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Publié par Abbé Alain Arbez le 2 août 2019

Source : Lacroix

Les Sept Dormants, pour les chrétiens, ou Gens de la Caverne, selon une sourate du Coran, ont fait très tôt l’objet d’une immense vénération populaire.

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Qui sont les Sept Dormants d’Éphèse ?

Entre 250 et 253, sept jeunes hommes de la bonne société d’Éphèse refusent de sacrifier au culte de l’empereur Dèce et à ses idoles : ils se sont secrètement convertis au christianisme. Arrêtés et interrogés, ils acceptent de renoncer à tous leurs biens et aux honneurs liés à leur rang mais n’en sont pas moins emprisonnés. Par chance, ils parviennent à s’enfuir et à se réfugier dans une caverne sur une hauteur de la ville où ils s’endorment.

Hélas, leur cachette est découverte et, sur ordre de l’empereur, murée par des soldats. Selon la tradition chrétienne, les jeunes hommes se seraient réveillés environ deux cents ans plus tard – au Ve siècle donc – avec l’impression de n’avoir dormi qu’une nuit. Témoignant par là d’une possible résurrection de la chair – contestée à cette époque –, l’un d’eux serait sorti chercher de la nourriture. Les sept jeunes gens seraient ensuite retournés dans leur grotte avant de s’endormir pour l’éternité.

Dater ces événements – auxquels certains voient un fondement historique – est difficile. Les historiens qui s’y sont intéressés – Louis Massignon au premier chef – situent en général le réveil des Sept Dormants avant le second concile d’Éphèse en 450 et celui de Chalcédoine, un an plus tard : selon la légende, l’empereur d’Orient Théodose II (408-450), venu à Éphèse prier sur la tombe de saint Jean, aurait en effet constaté le miracle.

«L’édifiante histoire des emmurés vivants connut un foudroyant succès. Très vite, elle essaima aux confins du monde méditerranéen, de l’Occident latin à la péninsule Arabique», rapporte Manoël Pénicaud, chercheur au CNRS, spécialiste des pèlerinages et des lieux saints partagés, qui leur a consacré sa thèse (1).

Qu’en dit la tradition musulmane ?

La XVIIIe sourate du Coran est consacrée aux «Gens de la Caverne» (sourat al-Kahf, la sourate de la Caverne), récit qui présente d’évidentes résonances avec celui des Sept Dormants. Mohammed, le prophète de l’islam, donne un certain nombre de détails : orientation nord-sud de la caverne, présence de leur fidèle chien à l’entrée, construction d’une chapelle commémorative sur le lieu de leur emmurement… Mais le Coran, pour qui leur sommeil a duré 309 ans, hésite sur le nombre des jeunes gens : trois, cinq ou sept  ? «Mon Seigneur sait le mieux quel est leur nombre, que ne connaissent que bien peu», se borne à indiquer le Coran.

«La deuxième vague de diffusion du mythe via la conquête islamique sera fulgurante», constate Manoël Pénicaud, qui observe que le caractère non circonstancié du récit coranique a favorisé «la multiplication de sites secondaires» du Maroc au Turkestan chinois… «Chaque fois, la légende locale des Dormants varie sensiblement, s’adaptant aux mythologies antérieures, aux territoires, aux représentations. Par contre, les ingrédients fondamentaux demeurent : le sept archétypique, la grotte mystérieuse, l’hypnopsychie – le sommeil de l’âme –, le trésor surgi du passé, le voyage dans le temps… autant de ressorts dramatiques qui ont fait le succès de la légende.»

Quelle vénération dans l’histoire ?

Les Sept Dormants font très tôt l’objet d’une immense vénération populaire. La légende s’étend vers l’Occident chrétien jusqu’à Grégoire de Tours, auteur du premier récit en latin (2), et se propage simultanément vers la Syrie, l’Égypte et l’Abyssinie. Leurs sept noms ont été gravés au VIIIe siècle en copte sur les murs d’une chapelle de Nubie.

Dans l’Europe médiévale, leur culte continue à se propager à travers des livrets de colportage, grâce à La Légende dorée, via aussi la translation de leurs reliques repérées à Rome, en Allemagne, au Luxembourg, en Espagne, mais aussi un temps dans la basilique de l’abbaye Saint-Victor à Marseille. Ils sont souvent invoqués pour repousser la fièvre, parfois l’insomnie, en particulier chez les enfants, les Dormants ayant été décrits – par la tradition chrétienne – comme des adolescents ou même des enfants. De même, côté musulmans, leurs noms – ainsi que celui de leur chien Qitmir – sont gravés sur des objets usuels pour protéger du «mauvais œil».

Dès les années 1930, Louis Massignon a tenté de recenser les sites qui les mentionnent, dans l’islam comme dans le christianisme. À partir des années 1950, cette collecte devient systématique et aboutit à la publication d’un «recueil documentaire et iconographique». Ainsi, à Guidjel (Algérie), près de Sétif, sept piliers romains dans un cimetière sont considérés comme les tombes des Seb’Ruqûd (Sept Dormants) et la huitième celle de leur chien. À Marmoutiers, près de Tours, une chapelle abrite une crypte avec les sept sarcophages des Sept Dormants, considérés comme des cousins de saint Martin, tombés soudain «dans un sommeil éternel»

En 1951, la fille de Louis Massignon, ethnologue et linguiste, apprend l’existence du cantique – en breton – du «pardon des Sept-Saints», célébré fin juillet à Vieux-Marché (Côtes-d’Armor). Dans ce hameau des Sept-Saints, une chapelle a été bâtie au XVIIIe siècle au-dessus d’un dolmen aménagé en crypte. Pour l’islamologue catholique, cette vénération rejoint celle des Dormants d’Éphèse et non pas les sept évêques et évangélisateurs de la Bretagne, célébrés par le Tro Breizh, le «tour de la Bretagne» qui s’est développé du XIIIe au XVIIe siècle.

Quel héritage aujourd’hui ?

Chaque année, depuis 1954, un pèlerinage islamo-chrétien est organisé le quatrième samedi de juillet dans cette commune de Vieux-Marché, qui voit chrétiens et musulmans converger vers la chapelle des Sept-Saints. «Un mythe résiste à l’épreuve du temps en fonctionnant finalement comme les Dormants : il s’endort, se fait oublier, pour mieux se réveiller là où on ne l’attend pas. Il s’adapte et se recompose pour mieux durer», remarque l’anthropologue Manoël Pénicaud.

Aujourd’hui, les Sept Saints inspirent des créateurs contemporains, au théâtre, en littérature, en peinture… Un auteur algérien a esquissé un rapprochement entre eux et les sept moines de Tibhirine dans un hommage rendu aux martyrs de la guerre civile (3).

(1) Le Réveil des Sept Dormants. Un pèlerinage islamo-chrétien en Bretagne. Préface de Thierry Zarcone. Cerf, 2014. 
(2) « Passion des saints martyrs et Sept Dormants à Éphèse », in Le Livre des martyrs, Éd. Paléo, 2003.
(3) Rachid Koraïchi, Les Sept Dormants, Actes Sud, 2002.

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