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Publié par Gaia - Dreuz le 12 janvier 2020

Source : Lepoint

La chercheuse Mahnaz Shirali, experte de l’Iran contemporain, analyse la mort du général Soleimani et ses conséquences pour le Moyen-Orient.

Mahnaz Shirali est docteure en sociologie politique, enseignante à Sciences Po Paris et directrice d’études à l’Institut catholique de Paris. Elle a écrit plusieurs livres sur l’Iran contemporain. Elle relativise l’impact de la mort du général iranien Qassem Soleimani, le numéro deux officieux du régime de Téhéran. Son élimination par l’armée américaine, alors qu’il se trouvait à l’aéroport de Bagdad, a suscité une vive tension entre l’Iran et les États-Unis.

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Le Point : Comment interpréter l’impressionnante mobilisation populaire pour les obsèques du général Soleimani ?

Mahnaz Shirali : Ce que nous avons vu, ce sont des images que la République islamique nous a envoyées et qu’elle contrôlait entièrement. Nous avons vu un raz-de-marée humain, filmé par la République islamique. Il est très difficile de juger de l’état d’une société à travers les images officielles. En Iran, comme dans le reste du Moyen-Orient, les funérailles sont une occasion de nourrir les participants aux obsèques, et on a vu ces derniers jours de grands camions qui distribuaient des repas à longueur de journée. C’est un détail mais qui a son importance car, en Iran, 75 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Il n’est pas difficile d’attirer de pauvres gens qui n’ont pas de quoi manger. En outre, beaucoup de participants aux funérailles étaient des fonctionnaires d’État qui avaient souvent été contraints d’y faire acte de présence. Des bus spéciaux les ont acheminés depuis leur lieu de travail. Il faut mentionner également la capacité éprouvée des dirigeants iraniens à jouer avec la peur de la population dans les moments de tension. Enfin, dans un pays de près de 85 millions d’habitants, même s’il y a 5 % de la population qui soutient le régime, cela reste une proportion très faible.

Nous serions donc face à des mises en scène ?

Avec la République islamique, nous sommes toujours dans des mises en scène. Nous ne voyons que ce qu’elle veut bien nous montrer. C’est pourquoi les commentateurs et les journalistes doivent être très vigilants et ne pas aller sur le terrain où les ayatollahs veulent les conduire. Ce n’est pas parce qu’il y a 500 000 personnes dans les rues, ou même plus, qu’il faut en déduire que le régime jouit d’une légitimité populaire. Il faut tenir compte du fait qu’on a affaire à des gens qui maîtrisent parfaitement leur image et qui dépensent des sommes colossales pour cela.

Qui était le général Soleimani ?

C’était un personnage cruel et un homme clé du régime. Dans les rangs des partisans du régime, il était vu comme le numéro deux, certains le considéraient même comme le numéro un, capable de donner des ordres, y compris au guide de la révolution Ali Khamenei ! C’est une rumeur que je ne cautionne pas, mais cela montre bien l’image dont il bénéficiait. Certaines rumeurs au sein du régime disent aussi qu’il avait pris trop de pouvoir et qu’il fallait se débarrasser de lui… Il faisait peur. Il avait un rôle militaire mais aussi un rôle mafieux au sein de l’économie iranienne.

La mort de Soleimani a-t-elle renforcé le régime en créant un réflexe de solidarité autour de lui ?

Oui, et c’est un schéma qu’on a vu à plusieurs reprises depuis la révolution islamique il y a 10 ans. L’imam Khomeiny lui-même, le fondateur de la République islamique, avait dit que la guerre Iran-Irak (1980-1988) avait été un cadeau de Dieu car elle avait soudé la population autour des ayatollahs.

L’Iran n’a plus d’argent.

