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Publié par Abbé Alain Arbez le 16 juin 2019

Le Rav Shaoul (de Tarse) ne serait-il pas le 13ème des douze apôtres de Jésus, un peu comme les trois mousquetaires qui étaient quatre ? Shaoul Hakatan, = Paulus, le petit…Paulus, car juif, mais aussi de citoyenneté romaine.

Au cours de sa mission itinérante, Jésus s’est adjoint douze coéquipiers parmi ses disciples, afin de manifester la continuité de son message au sein de son peuple. Car ce nombre fait écho aux douze tribus d’Israël, dimension essentielle de l’histoire sainte. Sous le règne de Saül, les douze tribus auparavant divisées étaient enfin réunies, et c’est avec le roi David que Jérusalem devenait définitivement la capitale d’Israël.

Devant l’essor de communautés juives dissidentes en Eretz Israel, Shaoul pharisien devenu dans sa jeunesse quelque peu radical, développe une riposte agressive. Il persécute ceux qu’il estime déviants, entre autres les disciples du rabbi Jésus le Nazaréen, par souci de défendre une appartenance à la torah qu’il pressent menacée.

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Et pourtant, lui qui n’a jamais côtoyé le Jésus historique et ne connaît son enseignement que par les critiques qu’il en a entendues, voici qu’il fait une expérience inattendue : il rencontre le ressuscité sur la route de Damas. Une confrontation illuminatrice et décisive qui fait de lui un autre homme, car sa vie va en être totalement réorientée. Il ne rejette en rien l’héritage de la tradition hébraïque, base de sa formation pharisienne, mais il engage tout son être à annoncer la dernière révélation de la bassora tova, la bonne nouvelle de la résurrection, nouvel angle d’approche actualisée du message biblique. Il deviendra capable de braver tous les dangers pour aller encourager des communautés messianiques à se constituer. Il va visiter les groupes locaux de la diaspora juive tout en annonçant le monde nouveau aux goyim, de culture grecque. Il deviendra l’apôtre des nations.

Conscient d’un décalage entre lui et les apôtres que Jésus avait lui-même institués avant sa passion, Shaoul se présente d’une manière particulière : « Paul, apôtre, non de la part des hommes, ni par l’intermédiaire d’un homme, mais par Jésus Christ et Dieu le Père »(Gal 1.1) Dans la perspective de l’annonce du règne de Dieu imminent, il se sent de ce fait mandaté au même titre que Simon Pierre et les Douze. Il n’hésite pas à écrire aux Corinthiens : « Vous êtes le sceau de mon apostolat » (1 Cor 9.2). Dans ses nombreuses épîtres, au riche contenu théologique et aux exhortations circonstanciées, Shaoul laisse transparaître la formation rabbinique qu’il a reçue à l’école de Gamaliel, dont la yeshiva était renommée pour son niveau spirituel haut de gamme.

Shaoul connaît le rite de la semikha, l’envoi en mission au nom de Dieu, qui s’exprime par l’imposition de la main sur l’épaule du disciple. Ce geste manifeste à l’assemblée, qehila, le fait que le disciple est habilité à transmettre l’enseignement qu’il a reçu. Cette ordination au service de la Parole  vivante, les douze apôtres de Jésus  l’ont reçue directement du Maître, avec la tâche d’instituer d’autres serviteurs de la bonne nouvelle. Shaoul / Paul estime quant à lui qu’il l’a reçue dans cette effusion de lumière qu’était sa rencontre avec le Messie glorieux.

Quoi qu’il en soit, il existe un lien de communion entre Shaoul et les deux autres responsables de l’Eglise naissante – Pierre et Jacques – (ou Shimon Eben et Jacob en v.o. ! ) Cette connexion dans l’Esprit est mise en valeur par l’évangéliste Luc dans les Actes des Apôtres au moment où le missionnaire des nations part fonder des communautés messianiques en Arabie. Paul est certes l’ambassadeur inspiré et enthousiaste du ressuscité, mais il n’agit pas en électron libre comme s’il était indépendant des douze. Ce n’est pas par hasard que l’Eglise primitive ait voulu très tôt associer Pierre et Paul, comme deux piliers inséparables, dans une même célébration de leur apostolat. C’est une reconnaissance de leur complémentarité : l’un est apôtre des croyants en Israël, l’autre apôtre des païens jusqu’en terre lointaine.

Par son engagement total, Shaoul/Paul est paradoxalement le 13ème des Douze, membre actif de l’unique mission apostolique. Il est porteur à sa manière de la sagesse pharisienne, tout en étant attentif à l’inculturation du message salvateur en terre païenne, dans cette culture hellénistique correspondant à la modernité de l’époque.

