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Publié par Thierry Ferjeux Michaud-Nérard le 26 mai 2019

Marcel Thomas a publié « Esterhazy ou l’envers de l’affaire Dreyfus » (© Vernal/Philippe Lebaud,1989) où il est question du « deuxième homme » : « 5 janvier 1895, 9 heures du matin. Derrière le cordon d’agents de police, une foule épaisse de badauds attend avec curiosité le spectacle que se prépare à lui offrir une troupe bien entraînée d’acteurs en uniforme. Toute la presse a fait connaître le programme de la matinée : un officier français, traître à sa patrie, va subir dans la grande cour de l’École militaire la première partie d’un châtiment cent fois mérité. Avant d’aller pourrir lentement jusqu’à sa mort aux îles du Salut, il sera dégradé en public au cours d’une parade dont le rituel a été réglé dans ses moindres détails. Alfred Dreyfus a été jugé à huis clos par ses pairs, et il doit subir « l’affront le plus sanglant qui puisse être fait à un soldat » dira le condamné.

Bien peu seraient capables d’expliquer en quoi a consisté son forfait. On se répète seulement qu’il est abominable, sans excuse. Il ne manque pas de raisonneurs pour chercher dans les origines du criminel une explication de son crime : ce brillant et riche officier est juif, c’est tout dire ! Qu’attendre d’autre d’un métèque, d’un apatride, d’un représentant de la race déicide, sournoisement infiltré, pour mieux la gangrener, dans l’admirable armée à qui la patrie blessée a confié le soin de préparer la Revanche ?

Le peuple de Paris ne s’y trompe pas : lorsque le condamné dont on arrache les galons, dont on brise le sabre, tente de clamer son innocence, aux cris de « Vive la France ! » qui couvrent sa voix, se mêlent de tous côtés ceux de « Sale juif ! Judas ! » Théodore Herzl ne s’y trompera pas non plus et, ce jour-là, sentira naître en lui sa vocation d’apôtre du sionisme. Durant de longs mois, le nom d’un certain Alfred Dreyfus qui expie en Guyane un crime qu’il n’a pas commis ne dira plus grand chose à personne. Les efforts de sa proche famille, de ses rares amis, pour faire reconnaître une innocence à laquelle ils sont seuls à croire tombent dans le vide. Bernard Lazare, encore un juif vaguement anarchisant, aura beau publier une brochure en 1896 pour faire admettre que son coreligionnaire a été victime d’une terrible erreur judiciaire, il ne rencontrera en France qu’indifférence et mépris et la presse s’emploiera à (tromper) un public trop heureux de constater, pièces en main, que le traître a bien vendu à l’Allemagne les secrets les mieux gardés de notre défense.

Moralité : La justice a été faite et bien faite ! Les consuls veillaient, grâces leur soient rendues ! Mais, l’année suivante, alors que depuis des mois l’évocation du verdict de 1894 donne des cauchemars à un cercle restreint de responsables et d’initiés, l’affaire Dreyfus  va devenir l’affaire Esterhazy, puis l’Affaire tout court.

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Le 14 novembre 1897, on apprend avec stupeur que le vice-président du Sénat, Auguste Scheurer-Kestner, s’est convaincu de l’innocence du capitaine juif, condamné trois ans plus tôt. Ce n’est pas Dreyfus, proclame-t-il, qui a écrit le document dont la découverte l’a fait envoyer au bagne. Son véritable auteur serait un autre officier « écarté de l’armée en raison de ses allures singulières et de ses allures louches… fort connu et fort répandu à Paris… titré, marié et très apparenté ». Le 16 au matin, tous les journaux reproduisent le texte de la dénonciation que Mathieu Dreyfus, le frère du condamné de 1894, a adressée la veille au ministre de la Guerre. Le véritable auteur du bordereau est, affirme-t-il, M. le comte Walsin-Esterhazy !

