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Publié par Jean-Patrick Grumberg le 4 janvier 2020
Qassem Soleimani (assis à gauche) avec Hadi al Amiri, Akram al Kaabi, et Abu Mahdi al Muhandis

Mi-octobre, le major-général iranien Qassem Soleimani rencontrait Abu Mahdi al-Muhandis dans une villa située sur les rives du Tigre, en face du complexe de l’ambassade des États-Unis à Bagdad. Un plan audacieux est alors mis en marche.

Le commandant des Gardiens de la révolution demanda à son principal allié en Irak et à d’autres puissants chefs de milice d’intensifier leurs attaques contre des cibles américaines dans le pays en utilisant de nouvelles armes sophistiquées que l’Iran leur avait fournies.

Parmi les armes que les forces de Soleimani ont fournies à ses alliés de la milice irakienne figurait un drone que l’Iran avait mis au point, et qui pouvait échapper aux systèmes de radar, ont indiqué les sources.

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Le plan Soleimani

Dans le climat local tendu, Soleimani avait un plan.

  • En Irak, les protestations de masse contre l’influence croissante de l’Iran en Irak prenaient de l’ampleur, mettant la République islamique sous un jour défavorable.
  • En Iran, la situation n’était pas beaucoup plus favorable, le régime venait de massacrer plus d’un millier de manifestants lors des protestations du mois de décembre contre le régime (1).

Les plans de M. Soleimani consistaient à déclencher des attaques contre les forces américaines, afin de provoquer une réponse militaire, laquelle détournerait l’attention, et redirigerait la colère croissante du peuple vers les États-Unis, selon les sources de la réunion que j’ai pu consulter.

Des politiciens chiites irakiens, des responsables gouvernementaux proches du Premier ministre irakien Adel Abdul Mahdi faisaient partie de cette réunion.

1 La stratégie a été mise en action avec l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis à Bagdad par des milices soutenues par l’Iran. Des vidéos ont montré la présence de forces irakiennes parmi les attaquants, et même cette image maintenant célèbre, où un activiste a écrit sur un mur de l’ambassade : « Soleimani est mon commandant ».

2 La phase deux du plan était que les Etats-Unis réagissent. Mais la réaction de l’administration Trump n’a pas été celle que Soleimani attendait. En fait, elle lui a coûté la vie, ainsi qu’à Muhandis. Les deux hommes sont morts dans des frappes aériennes sur leur convoi, à l’aéroport de Bagdad, alors qu’ils se dirigeaient vers la capitale, portant un coup majeur à la République islamique et aux groupes paramilitaires irakiens qu’elle soutient.

La stratégie Soleimani a peut-être tenu compte des recommandations d’un ami du régime, l’ancien secrétaire d’Etat du président Obama John Kerry, qui selon plusieurs rapports, aurait rassuré ses amis iraniens qu’il ne fallait pas prendre Donald Trump au sérieux. John Kerry et trois diplomates iraniens se sont rencontrés à Paris en mai 2018 au restaurant L’Avenue.

Les préparatifs du plan Soleimani

Soleimani a un jour confié à un journaliste de Reuters qu’il connaissait l’Irak comme sa poche (2).

  • Deux semaines avant la réunion d’octobre, Soleimani a ordonné aux Gardiens de la révolution iraniens de faire passer en Irak des armes plus sophistiquées– des roquettes Katioucha et des missiles tirés à l’épaule qui peuvent abattre des hélicoptères.
  • À la villa de Bagdad, Soleimani a dit aux commandants rassemblés de former une nouvelle milice de paramilitaires constituée d’hommes inconnus des États-Unis, qui pourraient mener des attaques à la roquette contre les Américains hébergés dans les bases militaires irakiennes.
  • Il a ordonné au Hezbollah Kataïb– une force fondée par Muhandis et entraînée en Iran– de diriger le nouveau plan, selon des sources de la milice.
  • Soleimani leur a dit qu’un tel groupe « serait difficile à détecter par les Américains », a déclaré une des sources.

Avant les attaques, les services de renseignement américains avaient des raisons de croire que Soleimani était impliqué dans un plan visant à frapper les Américains dans plusieurs pays, dont l’Irak, la Syrie et le Liban, ont déclaré des responsables américains à Reuters vendredi.

Un haut responsable américain a confirmé que Soleimani avait fourni des armes avancées au Hezbollah Kataïb.

Le conseiller à la sécurité nationale de la Maison-Blanche, Robert O’Brien, a déclaré vendredi à la presse que Soleimani venait de rentrer de Damas, « où il prévoyait des attaques contre des soldats, des pilotes, des marines et des marins américains et contre nos diplomates ».

Qui était Abu Mahdi al-Muhandis

Abu Mahdi al-Muhandis, de son vrai nom Jamal Jafaar Mohammed Ali Ebrahimi, était l’homme de l’Iran en Irak. Il dirigeait le Hezbollah en Irak, Kata’ib Hezbollah (KH).

Recherché par Interpol, le Koweït et les Etats-Unis, il était sur les listes des terroristes internationaux des États du Golfe, de l’Égypte, du Maroc, ainsi que des pays Européens et Amériques.

Quelques jours avant d’être éliminé par les bons et loyaux services du président Trump, al-Muhandis s’est adressé à une foule de ses partisans.

« L’ambassadeur américain, les Américains et leurs services de renseignement ne doivent pas penser qu’ils peuvent maintenir leur contrôle sur leurs bases en Irak, en Syrie et au Liban », a-t-il déclaré, le lendemain des frappes américaines qui ont tué 25 membres de sa milice.