Quelle est la crédibilité du régime auprès de la jeunesse iranienne aujourd’hui ? On a vu la répression féroce des manifestations en novembre, puis aujourd’hui la ferveur lors des obsèques…

Les deux épisodes, en novembre et en janvier, ne sont pas similaires et ce serait une erreur d’analyse de les comparer. En novembre, les manifestations de protestation à la suite d’une hausse des prix des carburants se sont passées à huis clos, et leur répression aussi. Les autorités ont coupé pendant une semaine le téléphone et Internet. Les informations ont mis du temps à émerger. En janvier, au contraire, les gens ont défilé devant les caméras officielles, en l’absence de tout journaliste étranger. Un récit déjà construit nous a été fourni. Dans les deux cas, il faut prendre les informations avec des pincettes. La réalité est que la République islamique est profondément contestée à l’intérieur du pays, pas seulement depuis novembre, mais depuis des années. En même temps, elle est assurément capable de mobiliser ses sympathisants lorsqu’elle en a besoin. L’un n’empêche pas l’autre. Ce ne sont pas les mêmes populations que nous avons vues dans les rues en novembre et en janvier.

Quelle est l’image des États-Unis auprès de la jeunesse iranienne ?

Via les réseaux sociaux, je suis en contact avec de nombreux jeunes en Iran. Je constate une profonde cacophonie à l’intérieur de cette jeunesse, avec des opinions très divergentes sur beaucoup de sujets. Mais tous ces jeunes ont une chose en commun : ils ne veulent plus du tout des ayatollahs.

Quel est l’impact des sanctions économiques américaines sur la vie quotidienne ?

Les gens souffrent, mais cela ne crée pas automatiquement de rancœur vis-à-vis des Américains. L’Iranien moyen en veut surtout à ses dirigeants. Les gens sont conscients que l’Iran n’est pas en mesure de tenir tête à la première puissance du monde. Les Iraniens sont très rationnels. Ils ne sont pas des admirateurs de l’Amérique, mais leur colère se dirige surtout contre la République islamique qui s’est systématiquement opposée aux Américains depuis quarante ans.

Une escalade systématique de la part du régime.

Les missiles iraniens qui ont visé des bases américaines en Irak mercredi marquent-ils le début d’une nouvelle escalade ?

Cette riposte était plus médiatique qu’autre chose. Cependant, l’escalade a commencé depuis plusieurs mois. La mort de Soleimani n’y a pas changé grand-chose. Depuis septembre et même avant, on assistait à une escalade systématique de la part du régime.

Doit-on s’attendre à une relance du programme militaire nucléaire iranien ?

Ce programme est un élément de plus aux mains du régime pour se donner une belle image auprès de l’opinion musulmane de la région, pour se donner une illusion de puissance, mais sa réalité concrète reste à démontrer. Ce qui est sûr, c’est qu’avec cette crise nucléaire les dirigeants ont attiré les foudres des Occidentaux sur le pays et conduit à la paralysie de l’économie.

La mort de Soleimani va-t-elle ralentir l’expansion iranienne au Moyen-Orient ?

Elle est ralentie depuis longtemps. La baisse des prix du pétrole et les sanctions économiques ont asséché les sources de pétrodollars du régime. L’Iran n’a plus d’argent. Les dirigeants ont du mal à payer les milices à leur solde au Liban, en Syrie ou en Irak. L’épisode a montré que la République islamique n’est qu’un empire fondé sur le mercenariat. Ils n’ont réussi à créer des infrastructures solides de pouvoir dans aucun des pays sous leur influence. Même au Liban, qu’a construit le Hezbollah ? Rien ! Seulement quelques hôpitaux à la disposition de ses cadres et pas de la population. Il est dirigé, à l’image de ses parrains iraniens, par des kleptocrates incapables de s’investir dans la gestion du pays. C’est pourquoi les Libanais aujourd’hui défilent dans les rues.

L’élimination de Soleimani est-elle un handicap pour la lutte contre Daech ?

La politique sectaire de Soleimani a contribué à renforcer Daech ces dernières années plutôt qu’à l’affaiblir. Si les capacités militaires de l’État islamique ont été en grande partie détruites aujourd’hui, ce n’est pas grâce à lui. Enfin, Soleimani, dans sa médiocrité, est parfaitement remplaçable.

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