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Publié par Jean-Patrick Grumberg le 5 juin 2019

« Le judaïsme enseigne que nous avons l’obligation fondamentale d’agir de façon responsable envers les autres », rappelle le rabbin Avi Shafran dans un article du Jerusalem Post que j’ai traduit pour vous.

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Un mot sur le rabbin Shafran. Abraham Shafran est un rabbin orthodoxe qui est directeur des affaires publiques de l’ONG Agudath Israel of America, une organisation qui a été créée pour répondre aux besoins et au point de vue de nombreux Juifs orthodoxes. Il contribue au site Cross-Currents (à l’intersection entre la Torah et les affaires courantes), un journal en ligne de la pensée et de l’opinion juives orthodoxes qui s’adressent également aux juifs non-pratiquants, et aux non-croyants.

Comme dans toute question de vie, quand il s’agit d’avortement, le judaïsme ne parle pas de droits mais de responsabilités et d’obligations. Voir les choses à travers cette lentille peut vous ouvrir les yeux.

Le concept de « droits » est profondément ancré dans nos esprits occidentaux. Nous nous arrêtons rarement pour le remettre en question. Mais l’idée, aussi merveilleuse soit-elle et aussi utile qu’elle ait été à l’humanité, ne coexiste pas très confortablement avec une vérité juive fondamentale : tout ce qui nous est bénéfique ne nous est pas dû, mais plutôt un don que nous sommes chargés d’utiliser de manière responsable au service d’une chose supérieure à nous.

Nous n’avons aucun droit moral au succès financier, à un mariage heureux, à une bonne santé ou à la chance – nous n’avons pas « droit » à aucune de ces choses – ni dans la loi juive ni dans le Bill of Right [Les dix premiers amendements de la Constitution des Etats-Unis].

En plus de n’avoir aucun droit à de telles choses, le judaïsme enseigne que nous avons l’obligation fondamentale d’agir de façon responsable envers les autres.

Alors que l’aphorisme habituel « le droit de balancer son poing s’arrête là où commence le nez de l’autre » peut refléter l’approche juridique américaine, le judaïsme voit l’agresseur – celui qui ne s’arrête pas au nez – non pas comme celui qui a violé les droits du propriétaire du nez, mais comme celui qui a engagé sa responsabilité, son obligation de payer les dommages, la douleur, les factures médicales, le travail manqué, et la gêne que la personne a causée avec son poing. C’est une distinction subtile mais importante.

Ce qui nous amène à la position de la loi religieuse juive sur l’avortement.

Que dit la religion juive sur l’avortement

la décision d’interrompre une grossesse ne relève pas du droit de la femme à choisir mais de sa responsabilité à faire le bon choix

Comme dans de nombreux domaines de la Halacha [loi et jurisprudence juive basée sur la Thora], la réponse est complexe : il existe une variété d’approches, de situations et d’opinions.

Un bon aperçu de la Halacha sur l’avortement a été écrit récemment pour le Jewish Telegraph Agency par l’infirmier praticien Ephraim Sherman. Mais aucun recueil de sources et d’applications ne peut approcher la question centrale, celle qui devrait changer la donne pour les Juifs à l’esprit juif : la responsabilité.

L’avortement, en droit juif, n’est pas un droit.

Dans la grande majorité des cas, c’est une faute. Mais même dans les cas où cela est permis ou exigé, comme lorsque la vie d’une mère juive est mise en danger, même indirectement (ou, bien que la question ne soit guère exempte de controverse, selon certaines opinions rabbiniques respectées, lorsque la grossesse met gravement en danger la santé de la mère), la décision d’interrompre une grossesse ne relève pas du droit de la femme à choisir mais de sa responsabilité à faire le bon choix, de son obligation à suivre les conseils de la Halacha dans son cas particulier, quel que soit ce conseil.

Ainsi, d’un point de vue juif, toutes les questions constitutionnelles, judiciaires et philosophiques débattues sur le terrain du débat public passent à côté du point principal.

