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Publié par Isaac Franco le 15 octobre 2019

« Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? »

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Appliquée à la situation née de l’invasion de ce qu’il est convenu d’appeler le « Kurdistan syrien » par les troupes turques et leurs supplétifs islamistes, cette métaphore formulée par le météorologue Edward Lorenz en 1972 pose la question des conséquences de la décision du président américain de retirer son contingent de forces spéciales du nord-est de la Syrie. Rapporté à ses promesses de campagne électorale, maintes fois réitérées depuis son élection, de rappeler les troupes US de tous les théâtres d’opérations où « elles ne servent pas directement les intérêts nationaux, n’ont pas d’objectifs stratégiques précis ou ne peuvent gagner la guerre dans laquelle elles sont engagées », l’ordre de retrait – après ceux, avortés, de mars et décembre 2018 – concernant celles stationnées au nord-est de la Syrie ne devrait donc pas être mis au compte de la surprise ou du prétendu goût très vif du président américain pour des décisions bizarres, déraisonnables voire irresponsables.

Pas une toquade, plaide en effet la Maison Blanche, mais une décision qui obéit à un froid calcul coûts/bénéfices, subordonné à deux impératifs. Le premier, garder les Etats-Unis à l’écart des convulsions du Moyen-Orient et, singulièrement, de ses « guerres interminables ridicules, souvent tribales auxquelles ils n’auraient jamais dû prendre part ». Le second, ne pas irriter au-delà du raisonnable un « ami » turc tenté déjà par un flirt avec la Russie et un rapprochement avec l’Iran. En découle l’arbitrage en faveur de l’alliance stratégique avec cet « important membre de l’OTAN » placé aux confins de l’Europe et à la porte de l’Asie et du Moyen-Orient, au détriment d’un partenariat tactique certes fructueux avec les YPG kurdes notoirement proches du PKK léniniste-maoïste et pudiquement rhabillés en SDF par les Américains le temps de vaincre la menace commune posée par l’Etat Islamique.

Sauf que, au-delà de l’immoralité d’abandonner froidement un « frère d’armes » qui a fait la preuve de son efficacité et de sa loyauté à la vindicte de son ennemi héréditaire en le privant des moyens de se défendre valablement, et de la réactivation prévisible du pouvoir de nuisance de l’Etat islamique, cette décision pourrait bien avoir aussi de sérieuses répercussions, tant tactiques que stratégiques, pour les Etats-Unis au Moyen-Orient, ainsi que sur l’ensemble de l’équilibre des forces dans la région.

Dans les mots de Moshe Yaalon, ancien chef d’état-major de l’armée israélienne et ex-ministre de la défense, « livrer les Kurdes aux Turcs est une erreur morale et stratégique qui portera sérieusement atteinte au statut de l’Amérique au Moyen-Orient et dans le monde. En l’absence d’une implication robuste et continue des Etats-Unis dans la région, les liens qu’aura patiemment tissés Israël toutes ces dernières années avec les Etats arabes sunnites – Arabie Saoudite au premier chef – du fait d’une perception commune de la menace iranienne, se relâcheront du moment qu’ils estimeraient plus sûr pour eux de se rapprocher de l’Iran que de le défier. Le refus de Donald Trump d’ordonner des représailles contre l’Iran, même après l’attaque contre les installations pétrolières saoudiennes, inquiétait déjà les Arabes sunnites. A telle enseigne que les Emirats arabes unis, qui font traditionnellement aujourd’hui ce que les Saoudiens penseront faire dans six mois, ont déjà commencé à se désengager de la guerre contre les Houthis, alliés de l’Iran au Yémen, et envoyé une délégation en août à Téhéran pour discuter de sécurité régionale ».

De même, le désengagement américain est une bénédiction pour le président syrien et ses alliés russe et iranien appelés aussitôt à l’aide par les Kurdes pour contrarier les plans turcs, ouvrant ainsi la voie à la restauration d’une intégrité territoriale que la présence américaine dans les provinces du nord-est prévenait jusque là. La décision américaine consacre de ce fait la Russie dans le rôle de grand ordonnateur de l’après-guerre civile syrienne, renforçant du même coup son allié iranien que les Etats-Unis désignent pourtant comme le principal Etat sponsor du terrorisme dans le monde. Une contradiction qui apparaît comme une promesse de désastre dès le moment où la présence iranienne dans cette zone lui permettra d’activer l’achèvement de son projet de corridor terrestre depuis ses frontières occidentales jusqu’au Liban et son allié du Hezbollah, et aux frontières d’Israël. Conjuguées à la vassalisation de l’Irak par les milices locales pro-iraniennes, les implications du décret américain (le battement d’ailes d’un papillon au Brésil…) désignent l’Iran comme le grand vainqueur de la guerre civile syrienne et renforcent un pouvoir théocratique que les Etats-Unis cherchent, jusqu’ici en vain, à briser avec la réinstallation des sanctions. Et se mettent ainsi en place les conditions d’une « perfect storm » (une tornade au Texas…) qui obligera peut-être l’Amérique à s’engager demain dans un conflit majeur qu’un millier seulement de ses hommes, sagement déployés à la frontière syro-turque, prévenait, fragilisant ainsi les chances de réélection de Donald Trump en 2020 que le retrait de son contingent était censé renforcer…  

Le licenciement de John Bolton et les dissensions internes manifestes dans l’administration entre le Secrétariat d’Etat aux Affaires étrangères et le Département de la Défense quant à l’appréciation des enjeux et des intérêts américains dans la région ont enclenché cette mécanique infernale dont les effets sont potentiellement aussi délétères que le retrait insensé des troupes US d’Irak ordonné par Obama bien trop tôt après le succès du Surge. Et ce n’est pas la promesse de sévères sanctions économiques contre la Turquie par le Congrès et la Maison Blanche qui contraindra Erdogan à faire machine arrière, mais bien la Russie qui, seule désormais, dispose du pouvoir d’imposer sa volonté, de gré ou de force. C’est l’an dernier, alors que Donald Trump annonçait déjà bruyamment ses mêmes intentions de retirer ses troupes du nord de la Syrie, que ces menaces des législateurs et de l’exécutif auraient dû être brandies afin de prévenir l’aventurisme turc. Les agiter aujourd’hui a autant de chances de porter des fruits que de faire rentrer dans le tube de dentifrice la pâte déjà sortie.

Douter pour autant du souci de Donald Trump pour la sécurité d’Israël est aussi déplacé que sa décision de retirer le millier d’hommes du nord-est de la Syrie. Mais il reste que celle-ci risque d’interroger sinon de contrarier le rapprochement de son allié israélien avec des Etats arabes pragmatiques désormais tentés par la recherche d’une entente avec l’ennemi juré iranien et, partant, de renvoyer l’Etat juif dans cet isolement régional dont il espérait enfin s’affranchir.

Si un seul dividende peut être tiré de cette déplorable confusion, c’est celui d’ôter toute illusion aux Israéliens que quelqu’un se trouvera physiquement à leurs côtés à l’heure des vrais périls. Israël est seul, comme il l’a toujours été. C’est une faiblesse, certes. Mais savoir qu’il ne peut ni ne doit dépendre de personne est aussi une force…

Isaac Franco, Chroniqueur à Radio Judaïca Bruxelles

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