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Publié par Gaia - Dreuz le 10 octobre 2019

Source : Atlantico

Le document de travail destiné aux participants du « synode des évêques pour l’Amazonie » nous propose une nouvelle religion, un nouveau messianisme, « amazonien », néo-rousseauiste et même, carrément, d’inspiration païenne. Analyse (partie 2/2).

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Un texte d’une extrême indigence intellectuelle

Ce n’est pas seulement le panthéisme naturaliste; ce n’est pas seulement la négation de l’élection d’Israël qui signent un texte non chrétien. C’est aussi son extrême indigence intellectuelle. Le christianisme est né au sein d’une des cultures les plus lettrées de l’Antiquité dans la zone la plus alphabétisée du Bassin méditerranéen, où l’on parlait quatre langues: l’hébreu, l’araméen, le grec et le latin. La religion du Christ s’est ensuite répandue autour du Bassin méditerranéen avec une grande rapidité, parce que les élites y adhéraient, nombreuses: c’est bien pourquoi la résistance du pouvoir romain et la persécution des chrétiens furent si marquées durant les trois premiers siècles de notre ère. Contrairement à ce que nous a raconté une exégèse allemande du XIXè siècle passablement antijuive, sinon antisémite (et colportée par Renan en France), les empereurs romains furent rapidement terrifiés non par une bande d’illuminés sectaires mais par le basculement massif des élites antiques vers une religion qui comblait leurs attentes.  

Les premiers siècles du christianisme ont permis une extraordinaire floraison culturelle, en particulier, grâce à la rencontre de l’Evangile avec le corpus intellectuel et culturel gréco-romain. Tandis que la chrétienté orientale profitait de l’essor byzantin, qui dura onze siècles, le monde chrétien occidental conserva précieusement les trésors de la latinité après la chute de l’Empire romain. Et c’est en Europe puis dans l’ensemble de l’Occident, n’en déplaise aux auteurs de l’Instrumentum laboris, qu’eut lieu la plus formidable mutation politique, économique et technique de l’histoire humaine. A-t-on jamais égalé le jaillissement philosophique qui mène de saint Augustin (au Vè siècle de notre ère) au BienheureuxJean Duns Scot (au XIVè siècle), en passant par Saint Anselme (XIè siècle), Saint Bonaventure (XIIè siècle) et Saint Thomas D’Aquin (XIIIè siècle)? Le bon gouvernement pensé par Aristote et Cicéron, mais aussi l’art, la culture, l’éducation devinrent, grâce au christianisme, progressivement accessibles à tous, hommes et femmes de toute condition sociale, et non plus uniquement, comme dans le monde antique, à une minorité de citoyens masculins. 

Depuis ses origines – et contrairement au cliché répandu par l’époque des Lumières – le christianisme a passé alliance avec ce qu’il y a de meilleur dans l’esprit humain. Et c’est une réalité qui va bien au-delà des renaissances culturelles et artistiques successives qu’a connues l’Europe entre le IXè et le XVIè siècle. Au XIXè siècle, alors que la philosophie allemande s’obstinait, de Kant à Schopenhauer, à rogner les prérogatives de la raison, le Concile Vatican I a réaffirmé solennellement la puissance de l’intellect humain. Au XXè siècle, l’Eglise a été de tous les combats contre les totalitarismes, pour préserver la liberté et la dignité humaines. Aujourd’hui comme hier, on reconnaît un texte chrétien à ce qu’il veut hisser l’humanité au-dessus d’elle-même, lui donner espoir, la persuader qu’aucune situation n’est jamais totalement désespérée. Aucun doute, le Document de Travail du Synode, véritable attentat contre l’intelligence, n’éclaire rien; au contraire, il est fondé sur un pessimisme sombre concernant la civilisation. Il est rempli de jargon bureaucratique et de clichés affligeants. Le niveau de ses descriptions géographiques, sociologiques, anthropologiques ne conviendrait pas à un manuel scolaire. Il prône une régression intellectuelle et civilisationnelle profonde: alors que le monde doit faire face – et aurait besoin d’être guidé spirituellement – à l’ère digitale, au monde de l’intelligence artificielle, l’Instrumentum Laboris nous donne pour modèle un « paradis imaginaire » antérieur à toutes les cultures qui ont façonné et modèlent encore aujourd’hui les relations entre les hommes à l’échelle mondiale. Alors que nous avons besoin d’être guidés face aux progrès fulgurants des biotechnologies, le Document de Travail voudrait plonger les fidèles de l’Eglise catholique dans un regard infantilisant le monde. Au moment où les catholiques français attendent un soutien sur des sujets comme la PMA, on leur propose une phraséologie obscurantiste sur le « cri de la terre ». 