Ce n’est pas le stade de la grossesse qui compte, ni le « statut du fœtus ». Ce n’est ni « l’existence d’une âme », ni le spectre des avorteurs des arrière-boutiques sordides qui se profile à l’horizon. La seule chose qui compte, dans le judaïsme, c’est la responsabilité de faire ce que la loi juive exige dans chaque cas particulier.

La plupart des gens raisonnables, des deux côtés du perpétuel débat sur l’avortement, voudraient que l’avortement soit rare. Actuellement, bien que le taux d’avortement aux États-Unis ait quelque peu diminué au cours des dernières années, il est très loin d’être rare.

Selon une enquête menée en 2013 par la National Library of Medicine-National Institutes of Health des États-Unis, les principales raisons de recourir à l’avortement sont :

  • d’ordre financier (40 %),
  • le choix du moment (36 %),
  • les raisons liées au partenaire (31 %)
  • et la nécessité de se concentrer sur les autres enfants (29 %).

[NDLR: l’auteur ne précise pas que l’écrasante majorité des femmes qui subissent l’avortement sont noires, qu’elles sont tombées enceintes par accident et non par choix, lors de relations sexuelles pré-maritales, et qu’elles vivent dans des milieux où les mères célibataires, souvent mineures, représentent près des trois quarts des familles].

  • Du point de vue des « droits », toutes ces justifications sont parfaitement acceptables.
  • Du point de vue de la « responsabilité », cependant, pas tant que ça. En fait, pas du tout. La Halacha considère qu’une vie potentielle peut l’emporter sur la plupart des autres préoccupations.

La position du judaïsme reflète les sentiments d’une majorité d’Américains

Il n’y a, bien sûr, aucune raison pour que la théologie juive soit incorporée dans la jurisprudence américaine. Mais la position du judaïsme reflète les sentiments d’une majorité d’Américains. Un sondage Gallup de 2018 a révélé que seulement 29 % des répondants croyaient que l’avortement devrait être légal dans toutes les circonstances. [Un sondage plus récent, évoqué dans mon dernier article, montre un chiffre équivalent]

Une interdiction générale de l’avortement, c’est certain, priverait les femmes juives de la capacité d’agir de façon responsable dans les cas où l’avortement est halachiquement nécessaire. Ainsi, des groupes orthodoxes comme Agudath Israel of America, pour lequel je travaille, font depuis longtemps la promotion de la réglementation de l’avortement par le biais de lois qui interdisent généralement le meurtre injustifiable des fœtus, tout en protégeant le droit à l’avortement dans des cas exceptionnels.

En fin de compte, si l’avortement aux yeux du judaïsme n’est peut-être pas une question de « droits », c’est bien une question de « choix », un mot très invoqué dans le débat sur l’avortement et au centre de tous les aspects de la vie humaine.

Non pas « choix » dans le sens de « tous les choix sont égaux », mais plutôt dans le sens donné par le mot tel qu’il est utilisé dans le Deutéronome.

J’ai placé devant toi, nous dit Dieu par Moïse, la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction.

Choisis la vie, poursuit le verset, afin que toi et ta progéniture viviez. »

Conclusion

N’entrant moi-même dans aucun des moules habituels de la religion juive, je suis en revanche profondément traversé par les valeurs et la culture dans laquelle s’inscrivent les propos de Shafran.

Les valeurs exposées ici par lui, il me semble, sont celles qui ont fait de moi l’ultra-libéral, le capitaliste, le conservateur, l’individualiste tourné vers les autres et paradoxalement, le rebelle à la conscience obligatoire et l’ennemi de la pensée de groupe.

Les propos du rabbin valent haut témoignage d’un homme érudit et raisonnable. Ils éclairent ce sujet éternel – et qui le demeurera éternellement quelle que soit la volonté des progressistes de le clore définitivement par la seule force de leur décision – sous un angle rarement évoqué qui apporte à la réflexion de chacun une source de lumière nouvelle.

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Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Traduction, commentaire et adaptation de Jean-Patrick Grumberg pour Dreuz.info.

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