« Par Allah, nous arrêterons l’Amérique et tous ses complices irakiens, qui se cachent dans leurs bureaux. »

https://www.msn.com/en-us/news/world/profile-abu-mahdi-al-muhandis-iraqi-paramilitary-leader-killed-in-us-strike/ar-BBYzUu5
  • En 2007, un tribunal koweïtien a condamné Muhandis à mort par contumace pour sa participation aux attentats à la bombe perpétrés en 1983 contre les ambassades américaine et française au Koweït.
  • Le 12 décembre 1983, une voiture garée devant l’ambassade de France explosait, laissant un énorme trou de 10 mètres dans le mur de sécurité de l’ambassade. Muhandis était derrière l’attaque, ainsi que contre six autres cibles étrangères et koweïtiennes qui firent 6 morts et 80 blessés.

Muhandis, un ex-député irakien, supervisait également les Forces de mobilisation populaire (FMP), un regroupement de forces paramilitaires composé principalement de milices chiites soutenues par l’Iran, et intégrées officiellement dans les forces armées irakiennes.

Comme Soleimani, il était depuis longtemps sur le radar des États-Unis.

En mai 2019, l’Iran avait monté une campagne de désinformation (3) en lui retirant tous ses pouvoirs militaires et administratifs, et laissé propager sur Facebook que c’était « le début de la fin » pour le chef de la milice.

Et dans le même temps, Soleimani choisissait le Kata’ib Hezbollah et Muhandis pour diriger les attaques contre les forces américaines dans la région, parce que le groupe terroriste avait la capacité d’utiliser des drones pour repérer les cibles de ses attaques.

Ainsi, le Hezbollah Kata’ib a utilisé les drones pour recueillir des images aériennes des lieux où les troupes américaines étaient déployées.

Intensification des attaques, conformément au plan Soleimani

Soleimani était une figure publique majeure en Iran. Général de division du prestigieux Corps des gardiens de la révolution islamique, il était un fonctionnaire très populaire dans un gouvernement iranien qui ne l’est généralement pas. Agé de 62 ans, il était le cerveau derrière la stratégie terroriste de l’Iran dans tout le Moyen-Orient.

Il avait survécu à plusieurs tentatives d’assassinat par des agences occidentales, israéliennes et arabes au cours des 20 dernières années.

Son plan, que je détaille ci-dessus, était en train de fonctionner à la perfection. Comme les médias ne semblent pas intéressés à décrire le régime iranien autrement qu’avec des mots comme « modéré » et « conservateur », ils n’ont pas regardé plus loin que le bout de leur nez.

  • Le 11 décembre, un haut responsable de l’armée américaine a déclaré que les attaques de groupes soutenus par l’Iran sur les bases qui accueillent les forces américaines en Irak se multipliaient et devenaient de plus en plus sophistiquées, et qu’elles étaient en train de conduire à une escalade incontrôlable.
  • Deux jours avant, quatre roquettes Katioucha frappaient une base irakienne près de l’aéroport international de Bagdad, blessant cinq membres de l’élite du Service irakien de lutte contre le terrorisme.

    Aucun groupe ne revendiqua la responsabilité de l’attaque, mais un responsable militaire américain déclara que les renseignements et les analyses médico-légales des roquettes et des lanceurs pointaient en direction du Hezbollah Kataïb et d’Asaib Ahl al-Haq, deux milices musulmanes chiites soutenues par l’Iran.
  • Le 27 décembre, plus de 30 roquettes étaient tirées sur une base militaire irakienne près de la ville de Kirkouk, dans le nord de l’Irak.
    L’attaque a tué un entrepreneur civil américain et blessé quatre militaires américains et deux Irakiens.
  • Washington accusa le Hezbollah Kataïb de cette attaque, lequel démentit.
    Les États-Unis ont riposté par des frappes aériennes deux jours plus tard contre la milice, tuant au moins 25 combattants et en blessant 55.
  • Ces attaques déclenchèrent deux jours de violentes protestations de la part des partisans des groupes paramilitaires irakiens soutenus par l’Iran.
    Ils prirent d’assaut le périmètre de l’ambassade américaine, incitant Washington à envoyer des troupes supplémentaires dans la région et à menacer de représailles contre Téhéran.
  • Jeudi– la veille de l’attaque qui a tué Soleimani– le secrétaire américain à la Défense Mark Esper avertissait que les Etats-Unis pourraient avoir à prendre des mesures préventives pour protéger la vie des Américains contre les attaques prévues des milices soutenues par l’Iran.

Le plan Soleimani fonctionnait à la perfection, exactement comme il l’avait prévu.

Mais Trump est arrivé… ainsi qu’un drone MQ-9 Reaper. Et de nombreuses vies ont été sauvées.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Jean-Patrick Grumberg pour Dreuz.info.

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  1. https://www.npr.org/2019/12/05/785253952/u-s-claims-death-toll-in-iran-is-higher-than-human-rights-groups-estimate
  2. https://www.nytimes.com/reuters/2020/01/03/world/middleeast/03reuters-iraq-security-soleimani-insight.html
  3. Le fait de dépouiller le chef adjoint du MII, Abu Mahdi al-Muhandis, de tous ses pouvoirs militaires et administratifs est ce qu’ils appellent « le début de la fin » du chef de la milice.
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