nom ». Sans nom. Alors un mot nouveau : «génocide», est créé, après Auschwitz, pour exprimer l’inexprimable. C’est un juriste américain, Raphael Lemkin, qui élabore le concept de génocide.

Pour tuer un homme, la haine suffit. Pour en tuer des millions, une organisation est nécessaire. Ainsi, a eu lieu la destruction massive d’êtres humains, anéantis seulement pour ce qu’ils étaient : des juifs.

Hitler voulait, en effet, que le monde soit judenrein, épuré des juifs, en raison du message biblique, qu’il détestait autant que les fils d’Israël eux-mêmes. Le pape Jean-Paul II a souligné que « à la malignité morale de tout génocide s’ajoute, avec la Shoah, la malignité d’une haine qui s’en prend au plan de salut de Dieu sur l’histoire ».

On aurait aimé que le pape de l’époque, Pie XII, dénonçât, alors, dans les mêmes termes, l’extermination des juifs. On peut même dire, avec le cardinal Doepfner, archevêque de Münich, qu’on était en droit d’attendre de Pie XII une protestation qui n’a pas eu lieu, même si sa sincérité n’est pas en cause.

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En effet, l’antisémitisme nazi procède d’une vision raciste de l’humanité, [considérée comme composée] d’êtres humains supérieurs et d’êtres inférieurs. Le judaïsme était considéré par les nazis comme un danger pour la race aryenne, du fait qu’il avait introduit dans la civilisation occidentale une éthique du respect de la vie, de l’égale dignité des hommes et de la fraternité humaine.

« Les juifs ont inventé la conscience », disait Hitler, et cette morale humaniste était en contradiction avec son idée d’une hiérarchie des races sous domination aryenne.

De ce point de vue, la Shoah n’est pas seulement un génocide, elle est l’acte fondamentalement anti-éthique, car l’éthique juive a sa source dans le monothéisme biblique. Le conflit était donc plus de nature religieuse que de nature raciale, puisque s’affrontaient inexorablement deux conceptions de l’être humain et de l’univers : d’une part, la vision, dont le judaïsme et la tradition judéo-chrétienne sont témoins, et de l’autre, la vision nazie, c »est-à-dire la prétention de construire l’humanité sur le modèle animal, selon la sélection naturelle définie par Darwin.

D’où cette affirmation de Hitler : « L’humanité faisait fausse route ; il n’existe pas de vérité, pas plus dans le domaine de la morale que dans celui de la science. Le mot crime est un reliquat d’un monde dépassé, il faut se fier à ses instincts ».

Pour les nazis, si les Slaves étaient des Untermenschen, des sous-hommes, les juifs étaient, quant à eux, des Unmenschen, des non-hommes. Ce mépris radical ne voyait en eux qu’un poison, un germe d’épidémie, dont il fallait purifier l’humanité, d’où l’utilisation de gaz, sans aucun scrupule : il n’y avait pas de crime, puisque ceux que l’on éliminait n’étaient pas considérés comme des hommes.

Sans rien ôter à la spécificité de la Shoah, perpétrée de 1940 à 1945, on peut évoquer la tragédie survenue, vingt ans auparavant, lorsqu’un million et demi de chrétiens arméniens furent – en raison du fait qu’ils représentaient des êtres de seconde zone, lesdhimmis – méthodiquement massacrés par les Ottomans musulmans, et cela, dans le silence diplomatiquement correct des nations civilisées d’alors; honteuse passivité ouvrant la voie au génocide des juifs, qui allait bientôt suivre. Un juif allemand, Franz Werfel, avait d’ailleurs averti, dès 1933, dans son livre Les 40 jours du Mossa Dagh, que les juifs allaient subir le même sort avec l’arrivée au pouvoir du nazisme. N’oublions pas les termes cyniques employés par Hitler décidant la mise en œuvre de la solution finale : « Wer redet noch von der Armenier ? » Qui parle encore des Arméniens ?…

La Shoah est parfois dénommée « holocauste ». Il semble que ce terme ne soit pas très adéquat pour nommer l’innommable. L’holocauste dont parle le 1er livre de Samuel (7, 9) est un sacrifice où l’offrande faite à Dieu est entièrement brûlée par le feu. Or, la tragédie de la Shoah et de ses millions de corps brûlés est tout sauf un sacrifice agréable à Dieu, tout sauf un événement qui puisse être gratifié d’un sens, humainement ou théologiquement parlant.

Un certain langage a pu, parfois – hélas ! – laisser penser que la Shoah pourrait avoir une fonction dans le plan de Dieu. Comme si l’anéantissement de millions de fils d’Israël pouvait devenir, dans on ne sait quel paradis sadique, un élément de la rédemption du monde. Or, le Dieu de la Bible, celui d’Abraham, de Moïse et des prophètes (le même qu’annonçait Jésus), n’a rien à voir avec les divinités païennes avides de sang et leur alchimie expiatoire morbide.

