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Publié par Gaia - Dreuz le 16 juillet 2019

Source : Valeursactuelles

Qu’une secrétaire d’État peu instruite des choses de la science se trompe sur Galilée est une chose. Qu’une institution comme la Bibliothèque nationale bricole une image parce que le Christ s’y trouve en est une autre, aussi consternante que révélatrice, explique le philosophe et mathématicien Olivier Rey.

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En janvier dernier Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, a participé sur la chaîne de télévision C8 à l’émission Balance ton post !, animée par Cyril Hanouna, afin d’y faire la promotion du « Grand débat national » initié par le président. À celles-et-ceux qui jugeaient peu digne de la fonction ministérielle de se produire dans une émission aussi merdique (qualificatif peu élégant mais approprié), Madame Schiappa a rétorqué en prenant la pose du génie incompris et persécuté : « Ce n’est pas parce que la majorité des personnes pensent que c’est une mauvaise idée, que ça l’est. Je vous rappelle que Galilée était tout seul face à la majorité pour dire que la Terre était ronde et qu’elle tournait. »

Il est dommage que l’emploi du temps chargé de Madame Schiappa, occupée tous les jours que Dieu fait à égaliser les conditions et à traquer les discriminations, l’ait probablement empêchée de se rendre à la très belle exposition « Le monde en sphères » organisée récemment par la Bibliothèque nationale (du 16 avril au 21 juillet). Elle aurait pu constater, de visu, que Galilée n’était pas dans le cas d’apprendre à une humanité médusée que la terre était ronde, pour la bonne raison que les gens instruits le savaient depuis déjà deux millénaires.

Pour Montaigne, le système de Copernic était une folie 

Parmi les plus belles pièces de cette exposition, figurent de nombreux globes terrestres et célestes, des sphères armillaires et de magnifiques enluminures médiévales. Dans le système de Ptolémée – du nom de l’astronome grec qui, au IIe siècle de notre ère, synthétisa les connaissances de l’Antiquité en la matière –, la terre est tout ce qu’il y a de plus ronde, et occupe le centre du cosmos. Au-dessus d’elle s’étagent les sphères de la lune, du soleil, des différentes planètes et des étoiles. À partir du XIXe siècle, un discours s’est répandu selon lequel les oppositions que suscita le système héliocentrique, proposé au XVIe siècle par Copernic, étaient un effet de la vanité des hommes, horriblement vexés à l’idée de ne plus se trouver au centre du monde. Méprise totale : dans l’ancienne distribution cosmique, le centre n’était pas le lieu le plus glorieux, mais le plus vil. Le philosophe Rémi Brague le rappelle fort bien dans « Le géocentrisme comme humiliation de l’homme » (Au moyen du Moyen Âge, Flammarion, coll. « Champs essais », 2008). Dès lors, le système de Copernic, loin d’être reçu comme une humiliation pour l’homme, apparut au contraire, à beaucoup, comme le produit d’un orgueil insensé : voilà que l’homme se plaçait au-dessus du soleil, se projetait dans les cieux ! Montaigne, qui ne passe pas pour un esprit obtus et arriéré, considérait le système de Copernic comme une folie :

« La présomption est notre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et frêle de toutes les créatures, c’est l’homme, et quant et quant [i.e. en même temps] la plus orgueilleuse. Elle se sent et se voit logée ici, parmi la bourbe et la fiente du monde, attachée et clouée à la pire, plus morte et croupie partie de l’univers, au dernier étage du logis et le plus éloigné de la voûte céleste, avec les animaux de la pire condition des trois [i.e. terrestre, aquatique et aérienne] ; et se va plantant par imagination au-dessus du cercle de la lune et ramenant le ciel sous ses pieds ». [Essais, livre II, chapitre XII, « Apologie de Raimond Sebond »]

Au demeurant, si être au centre du cosmos avait été, pour la terre et les hommes qui la peuplaient, une gloire, cette gloire aurait dû encore augmenter au fur et à mesure qu’on s’approchait du centre de la terre elle-même. Or, sous la terre ne se trouvait pas le paradis, mais l’enfer. À l’extrême centre du monde : Satan. Une enluminure du XIIIe siècle, empruntée à un livre de Gossuin (ou Gautier) de Metz intitulé L’Image du monde, en offre une illustration spectaculaire. Au centre, la gueule du diable avale les damnés. Autour, viennent les quatre éléments qui constituent le monde terrestre – la terre (beige), l’eau (vert), l’air (bleu), le feu (orange) –, les orbes célestes (lune, soleil, planètes, étoiles), le séjour des anges, le tout coiffé par la figure du Christ.

Cette image a exposé les responsables de Chroniques, le magazine de la Bibliothèque nationale, dont le numéro avril-juillet met l’exposition « Le monde en sphères » en vedette, à un dilemme. D’un côté, l’image semblait trop belle pour ne pas être reproduite. D’un autre côté, un monde surmonté par la figure du Christ… il ne fallait pas y songer. Une solution fut trouvée : accorder à l’image une pleine page, en quatrième de couverture, mais la décaler vers le haut, afin de faire disparaître l’élément gênant. Il suffisait d’y penser ! Forclusion du Christ (qui pourtant donnait tout son sens à l’image à l’époque où elle fut réalisée). 

Un tel procédé de falsification (il n’est nullement signalé, dans la légende, que l’enluminure présentée n’est pas complète), lamentable en toute circonstance, l’est particulièrement de la part d’une institution comme la Bibliothèque nationale qui, par essence, devrait respecter les sources au lieu de les bricoler pour complaire à l’esprit des temps. Cela étant, il faut reconnaître aux éditeurs du magazine un mérite : en dénaturant de la sorte l’image médiévale, ils ont réussi à donner une image assez fidèle du monde contemporain. L’ange déchu et dévorateur est toujours là, et ce qui permettrait d’échapper à sa voracité est oublié. 

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