La revanche des théologiens de la libération

Il y a une trentaine d’années sévissait en Amérique latine un courant fortement inspiré par le marxisme appelé théologie de la libération. La confusion entre l’Evangile et la Révolution avait été l’objet d’une condamnation ferme de la part de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Apparemment, les théologiens et les membres du clergé concernés s’étaient soumis. Le parcours du plus célèbre d’entre eux, Leonardo Boff, est cependant plus qu’instructif: obligé de subir un sevrage de marxisme, il se mit à l’écologisme. En 2013, quelques semaines après l’élection du Cardinal Bergoglio sur le trône de Saint Pierre, Leonardo Boff accorda un entretien au magazine allemand Der Spiegel dans lequel il racontait son intérêt pour l’écologie mais annonçait aussi que le pape allait « révolutionner » l’Eglise. Leonardo Boff est l’un des auteurs de l’Encyclique du pape François, consacrée à l’écologie et appelée Laudato Si. Comme nous l’indiquions, c’est un autre théologien de la libération, le Père Paulo Suess, qui a coordonné la rédaction du Document de Travail. Il est soutenu par des cardinaux ou évêques latino-américains proches du pape: Claudio Hummes (cardinal archevêque émérite de Sao Paolo), Pedro Barreto (cardinal-archevêque de Huancayo), Oscar Rodriguez Maradiaga (cardinal-archevêque de Tegucigalpa), Carlos Aguiar Retes (archevêque de Mexico) ainsi que par des cardinaux, évêques et théologiens allemands. Leonardo Boff avait été prudent après les condamnations romaines des années 1980. Paulo Suess n’a pas ces prudences: dans différents entretiens accordés depuis l’élection du pape François,  il revendique ouvertement tous les points que nous avons évoqués jusqu’à maintenant: il n’est plus question, pour un catholique, explique-t-il, de baptiser un Indien d’Amazonie; le seul principe qui compte est celui de la vie des Amazoniens: c’est pourquoi il leur faut la terre et un renforcement de leur identité. Et l’Eglise doit dialoguer avec eux et, même, se mettre à leur école. Suess explique aussi que « l’on peut découvrir la Révélation de Dieu chez ces peuples indigènes », niant l’élection d’Israël. Mais peu lui importe, apparemment, puisque ceux qu’il appellent « les indigènes » sont désormais « les agents révolutionnaires de l’Amérique latine » qui vont permettre de construire une « nouvelle société », contre ce « système de mort» qu’est le capitalisme, identique comme chacun sait, sous toutes les latitudes. 

Tout se passe comme si le vide laissé par la condamnation de la théologie de la libération avait été occupé par une pensée non moins sécularisée, loin de renoncer, d’ailleurs, à l’ancien marxisme. On retrouve dans le Document de Travail du synode  toute une phraséologie empruntée à la théologie de la libération: les communautés de base, le cri de la terre et des pauvres etc…Au fond, loin de revenir au christianisme, comme les y invitaient les condamnations romaines des années 1980, les anciens théologiens de la libération semblent avoir épousé le mouvement de l’époque. L’écologisme, la phraséologie de la « maison commune » et de la « terre mère » est devenue le grand sujet. Et la grande différence avec ce qui se passa dans les années 1980, c’est que, cette fois, au Saint-Siège, on invite les tenants de la nouvelle théologie de la Terre-Mère à venir installer leur pensée non chrétienne au coeur même de l’Eglise catholique. Lorsque les prodromes de cette nouvelle théologie de la Terre-Mère étaient apparus lors de la conférence des évêques latino-américains d’Aparecida, en 2007, Benoît XVI, alors pape, avait bloqué ces formulations. A présent, l’ancien cardinal-archevêque de Buenos Aires devenu pape, qui avait joué un rôle essentiel durant la réunion, a levé les interdits qui pesaient sur elle. Un réseau a été créé, le Réseau Ecclésial Pan-Amazonien (REPAM), qui au coeur de la conférence épiscopale latino-américaine, réunit les neuf pays sur le territoire desquels se situe la forêt amazonienne. Ce réseau est particulièrement actif depuis sa création en 2014.

