Publié par Gaia - Dreuz le 7 janvier 2020

Source : Marianne

Dans « La désinstruction nationale », René Chiche, professeur de philosophie, dresse un sombre tableau de l’état de l’école.

En cause : l’empilement des réformes ou la dégradation des Humanités. C’est le cri d’un révolté. Professeur de philosophie en lycée et membre du Conseil supérieur de l’éducation (CSE), René Chiche publie un ouvrage où son attachement à l’institution scolaire se mêle à une rage sourde face à son état de ruine. Dans « La désinstruction nationale« * (éditions Ovadia), cet homme engagé déplore que le niveau de ses élèves soit désormais proche du néant. La faute à l’empilement des réformes, aux pressions de la hiérarchie, à la dégradation des programmes ou encore à la fragilisation des Humanités, entre autres. Entretien.

Marianne : Votre ouvrage a tout d’un cri du cœur. Face à la démission de l’école, aux réformes, à la hiérarchie… Et aux conséquences supportées par vos élèves que vous aimez malgré les très fortes carences que présentent leurs copies. Pourquoi avoir voulu écrire ce livre ?

René Chiche : Ce qui a déclenché mon envie d’écrire, c’est tout d’abord le niveau inacceptable atteint par mes élèves. En classe, j’ai face à moi des élèves qui sont le produit de l’école : ils ont passé 15 ans en salle de classe et se retrouvent pourtant dans un état dramatique de quasi-illettrisme. Et cela, je ne peux plus le supporter. L’autre raison profonde, c’est que beaucoup de choses ont été écrites sur l’école, mais de manière souvent trop dogmatique. Avec un seul but : descendre des ennemis politiques ou décrédibiliser des positions opposées. Ce que j’ai voulu faire, au contraire, c’est écrire un livre pour le grand public, pour la société toute entière, en proposant une place de choix au sujet lui-même : l’école. Parce que nous sommes tous responsables de son état actuel. Surtout, derrière ce sujet, il y a la question de la République. Parce que c’est à l’école que tout commence, c’est la mère de toutes les batailles. Qu’elle n’instruise plus ne peut amener que de graves déconvenues pour toute notre société.

Les copies de philosophie que vous corrigez sont en majorité, dites-vous, d’une « extrême-pauvreté ». À tel point que vous parlez du français comme d’une « langue étrangère » pour certains. À qui la faute ?

Il y a des causes qui sont très connues, comme par exemple la diminution du nombre d’heures de français et de philosophie, les modifications successives dans les programmes… Mais il y a quelque chose de plus fondamental derrière cette situation : le triomphe des Sciences humaines sur les Humanités. L’usage de langue, c’est l’instrument de la connaissance et de la pensée. Or, cet instrument ne peut s’acquérir comme tel que par la lecture de classiques, de grands auteurs. Pendant les années 70, l’université a commencé un processus de destruction de cet héritage pour promouvoir l’étude d’auteurs comme le psychanalyste Jacques Lacan, par exemple. Résultat : les professeurs, une fois en classe, ont ensuite développé une capacité à déployer un discours complètement artificiel sur des auteurs classiques qu’ils n’ont jamais lu. N’ayant que peu intégré cette culture classique, ils n’ont d’autre choix, devant les élèves, que de proposer autre chose. Ce sont les conséquences de ce mouvement que mon témoignage veut illustrer.

« Nos élèves ont été portés, pendant toute leur scolarité, dans un système qui ne leur a pratiquement rien donné, rien transmis. »

Vous dites craindre des conséquences sur ce que vous appelez « la conscience des électeurs ». Pourquoi ? Avez-vous pu constater, en classe, des signes avant-coureurs ?

Bien sûr. Il se trouve que j’enseigne dans un lycée moyen, je sais donc qu’il y a pire. Et généralement, quand on parle de l’école, on parle du pire. Mais le pire n’est pas forcément représentatif. Ce qui est plus intéressant, c’est de regarder la moyenne en face. Je crois que mes classes sont représentatives de cette « moyenne ». Je dois l’avouer, mes élèves sont très gentils… Mais ils ne savent, en général, rien. C’est-à-dire qu’ils ont été portés, pendant toute leur scolarité, dans un système qui ne leur a pratiquement rien donné, rien transmis. Ils sont donc une matière première idéale pour tout type de manipulations. Je ne dis pas que tout cela a été fait pour en arriver là, mais c’est un effet que je constate. Il suffit de lancer n’importe quel sujet pour observer qu’ils n’ont aucune distance critique.