Esterhazy, commandant d’infanterie, a été mis en non-activité pour infirmités temporaires… De ce jour, le nom d’un homme, connu dans le petit monde des cercles, de la politique, de la Bourse et surtout de la presse, va retentir d’un bout du monde à l’autre. L’appartenance de Dreyfus à la communauté israélite avait constitué aux yeux de bien des gens une explication au moins partielle de la trahison qui lui était imputée !

Atlantico a publié : « L’impact de l’affaire Dreyfus sur Theodor Herzl » : En 1891, Herzl se vit proposer par la Neue Freie Presse, un des plus importants quotidiens viennois, un poste de correspondant à Paris. Une aubaine. La France, les droits de l’homme, l’égalité, la tolérance religieuse ! Un rêve quasi inaccessible. Paris, « la ville de l’éternelle jeunesse », ses représentations théâtrales, ses soirées mondaines, ses cercles littéraires et artistiques : tout l’attirait dans une vie parisienne chatoyante qu’il avait déjà découverte sept ans plus tôt.

« Pour l’honnête homme de Mitteleuropa, il y avait à Paris matière à observer et à s’enthousiasmer. Le centenaire de la Révolution, l’ombre du grand Napoléon et le souvenir flamboyant de l’Exposition universelle restaient présents dans les esprits. Sur cette France des Lumières soufflait un air de liberté, inconnu sous d’autres cieux. Un pays à la richesse culturelle incomparable, entre tradition et modernité, où les débats n’étaient qu’hommages à la démocratie : l’expansion coloniale, la laïcité, l’irruption de l’art moderne.

Herzl, en spectateur enthousiaste, se plongea avec l’engouement du néophyte dans ce pays qu’il comparait à une véritable œuvre d’art. Les sujets d’articles étaient inépuisables au gré d’une vie politique foisonnante, d’une vie artistique éblouissante et de revendications sociales explosives : crises ministérielles, expositions d’impressionnistes, grèves. Observateur attentif et admirateur passionné, mais pas béat, Herzl avait changé : il n’était plus ce « littérateur de café » ne cherchant qu’à plaire. Il entendait à présent peser sur les choses et ses écrits reflétaient une sorte de gravité et de profondeur qui indiquait qu’en lui quelque chose était en train de se défaire. Sans doute sa préoccupation émergente pour la question juive n’y était-elle pas étrangère, même si elle n’allait pas encore jusqu’à révoquer son éloignement initial du judaïsme.

En 1891, à la naissance de son fils Hans, il refusa de le faire circoncire et de lui donner un second prénom hébraïque, comme c’était l’usage chez les Juifs autrichiens. Que les Juifs fussent mieux acceptés et intégrés en France que partout ailleurs restait pour Herzl une sorte d’évidence qu’illustrait le fameux proverbe « heureux comme Dieu en France ». Il lui suffisait de se remémorer son pays d’origine pour s’en convaincre.

À Vienne, le docteur Karl Lueger, activiste populiste à l’antisémitisme ravageur, venait de remporter triomphalement les élections municipales à la tête de son parti chrétien-social. Aussi, dans le confort de sa vie parisienne, Herzl a pu lire La France juive, un pamphlet signé Édouard Drumont, synthèse d’une violence inouïe entre l’antijudaïsme chrétien qui dénonçait le « peuple déicide », l’anticapitalisme populaire qui fustigeait le rapport des Juifs à l’argent et un antisémitisme racial qui primait tout le reste. Quand Herzl s’installa à Paris, Drumont venait de lancer La Libre Parole, un quotidien populiste dont le sous-titre était un programme : « La France aux Français ». Le drame était dans l’air. Herzl pouvait déjà le pressentir en observant la campagne qui se développait dans les milieux nationalistes contre la présence d’officiers juifs au sein de l’armée française.

En 1892, il avait couvert le duel entre Armand Mayer, professeur à Polytechnique et neveu d’un rabbin de la grande synagogue de Paris, et le provocateur antisémite notoire qu’était le marquis de Morès.

Les choses avaient tourné au tragique, Mayer y avait laissé la vie. Suivies par 50 000 Parisiens, ses obsèques, les plus impressionnantes depuis celles de Gambetta, avaient suscité une réaction consensuelle du grand rabbin Zadoc Kahn, qui ne voulait y voir que la manifestation de la sainte unité de la patrie.