Il n’est plus possible de tourner autour de la question de l’engagement du pape François derrière le mouvement en cours: rédacteur en 2007 du texte d’Aparecida, le cardinal Bergoglio n’a cessé, depuis qu’il est pape, d’encourager le mouvement « amazonien » au sein de l’Eglise latino-américaine. En juillet 2013, lorsqu’il se rend au Brésil puis en janvier 2014 et en 2018, lors de voyages au Pérou, il a parlé du « visage amazonien » de l’Eglise. En décembre 2013, il a encouragé, dans un courrier, une réunion des « communautés ecclésiales de base », cellules militantes d’inspiration marxiste – et désormais converties à l’écologie – remontant à l’époque de la théologie de la libération. Entre 2014 et 2016, il a discrètement suivi les travaux du réseau REPAM. Convaincu par ses premiers résultats, le pape a convoqué en 2017, le synode pour l’Amazonie, deux ans à l’avance. C’est François qui a choisi lui-même les participants aux travaux préparatoires du synode puis au synode.  

Engager l’Eglise catholique à partir d’un document non chrétien ? 

Nous voilà donc devant une situation inédite du point de vue de l’Eglise catholique: le pape et un réseau régional d’évêques et de théologiens – aidés en partie par des évêques et théologiens allemands – proposent la discussion d’un texte qui n’est pas chrétien. Quelque chose de tel ne s’était jamais produit dans l’histoire de l’Eglise.  

L’avantage de l’existence du Document de Travail du synode, c’est qu’il annonce clairement la couleur. Lorsqu’il s’agissait des discussions suivant le synode dédié à l’avenir de la famille, on restait dans le cadre de discussions, entre théologiens catholiques. L’encyclique Laudato Si, première contribution écologiste de François, préservait les apparences chrétiennes, malgré un pessimisme bien peu catholique pour qui lisait attentivement. Le Document de Travail du synode, c’est autre chose. Il ne s’agit pas d’abord de la n-ième discussion sur le mariage des prêtres ou sur l’ordination des femmes – même si l’’on comprend bien que dans le contexte de la crise causée par les affaires de pédophilie, des évêques allemands et d’autres aimeraient faire passer ces points, fourrés au milieu d’un paquet tout vert. Il ne s’agit plus du tout de mettre en valeur, comme l’avait fait Benoît XVI, dans sa lettre encyclique de 2007 « Spessalvi », le respect profond de la Création qu’engendre un regard authentiquement chrétien. Il s’agit de tout autre chose: un corpus de pensée non-chrétien a soudain été introduit au coeur du monde catholique. C’est comme si un rideau s’était déchiré. Le débat ne porte plus sur des divergences entre catholiques ou, même, entre confessions chrétiennes. On a d’un côté un document de travail paganisant, qui nie l’élection d’Israël et qui est ouvertement post-marxiste; et de l’autre, l’Ecriture et la Tradition, deux mille ans de vie de l’Eglise enracinés dans l’histoire de la Révélation. Le choix à effectuer est parfaitement clair. Un catholique, un chrétien, ne doivent même pas discuter ce texte, qui n’a rien à voir avec leur foi. Ils doivent le refuser.

Ce choix est clair mais simple, aussi: si on ne peut pas être catholique et accepter le Document de Travail du synode, il faut rejeter d’emblée la possibilité même de tenir quelque assemblée épiscopale que ce soit sur une telle base. Du point de vue de l’histoire de l’Eglise, ce synode n’a aucune légitimité, aucune valeur. Il ne faut même pas y participer pour contredire le texte. On n’ose pas imaginer en effet dans quelles difficultés se jetterait une Eglise qui développerait une discussion, quelle qu’elle soit, à partir d’un texte non chrétien. C’est pourquoi, il faut le dire d’emblée: aucune décision ou recommandation formulée par l’assemblée qui se tiendra au Vatican du 6 au 27 octobre 2019 n’aura de valeur contraignante pour le clergé et les fidèles. Nous voyons bien ce qui risque de se passer à partir du moment où certains évoqueront l’autorité pontificale et le Magistère d’une Eglise toujours plus synodale ! Il s’ensuivra une grande confusion. C’est pourquoi il vaut mieux trancher dans le vif en amont: il ne s’agit même plus de la question de « l’infaillibilité pontificale ». Cette dernière concerne l’enseignement du pape sur « la foi et les moeurs ». Mais nous ne sommes plus dans ce cadre; nous avons basculé dans ce que redoutait dès la fin des années 1960 le Cardinal Daniélou: un terrible « affaissement de la foi chez les clercs » ! Quand un texte est présenté à Rome, dont les auteurs ne croient plus au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, il n’y a qu’une seule chose à dire, sans animosité: amicus Franciscus sed magis amica veritas (François est notre ami mais la vérité est une plus grande amie encore). 

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