Cela nous amène à considérer le chemin parcouru par les Eglises chrétiennes dans leur relation au judaïsme depuis le traumatisme de la Shoah. En 1948, la conférence de Seelisberg, d’initiative protestante, contribuait à préparer les bases de l’aggiornamento théologique de Vatican II. L’action remarquable de Jules Isaac, voulant remplacer l’enseignement du mépris par l’enseignement de l’estime, a amené l’Eglise catholique à clarifier ses positions, dans la déclaration Nostra Aetate de 1965. Les notions perverses de déicide et de substitution étaient définitivement dénoncées et abolies. Cette doctrine antijudaïque, bien qu’absente du dogme chrétien originel, s’était insidieusement développée, dès la période patristique, pour aboutir aux humiliations, aux ghettos et aux pogroms durant des siècles.

L’élection de Jean Paul II au siège apostolique de Rome allait accélérer le processus de remise à jour de la position catholique envers les juifs. Il est vrai que Karol Wojtyla avait été évêque du diocèse de Cracovie, dont fait partie le secteur d’Auschwitz. De voyage en conférence et en document officiel, les déclarations du Saint-Siège ont balisé ces vingt dernières années de signes d’espérance et de garanties pour l’avenir.

Les juifs, reconnus comme frères aînés par les catholiques, sont désormais considérés comme partenaires dans l’alliance, en abandonnant toute arrière-pensée de conversion. Il est vrai que la remise en valeur de la judéité de Jésus et de son message par les spécialistes de la Bible a favorisé ces retrouvailles. En 1979, le cardinal Etchegaray n’hésitait pas à déclarer, du point de vue catholique: « tant que le judaïsme restera extérieur à notre théologie et à notre histoire, nous serons en germe des antisémites ».

Lors du jubilé de l’an 2000, le pape Jean-Paul II est allé prier devant le Kotel [Mur] à Jérusalem, et cette image a fait le tour du monde. Elle est comme l’illustration de l’engagement constant du chef de l’Eglise catholique romaine dans l’approfondissement d’une théologie fondamentalement judéo-chrétienne. Après l’acte solennel de repentance pour l’antisémitisme chrétien et ses conséquences meurtrières envers les juifs, une volonté théologique réactualisée a ouvert une nouvelle voie et posé les jalons de fraternités retrouvées entre chrétiens et juifs.

Citons, dans le même état d’esprit, la déclaration « Dabru Emet », signée aux Etats-Unis, il y a quelques années, par près de 200 intellectuels juifs et rabbins comme une démarche théologique constructive à l’égard des chrétiens, ce qui a amené, en réponse, la visite récente dans des yeshivot orthodoxes, à New York, de deux groupes significatifs d’évêques catholiques, se mêlant avec simplicité aux étudiants du Talmud.

En l’an 2000, les évêques suisses ont tenu à réaffirmer que tout antisémitisme doit être dénoncé. Que ceux qui sont chargés de prédication, d’enseignement, de catéchisme ont le devoir d’annoncer explicitement la judéité de Jésus, de Marie et des apôtres, et que l’Eglise ne subsiste qu’incorporée à l’alliance de Dieu avec son peuple Israël. Israël, valorisé par l’Eglise comme peuple de Dieu avec sa vocation irremplaçable et permanente de témoin au milieu des nations, et Israël, Etat hébreu, au sens moderne, reconnu par le Vatican depuis 1993.

Fin novembre 2003, lors d’un voyage à Auschwitz organisé par la CICAD, le grand rabbin Itzak Dayan a bien voulu nous associer, le pasteur Bernard Buunk et moi-même, à une célébration commune pour les victimes du nazisme, devant le mémorial de Birkenau.

Nous avons également voulu, lors de cette cérémonie, encourager les jeunes enseignants venus de Genève à poursuivre leur travail pédagogique, si nécessaire auprès des élèves. Les faits divers récents, les fabrications médiatiques d’opinions négatives envers les juifs et Israël, propres à certains milieux idéologiques, nous montrent combien il est urgent de lutter contre l’ignorance et les préjugés [qui sont] à la base de l’antisémitisme toujours renaissant

Faire mémoire, zakhor, c’est espérer. C’est empêcher la répétition des errements et des dérives catastrophiques qui se sont succédés au cours des siècles, et qui ont culminé en horreur dans la Shoah.

Faire mémoire et concrétiser l’espérance pour aujourd’hui et pour demain, c’est aussi rendre hommage aux victimes de la barbarie, c’est rendre justice à celles et ceux en qui l’humanité a été bafouée et que nous honorons en ce jour. Et si nous croyons les uns et les autres au Dieu de la Bible, faire mémoire, c’est donner ensemble, dans la vérité, un visage contemporain à son message d’amour.

Genève 19 avril 2004

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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