Ce n’était pas l’opinion de Theodor Herzl, dont l’optimisme viscéral était en train de s’effilocher. Fin 1894, il composa une pièce intitulée Das Ghetto, qui était un vibrant plaidoyer en faveur de l’intégration des Juifs dans la société. Il la présenta à son ami Schnitzler. Mais tout cela avait-il encore du sens ?

L’une des hantises de Herzl était que la vulgarité du populisme antisémite ouvrît la voie à un remède tout aussi dangereux : le socialisme, mouvement de masse dans lequel les Juifs seraient voués à perdre leur identité et à devenir les premières victimes des troubles sociaux et politiques.

Le drame éclata avec l’arrestation du capitaine Alfred Dreyfus, un officier d’état-major soupçonné d’espionnage au profit de l’Allemagne. Le caractère sommaire de l’enquête, puis sa condamnation expéditive par un tribunal militaire en décembre 1894 à la déportation perpétuelle en Guyane l’avaient déjà interpellé. Pourtant, en journaliste objectif, Herzl croyait au début, comme beaucoup, à la culpabilité de Dreyfus. Il l’avait même câblé à son journal viennois. Toutes les apparences étaient contre le capitaine, mais Herzl s’était pris à douter. Cette sombre affaire comportait un arrière-goût étrange, trop simple, trop bien ficelée par une caste militaire à l’arrogance hautaine, trop inespérée pour les milieux antijuifs dont la haine judéophobe pouvait, dès lors, exsuder sans retenue. Bientôt, avant même que n’éclate, sous la plume d’Émile Zola, « l’affaire Dreyfus » qui devait déchirer la France en deux camps irréconciliables, Herzl fut convaincu d’une réalité à laquelle il n’avait d’abord pas voulu croire : Dreyfus avait été condamné non en tant que traître, mais en tant que juif.

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Il en eut la confirmation définitive lors de la parade de dégradation du capitaine Dreyfus, le 5 janvier 1895 dans la cour de l’École militaire de Paris, dont il fut témoin. En cette matinée glaciale, Herzl fut le témoin des insultes haineuses et vengeresses : « Mort aux Juifs ! À mort le traître ! À mort Judas ! »

Ces insultes haineuses n’émanaient pas d’une populace hirsute et ignare, mais de bourgeois de la bonne société. Le lendemain, Herzl parcourut les éditoriaux fanatisés de Drumont dans La Libre Parole et de Léon Daudet dans Le Figaro. Le journal La Croix n’était pas en reste où des assomptionnistes fervents se scandalisaient que l’armée ait pu seulement songer à admettre un Juif au sein de l’état-major. De son côté, le grand écrivain Maurice Barrès se délectait de cette « parade de Judas ». Pour Herzl, le choc fut brutal.

La France n’était pas devenue subitement plus antijuive que d’autres pays, mais il l’avait tellement imaginée au-dessus des instincts grégaires judéophobes qu’il en restait meurtri. Si de telles scènes pouvaient se produire jusque dans la patrie de la Déclaration des droits de l’homme, alors tout était perdu. Peu après, il écrivit : « Quand on voit un peuple si avancé, si hautement civilisé par ailleurs, prendre une telle voie, que pouvons-nous espérer d’autres peuples qui n’atteignent même pas le niveau de la France d’il y a cent ans ? »

Soudain, il n’existait plus de refuge, plus de suprême recours pour protéger le peuple juif des fureurs collectives et de la haine meurtrière. Selon Stefan Zweig, « la pensée de l’éternelle proscription de son peuple lui traversa la poitrine tel un coup de poignard« . Le soir même de la scène traumatisante de l’École militaire, Herzl s’enferma dans sa chambre de l’hôtel Castille, rue Cambon. Il n’en sortit pas de plusieurs jours, bâclant une dépêche à son journal, se concentrant sur la rédaction d’une supplique destinée à l’ancien chancelier Bismarck qu’il avait toujours admiré. La supplique se voulait une sensibilisation désespérée au problème juif.