Paul, treizième des douze, mais à la manière étonnante dont les douze tribus d’Israël étaient devenues treize ! Car si nous relisons Genèse 48, 13 et 17, nous découvrons que Jacob donne sa bénédiction simultanément aux deux fils de Joseph, Ephraïm et Manassé. Le douze qui devient treize manifeste la générosité de D.ieu, le surplus divin dont les bénédictions dépassent la mesure humaine des choses. C’est l’abondance d’amour du cœur de D.ieu.

Shaoul/Paul, le treizième des douze illustre à un tournant significatif ce supplément d’âme dans son action comme dans ses écrits. On peut même dire qu’il a fait école puisque certaines épîtres signées de son nom sont en fait le résultat d’un travail d’équipes pauliniennes. Il est intéressant de noter que dans la gemara (corrélation de chiffres et lettres hébraïques) le 13 correspond au mot ahava (amour) !

Cependant l’apôtre Paul a été parfois dénigré et affublé de tous les travers : il serait misogyne, il aurait créé de toutes pièces un Christ doctrinaire, il aurait élaboré une théologie éloignée de la pensée originelle de Jésus le Nazaréen, etc. En réalité, Shaoul a été un véritable maïeuticien de communautés nouvelles, nées de façon fulgurante autour de la diaspora juive du Proche Orient et d’Asie mineure après les années 30. A partir du message évangélique, il a été le passeur de l’espérance biblique aux cultures païennes. A travers lui, la spiritualité du peuple juif a été un fantastique ferment de renouveau dans de vastes régions d’Orient et d’Occident, réalisant par là même une part notable de sa vocation universelle.

Selon certains spécialistes, Shaoul de Tarse a dicté ses épîtres en hébreu et celles-ci auraient ensuite été traduites en grec, mais en gardant de nombreuses tournures sémitiques. La vision du monde et l’anthropologie de Paul s’enracinent incontestablement dans la Tradition biblique, et sa foi en la Résurrection le tourne résolument vers un nouvel avenir.

Paul ne raisonne jamais comme un Grec, mais toujours comme un Hébreu. A la différence des gnostiques qui considèrent l’âme humaine comme un élément divin et pur souillé par sa descente dans un corps mortel, Paul développe une pensée selon laquelle l’être humain est appelé à se transformer au cours et à la fin de son parcours terrestre. Pour lui, à la différence des Grecs, le monde n’est pas une matière éternelle immuable, mais une création qui s’use avec le temps et qui attend sa régénération spirituelle. Paul ne confond jamais D.ieu avec sa création, et il n’adhère pas à l’idée que l’univers serait incréé et autonome. L’homme est donc en évolution et le Christ est son prototype. C’est pourquoi, pour Paul, l’union au Christ est un chemin d’accomplissement humain. Cette vision est en opposition frontale avec la conception grecque matérialiste ou avec les idées gnostiques qui reviennent aujourd’hui à la mode, et dont un des aspects significatifs majeurs est de désincarner et déjudaïser la personne de Jésus.

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Il y a semble-t-il une certaine parenté entre la spiritualité de Shaoul/Paul et celle de Jean l’évangéliste. Tout en relativisant certains aspects contraignants de la torah, tous deux affirment que le Christ, HaMashiah, authentiquement juif, ouvre de manière originale une voie d’humanité à partir de la tradition hébraïque. Shaoul de Tarse, pharisien et apôtre des goyim, a été un constructeur de ponts entre cultures. « Il n’y plus d’un côté le juif et de l’autre le grec… » La lumière d’Israël est celle d’un D.ieu unique fidèle à son peuple choisi, premier né des nations de la terre. Mais c’est un D.ieu qui aime tous les hommes, le livre de Jonas et le prophète Isaïe sont là pour en attester. De la part de Shaoul/Paul, transmettre cette lumière d’Israël aux nations, c’est leur faire découvrir cette merveilleuse spiritualité, porteuse d’éthique personnelle et collective valable pour toutes les cultures.

Si Paul a minimisé le rite identitaire de la circoncision en ce qui concerne les sympathisants païens, c’est pour insister sur le baptême comme renaissance, et sur la « circoncision du cœur », signe d’une relation vivante avec le D.ieu créateur et sauveur. Sans abandonner sa conviction qu’Israël jouit d’une relation d’alliance spécifique avec D.ieu, Paul a élargi en Jésus cette relation aux hommes de bonne volonté.

En affirmant dans l’épître aux Romains qu’au jour voulu par D.ieu, « tout Israël sera sauvé », il estime cependant que – pour la venue du Royaume –  l’urgence est l’annonce aux païens d’un amour éternel qu’ils ne connaissent pas, du fait que les juifs bénéficient déjà des dons les plus irrévocables. Il écrit aux communautés nouvelles : « Ce n’est pas toi qui portes la racine, c’est la racine qui te porte ! » Shaoul/Paul a ainsi offert à tous une démarche de foi, d’espérance et d’amour, qui recèle la force de transformer le meilleur des cultures du monde en itinéraire de grâce vers le Royaume de D.ieu.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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