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Publié par Gaia - Dreuz le 20 octobre 2019

Source : Houseofswitzerland

Alors que les réfugiés autrichiens de confession juive affluent aux portes de la Suisse, Paul Grüninger, le commandant de la police saint-galloise va désobéir aux ordres pour les aider. Il le paiera au prix fort.

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Dans le film documentaire Le cas Grüninger (1997), une femme évoque ces mots que lui lance le commandant de police Paul Grüninger alors que, enfant juive fuyant les nazis, elle arrive en Suisse. Nous sommes en 1938. Le 12 mars, l’Autriche a été officiellement annexée par l’Allemagne et fait désormais partie du Troisième Reich. Dès le 28 mars, le visa devient obligatoire pour les ressortissants autrichiens. Ils affluent aux frontières, tentant leur chance à pied ou à la nage. Un camp est ouvert à Diepoldsau (SG).

Le 17 août de la même année, lors de la Conférence des directeurs cantonaux de police, le commandant saint-gallois Grüninger plaide pour que le pays garde ses frontières ouvertes. «Il est impossible de refouler des réfugiés, ne serait-ce qu’en vertu de considérations humaines. Nous devons en accueillir beaucoup», insiste-t-il, selon le procès-verbal. Mais deux jours plus tard, la Confédération décide d’interdire l’entrée du pays à tous les réfugiés autrichiens.

Réfugiés dans le camp de Diepoldsau en août 1938.

Paul Grüninger est né le 27 octobre 1891 à Saint-Gall – où il mourra – d’un père tapissier catholique, et d’une mère protestante. À l’instar de Carl Lutz, il évoquera plus tard ses convictions chrétiennes pour dire qu’il a fait ce qu’il fallait, ce qui lui semblait tout simplement juste. Il exerce d’abord le métier d’instituteur, même s’il avouera par la suite avoir surtout adoré jouer au football (il est champion de Suisse en 1915, avec le SC Brühl Saint-Gall), avant de devenir lieutenant de police et d’être nommé commandant en 1925. Marié, il est père de deux filles. C’est un homme droit, cordial, respecté de ses collègues, desquels rien ne semble le distinguer. Mais n’est-ce pas là que se cachent les héros? Son comportement attisera en tout cas rumeurs et suspicions pendant des années.

S’il va contourner la loi après ce 18 août 1938, Paul Grüninger a déjà commencé à aider les réfugiés. Ensuite, avec tout un réseau informel de membres des Jeunesses socialistes, d’aubergistes, de paysans et de membres de la communauté juive, notamment de l’Œuvre israélite d’aide aux réfugiés à Saint-Gall, il va fermer les yeux sur de faux visas, en falsifier d’autres, procurer des visas d’entrée aux parents de ceux qui ont déjà trouvé refuge dans le pays et même envoyer des citations à comparaître à des détenus à Dachau en Allemagne. Le rôle joué durant ces mois-là par le conseiller d’État socialiste Valentin Keel, antifasciste notoire mais qui destituera son fonctionnaire, reste peu clair aujourd’hui encore. Au total, le commandant sauve la vie de plusieurs centaines de Juifs, jusqu’à 3000 selon les estimations de Stefan Keller, journaliste et historien auteur de Délit d’humanité: l’affaire Grüninger.

La punition

C’est vraisemblablement sur dénonciation auprès du Département fédéral de justice et de police que, dès le printemps 1939, Paul Grüninger est destitué, licencié et privé de retraite. L’année suivante, il est condamné par le tribunal de district de Saint-Gall à une lourde amende pour «manquement aux devoirs de sa charge et falsification de documents». Une condamnation dont il dira plus tard ne pas avoir honte: «Au contraire, je suis fier d’avoir sauvé la vie de centaines de personnes durement persécutées!» Dans les années cinquante, il écrira encore: «Celui qui aurait comme moi été à maintes reprises témoin des arrivées déchirantes, de l’effondrement des concernés, des plaintes et des cris des mères et des enfants, des menaces de suicide et des tentatives de suicide, n’aurait plus pu continuer à faire avec.» Il écrit aussi:

Il s’agissait de sauver des gens menacés de mort. Dans ces circonstances, comment aurais-je pu m’occuper de considérations et de calculs bureaucratiques?

Le prix à payer est lourd pour toute la famille, même si l’épouse de Paul Grüninger continue de le soutenir. «Pour elle aussi, il était important que les réfugiés qui arrivaient de nuit et dans le brouillard soient en sécurité», confiera leur fille, Ruth Roduner, au St.Galler Tagblatt en 2014. Lorsque son père est déchu, elle est alors étudiante à Lausanne et doit rentrer précipitamment à Saint-Gall pour aider les siens. Après une succession de refus – «on voyait mon père comme un condamné» – elle trouve un poste dans une entreprise textile tenue par des Juifs. Son père exerce des boulots d’appoint mais ne retrouvera jamais un emploi fixe.

Jusqu’à sa mort, il a insisté sur le fait que si c’était à refaire, il n’agirait pas autrement.

La réhabilitation

Paul Grüninger décède le 22 février 1972. Quelques mois auparavant, l’Etat d’Israël l’a reconnu comme Juste parmi les nations. Sa famille se bat en engageant une procédure de réhabilitation avec l’avocat Paul Rechsteiner, alors conseiller national. 1993 marque un tournant, notamment grâce à la parution de l’ouvrage de Stefan Keller. En 1995, le jugement pénal est annulé et en 1998, suite au versement d’1,3 million de francs aux héritiers pour «réparation morale», la fondation Paul Grüninger est créée. Depuis, plusieurs documentaires et un film de fiction ont été consacrés à ce héros suisse. Aujourd’hui enfin, glisse Stefan Keller, «en Suisse aussi on est fier de lui.»

Stefan Kurt dans le rôle de Paul Grüninger dans le film «Paul Grüninger, le Juste» («Akte Grüninger») d’Alain Gsponer, 2013. © SRF/Nikkol Rot

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