Elle resta sans réponse. Pour être traumatisante, l’affaire Dreyfus ne frappa pas Herzl telle la foudre, l’illumination biblique ou quelque révélation. Elle fut plutôt pour lui une bombe à retardement provoquant une césure décisive dans une réflexion souterraine qui devait cheminer depuis longtemps. Dans son désarroi, Herzl n’avait pas de solution miracle à un problème qui se révélait à lui dans toute son acuité. Il connaissait, pour l’avoir observée de ses yeux, la condition misérable des Juifs réfugiés d’Europe centrale et orientale.

Il savait que l’antisémitisme, loin d’être réductible aux pays les plus développés, se caractérisait par son universalité. Le salut viendrait d’une solution globale. Le drame pour Herzl résultait de la faillite d’une assimilation des Juifs qu’il avait tenue pour certaine. Or l’intégration n’était qu’une chimère qui n’abolissait en aucune façon l’antisémitisme. (Pour preuve) les harangues venimeuses d’un Georg von Schönerer, le chef des pangermanistes viennois, dont la pugnacité n’avait d’égale que celle du bourgmestre Karl Lueger.

Ce dernier traitait-il les Juifs de « rapaces à face humaine » et déclarait-il que « la Grande Vienne ne doit pas devenir la Grande Jérusalem ? » Schönerer ne laissait aucun espoir à toute perspective d’intégration : « Un youpin est un youpin, qu’il se fasse baptiser ou non. » Tant de manifestations, tant de signes conjugués ne pouvaient être le fruit du hasard. Il fallait dire adieu aux illusions passées et se mettre à réfléchir à d’autres moyens de sauvegarder l’identité du peuple juif qui avait su résister jusque-là à l’adversité de la diaspora.

Treize mois plus tard, Herzl voyait plus clair. Il s’était beaucoup informé, avait lu, appris, confronté les points de vue et comparé les idées. Son pessimisme n’avait pas décru d’un iota. La vague d’antisémitisme était vouée à perdurer et même à s’amplifier : « Ah ! Si seulement l’on pouvait nous laisser vivre en paix… mais je pense qu’on ne le fera pas car les préjugés contre nous sont bien ancrés dans l’âme populaire. Après une courte période de tolérance, l’hostilité qui nous poursuit finit toujours par se réveiller. »

Un jour où le pessimisme le cédait au désespoir, il s’épancha auprès du baron Maurice de Hirsch, un très opulent philanthrope juif : « C’est en vain que nous sommes des patriotes loyaux, parfois archi-loyaux… Dans les pays où nous avons vécu depuis des siècles, on nous déclare étrangers. » Sans doute Herzl avait-il déjà l’intuition que l’antisémitisme européen finirait par déboucher sur des tempêtes cataclysmiques sans quoi sa résolution de consacrer tous ses efforts à dégager une solution à la question juive n’eût pas eu de sens.

Or, tout bascula en lui comme une évidence à partir de l’affaire Dreyfus. Il n’en aurait ni regret ni état d’âme. Si la séparation était inévitable, qu’elle soit radicale. Si l’humiliation était le sort constant des Juifs, qu’ils y répondent par la fierté. Si les Juifs souffraient d’être sans patrie, qu’ils s’édifient leur propre patrie !

Herzl était un journaliste, non un théoricien ou un politique et encore moins un théologien. C’est en journaliste qu’il s’attela à une entreprise intellectuelle qui se voulait sensibilisation de l’opinion publique. Au début, Herzl songea à écrire une œuvre de fiction. Il lui avait même trouvé un titre : « La Terre promise ».

(Extrait du livre de Georges Ayache, « Les douze piliers d’Israël », publié aux éditions Perrin) Atlantico, Les bonnes feuilles : « Israël n’est pas un État comme les autres. Sa naissance et son développement, son épanouissement, sa survie, aussi, reposent sur la condition et la volonté d’hommes et de femmes dont Georges Ayache brosse le portrait avec talent. »

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Thierry-Ferjeux Michaud-Nérard pour Dreuz.info.

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