Vous rapportez d’ailleurs un événement au lendemain de l’attaque de Charlie Hebdo où une élève refuse d’effectuer une minute de silence en citant un texte religieux qu’elle a trouvé sur un obscur site Internet…

C’est presque un autre sujet qui est celui de la lecture. Où est-ce qu’on apprend la langue ? On l’apprend auprès de ceux qui ont porté un haut niveau de l’expression : les auteurs. Mais aussi par le dialogue, l’échange… Quand on zappe toutes ces cases, on n’a plus aucun repère. N’importe quel discours devient la référence absolue. Le fanatisme, sous sa forme religieuse ou sous sa forme politique, naît ainsi. Le cas de cet élève symbolise parfaitement cela. Il y a quelque chose de très grave : Internet, par Wikipédia notamment, a donné l’illusion que le savoir pouvait se dispenser de la lecture. Comme si savoir une chose pouvait se résumer au fait d’en avoir vaguement entendu parler. L’école, finalement, au lieu de faire ce qu’elle a toujours fait, c’est-à-dire former l’esprit, se cantonne désormais à donner des informations partielles en disant qu’il s’agit là de « savoirs ». Mais ce n’est pas du savoir, ça ne forme pas l’intelligence ! Ce qui forme l’intelligence, ce sont des exercices comme la dissertation par exemple. Or, aujourd’hui, on constate que de plus en plus d’élèves arrivent en Terminale sans en avoir fait une seule de toute leur scolarité. Il n’est donc pas étonnant qu’ensuite, quand on leur demande d’exprimer, ils ne savent pas le faire. Et ça donne les copies que je lis… L’école ne forme plus à penser, alors les élèves se contentent de croire.

Dans ce cas, l’école est-elle encore, comme vous l’appelez, « l’institution laïque par excellence » ?

Ce qui est certain, c’est qu’elle ne remplit plus son rôle. Plus inquiétant encore, on a l’impression que l’école ne sait plus très bien quel est son rôle, sa fonction… Tout ceux qui ont la responsabilité de l’école, les ministres et les hauts fonctionnaires de l’institution, n’osent plus prononcer le mot « instruction ». Pourquoi je parle de la « désinstruction » ? Parce qu’aujourd’hui, c’est un mot tabou. Si vous prêtez l’oreille au discours de ceux qui représentent l’institution, ils n’ont qu’un seul mot à la bouche : la « réussite ». Bien sûr, tout le monde veut la réussite. Mais la réussite de nos élèves ne doit pas se faire à n’importe quel prix. Le problème c’est que, quand on fait de la réussite un but, tous les moyens sont bons pour y arriver. Et les moyens les plus courts sont les meilleurs, notamment en bradant les diplômes.

« L’école ne sait plus très bien quel est son rôle, sa fonction… »

Vous visez notamment les fameux « pédagogistes » et leurs « petits soldats de la désinstruction chargés d’exterminer les Hussards noirs d’antan ». Vous dites que la « désinstruction constitue » pour eux « une rente de situation ». Qu’entendez-vous par là ?

Il y a des gens, qu’on appelle les « pédagogistes », même si cette expression me gêne parce que la vraie pédagogie se moque de la pédagogie, qui sont en quelques sortes des bonimenteurs. Car au lieu de faire, ils parlent sur ce qu’il faut faire. Ils font des thèses avant de faire carrière. Le plus connu c’est bien sûr Philippe Meirieu. Ou encore, aujourd’hui, Laurence de Cock, très active sur les réseaux sociaux. Son cas est révélateur. Elle a passé son Capes d’Histoire et Géographie, s’est intéressée aux Sciences de l’éducation, a passé une thèse, est devenue chargée de cours à l’université, grâce à cette position elle publie des livres et a fini par être un des principaux soutiens aux différentes réformes de Najat Vallaud-Belkacem, sous le mandat de François Hollande. Ces gens-là ne sont nuisibles que lorsque la gauche est au pouvoir parce qu’elle leur donne un poids exagérée dans l’institution. Mais moi, ce qui m’intéresse, c’est le terrain. Or, eux, ne s’y intéressent pas, ils ignorent la situation que je relate et que tous les enseignants constatent, tout comme les causes de cette situation. Le résultat est prévisible : les professeurs se résignent, se découragent.

Quelle est la clé du problème, selon vous ?

Le salut peut venir de plusieurs choses à la fois, il n’y a pas une seule solution miracle. Il y a une frange de l’opinion qui est ce que j’appellerais les « parents réels », qui tranche avec les « parents professionnels » qui eux font de la politique et sont dans le refus systématique. Dans cette première catégorie, il y a ceux qui veulent que leurs enfants réussissent, bien évidemment et qui ont encore du respect pour une profession qui elle-même ne se respecte plus. Il faut se reposer sur cette base pour faire que les professeurs redeviennent des hussards qui n’attendent pas uniquement que le ministre les respecte, les considère. Le respect, on ne le réclame pas. On se respecte soi-même pour redevenir respectable. Il faut reconstruire un corps professoral qui n’a été que trop abîmé. Aujourd’hui, les professeurs rasent les murs, sont sans cesse en train de s’excuser, craignent la pression de la hiérarchie… Ils n’osent pas affirmer ce qu’ils sont ni leur autorité. Les injonctions de la hiérarchie sont malheureusement un frein. Parce que si vous n’avez pas les épaules, aujourd’hui, vous finissez par faire comme tout le monde : donner des notes auxquelles vous ne croyez pas, dire aux élèves qu’ils ont réussi alors qu’ils vont se casser la figure dans le Supérieur…

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